J-L MORIZOT: La mélancolie


Vaste sujet ! Thème classique et chapitre antique de la médecine, cette
appellation couvre métonymiquement deux champs : l’un est un thème d’une très moderne actualité, la dépression ou ce que l’on nomme tel dans la médecine psychiatrique, nouveau nom du mal du siècle, l’autre est le champ de la psychose, dans sa forme dite maniaque dépressive, soit une modalité particulière de la solution psychotique à l’énigme de l’existence pour les vivants. Modalité particulière en ce que la psychiatrie classique oppose, dans la chronicité des formes de la psychose, dirions nous après Lacan qui a promu une unité du champ des psychoses de la psychiatrie, les formes délirantes aux formes où les troubles affectent le champ dit de l’humeur ou thymie, en gardant la pensée exempte de troubles, tant dans les accès aigus qu’entre ces accès.

L’intérêt que l’on peut y porter n’est pas que livresque, intellectuel ou de
curiosité clinique. En effet la dépression, les dépressions, et particulièrement les états dépressifs de la mélancolie sont les tableaux ou situations subjectives pathologiques des sujets qui peuvent se résoudre dans des issues dramatiques et mortelles : le suicide du sujet. Suicide prémédité, préparé avec soins et secret, mis en acte dans des scénarios tragiques voire horribles, où le patient peut non seulement périr mais entraîner dans la mort des proches, conjoint et enfants, le tout dans une perspective oblative ou altruiste. Il est à noter que le suicide est parfois la seule manifestation qui amène, post mortem, à se poser la question du diagnostic de psychose, en particulier devant le suicide d’adolescents.

La Dépression n 'est pas un concept psychanalytique. Non seulement la
dépression n’est pas un concept psychanalytique mais les psychanalystes, en particulier lacaniens, s’inscrivent en faux contre une telle catégorisation d’un réel des sujets, de l’expérience subjective des sujets dits déprimés par la psychiatrie.

Qu’est ce donc que la dépression ?

Quant la médecine donne un tableau, clinique du regard disait M. Foucault, la
psychanalyse parle d’une position du sujet, d’un repérage du sujet dans la structure. Rappelons que dans la psychiatrie, la dépression est avec son envers la manie, un trouble de l’humeur ou thymie ( mais le thumos dans l’étymologie, c’est le cœur, le courage ). La triade symptomatique qui fait nommer le tableau de dépression – quand je dis le tableau, ça veut dire que c’est une appellation d’un sachant, celui qui sait, ici le maître médical et il n’est pas question que le patient parle et énonce ce qu’est son expérience subjective, c’est à dire la modalité de sa vie – cette triade est faite de la tristesse de l’humeur avec péjoration de l’avenir, du ralentissement de toutes les activités existentielles, le tout s’accompagnant d’un état anxieux généralisé assorti de troubles des grandes fonctions de la physiologie organique.

Parler de tristesse, d’affect dépressif ou triste, suppose d’abord de rappeler que
la coupure entre le signifiant et son infidèle compère, l’affect - infidèle puisque l’un et l’autre peuvent avoir un devenir différent chez le sujet – n’est jamais qu’une coupure épistémologique, puisque l’un ne va pas sans l’autre dans l’expérience clinique au sens où il faut parler de l’affect comme l’effet produit sur le sujet par le signifiant. Si l’affect n’est pas le sentiment - le sentiment est une notion issue des catégories psychiques de la conscience - même s’il en a le spectre, spectre qui va de la tristesse à la joie en passant par toute la gamme des expériences subjectives qui connotent les événements de vie d'une existence, il n’a pas, cet affect, plus d’existence que les états d’âme et n’est jamais que le nom d’une modalité de la réponse du sujet à la perception signifiante, celle qui n’a d’autre état que le vide de la coupure.

L’affect, comme les manifestations de l’émotion ont chez les psy la réputation
qu’ils seraient plus fiables, plus vrais et que donc on pourrait mieux s’y fier qu’a la parole, parce qu’il implique le corps et que le corps, contrairement à la parole ne mentirait pas….
Voire…! S’il prouve le lien du psychisme et du corps, et l’effet de l’un sur l’autre, il n’y a aucune raison pour qu’un signe, les pleurs par exemple, soit confondu avec le sens qu’il porte pour le sujet ou la cause qui les produit, pas plus que la fièvre n’est confondue avec l’infection.

Si l’affect est trans-structural, c’est à dire qu’il concerne toutes les structures cliniques, les affects représentent dans la psychologie toutes la gamme du sentiment qui ne se limite pas à la tristesse et à la joie, puisqu'il faut y inclure l’angoisse – seul affect qui ne trompe pas dit Lacan. L’affect, fondamentalement est à penser comme les variations de la libido du sujet en réponse à la perception signifiante, en tant que la libido est l’énergie vitale et que toute perte de libido entraîne des effets de mortification du sujet.

La dépression est à penser comme un retrait de la libido, en réponse à la
perception du manque dans l’Autre, ou du vide, du trou qui correspond à un reste de jouissance sans emploi entre l’Autre et le sujet, à la non congruence du sujet et de l’Autre. Il y a là un savoir dont le sujet ne se réjouirait pas ! Ce sont les modes de retrait de la libido, en réponse à cette rencontre, qui vont caractériser les différents symptômes relevant des structures cliniques. La dépression est une clinique de l’expérience du vide chez le sujet : soit pour nous une métaphore qui recouvre une réalité subjective différente dans la névrose et dans la psychose. Clinique du vide réel ou du trou dans la psychose, sans traduction métaphorique, versus clinique du manque dans la névrose, moments de fermeture de l’inconscient qui ne sont pas rejet de l’inconscient, mais moments où l’Autre s’absente. C’est à la névrose que s’applique électivement la désignation de Lacan, reprise de Saint Augustin, de lâcheté morale pour la tristesse.
Le signifiant « dépression » dans la médecine est pris pour un signifiant qui se
signifierait lui même et le DSM 4 cherche à mesurer, quantifier, les signes de cette expérience qui référerait à un au delà de la causalité psychique La psychiatrie contemporaine veut isoler la thymie ou humeur dont les troubles relèveraient de divers manques dans le métabolisme des neuromédiateurs. Manque d’un réel que la pharmacopée s’emploie à combler en excluant toute responsabilité du sujet dans ce qui lui arrive.

En effet, dans la psychanalyse, deux idées nous guident que je vais exposer et développer :

- De ce qui lui arrive, le sujet est toujours responsable

- « le sujet est heureux ! » dit Lacan tout de go et non sans une grande émotion pour ses lecteurs de « Télévision ».

Que le sujet soit responsable implique qu’il y a toujours cette tâche qui lui
échoit, à lui parce qu’à personne d’autre, celle du bien dire, soit de s’y retrouver dans la structure, ou encore de nommer pour se séparer de la jouissance du monde, ce qui lui arrive dans son intimité.
C’est là qu’on peut pointer une carence de la psychiatrie, de la psychologie
aussi bien, malgré Pierre Janet et sa clinique « De l’angoisse à l’extase », une carence à désigner avec justesse et exactitude cette clinique de l’expérience du vide du sujet dont les modalités peuvent effectivement se décliner de l’angoisse à la béatitude. La psychanalyse fait de cette rencontre du manque, manque dans l’Autre qui recouvre un manque d’être, de consistance de l’être du côté du sujet, la condition du sujet en tant que le sujet, ce par quoi l’être se représente sur la scène de la signifiance, le sujet est une réponse du réel. Il ne s’agit donc nullement ni d’un état, ni d’une pathologie quoique ça puisse s’inscrire, à l’occasion comme souffrance du côté du sujet.

Il reste à écrire, voire à typifier en divers tableaux paradigmatiques cette clinique de la rencontre par un sujet du vide de la coupure signifiante. Expérience du sujet, événement de corps peut-être, qui génère ce qui peut être un moment de déclenchement du délire pour un sujet psychotique, ou une expérience de dépersonnalisation- déréalisation du monde et de soi-même, vécue dans une grande angoisse, chez un sujet aussi bien névrotique, a moins que ce ne soit l’expérience de jouissance, de béatitude, des mystiques ou des adeptes du Tao qui jouissent de cette rencontre du vide parfait. La psychiatrie, dans le champ de la psychose, avait inventé ce terme heureux « d’expérience délirante primaire », à entendre comme expérience du corps primordiale à l’éclosion délirante, avant que le sens n’en soit dévoyé par les clercs de la trahison, pour le réduire à celui de premier épisode délirant dans une histoire qui en comporterait plusieurs. En tout cas cette rencontre, cette expérience, n’est jamais sans conséquences pour un sujet, tant subjectives au niveau d'une mémoire du fait, qu’au niveau d’un appel à dire à produire une théorie toujours personnelle du sujet, fantasme ou délire. Expérience de jouissance de la douleur morale, reprise au compte du sujet du défaut de l’Autre dont il se rend responsable pour faire la culpabilité qui tue le mélancolique ou les expériences d’irréalité et de fin du monde décrites par Cotard et Seglas.

Le sujet de la psychanalyse, le sujet de l’expérience freudienne et lacanienne est sujet du manque à être ou manque à jouir, mais il est heureux a dit Lacan. C’est un propos qui n’est pas sans être scandaleux ! Le sujet de « l’insoutenable légèreté de l’être » pour reprendre un titre du romancier Milan Kundera, trouve son bien du coté de l’heur, du heurt de la rencontre de la castration, faute de quoi, le manque du manque, c’est l’angoisse. Alors, à côté de l’ironie provocante, voire scandaleuse, qu’il y a à penser que le sujet est heureux devant un patient qui vient se plaindre et dire sa souffrance, la psychanalyse qui n’a cure de la dépression, s’intéresse aux symptômes du sujet du manque et en particulier à son rapport à la castration et à la jouissance dont il est ou pas séparé. Le sujet est heureux, est-ce là le bonheur dans le mal ? Pourquoi alors se plaint-il ? Le bonheur n’est pas la béatitude à laquelle certains peuvent aspirer. S’en plaindre, de ce manque de béatitude, est insuffisant pour entrer en analyse. Il faut parler, dire, que la plainte soit prise dans un symptôme, que ce symptôme fasse question et ne soit pas qu’une demande de soulagement, que ça s’inscrive à une énigme, à un sens, à une dimension du savoir. Le bonheur est furtif, ponctuel, fugitif, limité, récurrent. L’idée de béatitude s’associe à une suspension de l’écoulement temporel, à un infini exempt de toute perturbation, à l’idée que la parole s’arrêterait…..On peut en rêver, le vouloir, vouloir jouir de la jouissance éternelle…. Pour un sujet humain, c’est mortel !

La psychanalyse ne peut rien contre la dépression entendue comme telle, nom de ce qui collectivise les sujets ; elle peut par contre répondre à un sujet singulier qui témoigne de son rapport à la condition humaine, un rapport qui est loin de le laisser, ce sujet, inaffectivé, mais qui le concerne intimement.

Le sujet est heureux….énoncé paradoxal pour qui fait profession d’écouter la
misère humaine, énoncé qui témoigne à la fois de l’impossible du bien dire sur le sexe et de ce que l’impasse sexuelle sécrète des fictions qui rationalisent l’impossible dont elle provient !

En fait, on peut tout aussi bien dire l’inverse de ce que je viens d 'énoncer et il
y a un point où le sujet dépressif, comme le mélancolique, a raison. C’est la thèse de ce petit écrit apocryphe, attribué par la tradition à Aristote « L’homme de génie et la mélancolie », où l’auteur démontre que la rencontre de la position mélancolique est un passage nécessaire à la création, en particulier poétique. L’Autre est chez le poète, à partir de quoi se met en place un désir d’être autre, différent. Rimbaud disait que le poète est le secrétaire de sa muse !….

Peut-être faut-il effectivement rappeler l'humilité nécessaire à la position de tout vrai créateur au moment de la création : sans parler véritablement de "dépression", il s'agit au moins qu'il ne se prenne pas pour ce que l'on n'est pas, pour ces mirages des identités imaginaires réglées par l'idéal.

La dépression est bien assurément une maladie de l'idéal.


LA MELANCOLIE ENFIN EN QUESTION :

Deux exemples d’abord.

C’est le cas de cette jeune femme de 25 ans, étudiante en médecine, rencontrée au décours d’une T.S. par intoxication médicamenteuse grave. Elle avait tout mis en œuvre pour disparaître et par un hasard qui ne doit rien à elle même, elle n’est pas décédée et s’est réveillée…. Elle voulait en finir et se supprimer. Belle jeune femme à nos yeux, elle se rebelle de ne pouvoir réussir à travailler comme elle l’entend pour passer l’internat. En fait, c’est une femme qui au fil des entretiens va apparaître comme se haïssant, comme présentant une haine viscérale de son être, de ce qu’elle est, de son corps, de sa féminité. D’une volonté implacable, elle entend s’égaler à son idéal, un idéal de médecin de tout premier niveau, un idéal très abstrait qui la sauverait en lui donnant l'identité à laquelle elle aspire. C’est cela justement dont elle est séparée, qu’elle ne peut atteindre et elle s’en plaint car elle souffre. Le dialogue paraît facile avec cette femme intelligente et qui parle bien, mais il apparaît très vite qu’elle dit la vérité, une vérité d’évidence, immanente, non dialectisable, à l’énoncé de laquelle elle n’attend aucune réponse. Elle n’a d’ailleurs aucune attente, n’espère rien en personne. Le contact sera rompu après quelques mois d’entretiens réguliers, sans que je sache ce qu’elle est devenue…..

C’est aussi cette femme de 45 ans, épouse d’un homme avec qui elle faisait un voyage d’agrément aux Antilles, rapatriée sanitaire en urgence au décours d’une T.S. grave par intoxication médicamenteuse aiguë à son hôtel. Elle apparaît successivement à la fois triste et prostrée, se décrivant comme abandonnée de tous, mari et enfants, et en même temps agitée, d’une agitation désordonnée qui fait craindre qu’elle ne fugue de l’hôpital où elle est arrivée. Elle était allée consulter une diseuse de bonne aventure qui lui aurait lu à travers les lignes de la main. La voyante a tout vu et elle a su tout le mal qu’elle a fait autour d’elle et d’ailleurs elle a avoué devant son mari qui n’en pouvait mais, avoir eu des relations adultérines avec des hommes de rencontre dans les débuts de leur mariage…Depuis, elle a plusieurs fois voulu et tenté d’attenter à ses jours, en tentant de se pendre une nuit à la fenêtre de la salle de bains de l’hôtel où ils se trouvaient, puis a commis sa T.S. médicamenteuse.. Sa vie est finie, elle ne mérite que la mort, on ne peut rien pour elle, d’ailleurs elle est bien sûre d’arriver à ses fins….

Le tableau de la mélancolie dans la médecine, c’est depuis Hippocrate, l’idée d’un moment de la vie, un état aigu, qui se définit par la tristesse de l’humeur, le caractère douloureux des contenus de la conscience – la douleur dite morale qui est une douleur d’exister - , une inhibition intellectuelle et une inhibition de la volonté - dits "taedium vitae" - dans un contexte de grande anxiété. La passion triste d’Esquirol était considérée comme un délire partiel à thèmes de culpabilité, de faute commise entraînant l’idée d’un châtiment mérité.

Dans l’histoire de la psychiatrie, le signifiant « mélancolie » n’a pas toujours renvoyé au même sens. Il désigne tout de même une affection mentale en rapport avec des troubles physiques, depuis les avatars de la bile et de l’atrabile dans les hypocondres chez Hippocrate, jusqu’à nos modernes généticiens et chimistes des neuromédiateurs de la thymie.

Esquirol, l’élève de Pinel, faisait de la passion triste une folie partielle, dite « lypémanie » ou « monomanie triste ». On en a distingué d’une part les syndromes confusionnels, d’avec les stupeurs mélancoliques, d’autre part les délires chroniques de persécution, rangés avec la paranoïa ; enfin les manifestations dites émotives, rapportées à ce qui sera la névrose obsessionnelle.

Les états mélancoliques, ainsi bien isolés, ne tardèrent pas à être intégrés à une psychose caractérisée. Baillarger et Falret, en 1854, l'isolèrent sous les noms de « folie à double forme » et de « folie circulaire ». Ils en donnèrent les principales caractéristiques. Magnan en France parla de « folie intermittente » et Kraepelin réunit manie et mélancolie dans une même psychose dite psychose maniaque dépressive.

A partir de là, les recherches se sont orientées vers l’aspect biologique, génétique, neuro chimique, pour une pathologie qui apparaît pour de nombreux auteurs comme essentiellement « endogène », c’est à dire où prédominent les facteurs internes sur les facteurs externes.

Freud a abordé à plusieurs reprises la mélancolie dans le cours de l’élaboration de la théorie de la psychanalyse.

Dans les manuscrits, adressés à Fliess, manuscrit A, en 1892, et manuscrit G en 1895, il distingue la neurasthénie – mal de la fin du XIX° siècle, comme le fût le spleen des romantiques et comme le sera la « dépression » au XX° siècle, de la névrose d’angoisse et les range dans les névroses dites « actuelles » par opposition aux psycho-névroses de défense. Les névroses actuelles étaient supposées crées par un obstacle à la satisfaction sexuelle réelle. Un obstacle qui laissait ces patients insatisfaits, pas "heureux"!

Si le terme de « mélancolie » n’est pas réservé aux psychoses, il suggère de partir de l’idée que la mélancolie est un deuil provoqué par une perte de libido (les pulsions sexuelles) et souligne la dimension traumatique de cette perte et son lien avec la formation des symptômes. Dans le manuscrit N, apparaissent deux modes de réponse au deuil : le symptôme, associé au reproche comme dans l’hystérie, et la dépression. La dépression n’est donc pas un symptôme en tant que formation de l’inconscient, mais un effet, l’effet d’un deuil dans le moi.

La théorisation freudienne sur la mélancolie se déplie ensuite dans plusieurs grands textes :

- 1914, « Pour introduire le narcissisme «
- 1917, « Deuil et mélancolie »
- 1921, le chapitre « identification » de « Psychologie des foules et analyse du moi »
- 1923, « Le moi et le ça »
- 1924, « Névrose et psychose »

Enfin, parmi les élèves de la première génération des disciples freudiens, il faut citer les travaux de :

- Karl Abraham, dont deux textes :
- « Préliminaires à l’investigation et au traitement
psychanalytique de la folie maniaco-dépressive et des états voisins » (1911)
- « Esquisse d’une histoire du développement de la
libido fondée sur la psychanalyse des troubles mentaux » (1924)
- et aussi La correspondance avec Freud, des années 1907 à 1926

- Mélanie Klein, dont deux textes :
- « Contribution à la psychogenèse des états maniaco-
dépressifs » (1934)
- « Le deuil dans ses rapports avec les états maniaco-
dépressifs » parus dans ses « Essais de psychanalyse ».

Chez J. Lacan , c’est le séminaire « L ‘angoisse » et plus particulièrement la leçon du 3 juillet 1963 qui nous retiendra.

J. Lacan, le 3 juillet 1963, séance terminale du séminaire « l’angoisse » :

Dans cette leçon Lacan reprend ce moment mythique de la naissance du sujet, autour de la structure, c’est à dire de la fonction signifiante, où le signifiant n’est jamais, sur la chaîne primaire qu’une coupure sans aucune signification propre. Cette place du signifiant est une place vide, d’où le sujet est appelé à se représenter, appel qui n’est pas sans angoisse pour autant que le sujet est à la structure loin d’être indifférent s’il est concerné.

Il s’agit du moment mythique, moment logique et pas génétique ni chronologique, de la naissance du sujet, en tant que réel, aux plans symboliques et imaginaire.

Moment mythique, d’interrogation de l’Autre radical, d’un sujet qui ne sait jamais quel objet a il est pour cet Autre : S(A), lieu de l’angoisse ou impossibilité pour le sujet du désir de trouver en lui même sa cause ( -φ). Le manque dans l’Autre recouvre le manque lié à l’objet, le sujet lié à l’objet du désir.

D’où l’idée qui est la grande méditation du texte de « l’Ecclésiaste », ce texte biblique un peu blasphématoire, qui dit que tout est vanité et rien que vanité. Vanitas vanitatis, vanité de la vanité, tout n'est que vanité, et c'est à la fois l'image de la magnificence, de la beauté éphémère et celle de la déréliction de la fin dernière, du cadavre ou du hideux crane nu. La vanité, le mot s’écrit en hébreu comme le souffle, le souffle de la parole, ce qui laisse le sujet devant rien d’autre que la consistance du souffle de ce qu’il dit….L’angoisse, c’est la relation au désir de l’Autre…Le désir a plus à voir avec le deuil qu’avec la concupiscence. Cependant qu’il y a une différence entre deuil et mélancolie.

Autant dans le deuil, les images des objets, i(a), les images du narcissisme, en ce qu’elles sont idéales et libidinalement investies, ont pour fonction de masquer -φ, et y arrivent fort bien, ( dans le champ scopique, le jeu de la pulsion scopique masque fort bien la castration), et la libido fait retour au sujet. Autant dans la mélancolie, c’est l’objet qui triomphe, avec ce qu’a d’irréductible cette fonction de a, ce qu’elle a de borné de limité, en tant que tout sujet humain a à se reconnaître comme un objet fini auquel sont appendus des désirs finis . Le drame pour le mélancolique est que ce a, cette causa sui, soit au champ de l’Autre.

Il nous faut maintenant différencier le fonctionnement de ces deux sortes d’objets, a et i(a) et pour cela faire retour aux premiers temps de l'enseignement de Lacan et plus particulièrement aux schémas optiques. Lacan se sert d'une expérience de l'optique physique, l'expérience de Bouasse avec un miroir sphérique pour illustrer l'avènement chez le sujet, primordiale ment morcelé, de l'image unifiante et du signifiant un.

- Retour sur le schéma optique :
Le schéma optique et l’expérience de Bouasse, dite "du bouquet renversé" :

Soit que le corps du nourrisson lui est donné d’abord comme morcelé, morcelé
par le signifiant. L’idée de son unité lui est donnée par une illusion optique, en même tant que l’idée de son incomplétude ! ( ce qui échappe à l’image, l’au delà de ses bords). Un autre enfant, du même âge, me regardant, aura lui simplement l’idée de ma complétude imaginaire face à son sentiment d’incomplétude à lui. C’est la jalousie du double imaginaire.

Si un Autre (A) en face de moi me tend un miroir et désigne ma place et m’y
nomme, je ne verrai mon image qu’encadrée par A : l’image virtuelle, i’(a), la place que j’occupe dans le regard de l’Autre, fonde l’image réelle, i(a), pour ma perception.

Les objets narcissiques sont des images, en vertu du transitivisme du corps-
propre à son image i(a). C’est ce qui me fait homme et pas cheval, singe ou langouste, c’est le moi-idéal freudien qui est une image. ( différent de l’idéal du moi qui est un signifiant, lequel vient en place de commandement).

Les objets a sont dans le registre imaginaire des objets invisibles. Il faut un
temps second, celui consécutif à leur perte, pour s’apercevoir de ce qu’il était pour moi. (le sein de la jalousie des nourrissons de St Augustin). La mise en place des objets narcissiques est un préalable au repérage des objets a. ( repérables par le bord des images). Cette place vide, i’(a), a une place centrale dans la structure, lieu de l’angoisse et de l’éprouvé de mon incomplétude……


C’est le signifiant I, S1, qui la met en place, il fonde rétroactivement le mythe
d’une unité originelle qui n’existe pas puisque d’emblée écart il y a entre l’image réelle i(a) et son objet a. Ce n’est qu’après passage par le signifiant que ce trou peut être symbolisé comme manque.

Dans sa quête de jouissance, le sujet à advenir se règle à son insu sur a, cause
du désir et non son objet. Il passe par le système signifiant, dont a est radicalement exclu, et le sujet, là où il est, ne perçoit pas la fonction de a.

Ca, c’est le sujet divisé et son rapport à son désir tel que l’écrit la formule du
fantasme. $ <> a

Par analogie, on peut dire que la lumière nécessaire pour que fonctionne ce
schéma optique, représente la libido.

Dans le deuil :
L’idée freudienne est que la perte d’un être cher entraîne un retournement sur le sujet
lui-même de l’agressivité refoulée qui visait la personne décédée et, une identification à celle-ci. (« L’ombre de l’objet s’est projetée sur le moi »). Soit en référence au schéma optique que le disparu était à la place de mon moi idéal et s’y superposait. (la relation inter-subjective se superpose à une relation intra-subjective). Celui-ci en avait reçu un surcroît de brillance, tandis que le moi du sujet s’appauvrissait au bénéfice de l’objet. C’est la théorie de l’amour narcissique où l’autre vient à se faire le support de notre manque. L’idéal du moi se superpose au moi-idéal. [I(a) / i’(a) ] et par symétrie, le sujet I(a) et a viennent à la même place. Dans ce cas, le système n’est plus réglé et c’est l’amour fou !

Si l’objet réel disparaît, l’image virtuelle perd sa brillance de même que
l’image réelle , le moi. Si cet objet ne correspondait que par un trait, il y a identification à l’objet perdu et tout le travail du deuil correspond à reprendre, un par un tous les traits qui rattachaient le sujet à l’objet perdu.
Dans la mélancolie :
Si l’objet correspondait d’une manière globale, narcissique, à mon moi idéal
comme dans l’amour fou, sa disparition fait apparaître un trou, que la totalité du signifiant ne peut suffire à combler et c’est la mélancolie. « Ma seule étoile est morte et mon luth constellé porte le soleil noir de la mélancolie » comme disait le poète, Gérard de Nerval.

La thèse de Freud, c’est la bascule narcissique de l’image virtuelle à
l’image réelle et du passage de la lumière à l’ombre et de l’amour à la haine. Le trou dans le réel du mélancolique, c’est le phallus manquant. La totalité des signifiants ne saurait le combler. C’est l’inverse de ce qui se passe dans la Ververfung ( forclusion) où ce qui est forclos du symbolique reparaît dans le réel. Ici quelque chose disparaît dans le réel et n’est pas symbolisé.

Exemple : Hamlet comme tragédie du deuil d’après Lacan ( cf.A.Menard, in "Analytica" )

« Hamlet, c’est le vide où vient se loger notre ignorance, telle que tous les
problèmes des rapports du sujet au désir puissent s’y poser. »

C’est la tragédie de l’être antérieure à la tragédie oedipienne, « to be or not to
be », temps de l’entre deux morts. Hamlet est prisonnier du désir de sa mère : dans le mouvement qui le porte à être comme sujet, son désir retombe faute d’être soutenu par aucun objet. L’Autre ne répond pas du « Che vuoi ? » à la question du sujet. L’écart de l’énonciation à l’énoncé ne se met pas en place.

Pour la mère d’Hamlet, les objets sont restés indistincts, le père idéalisé et l’ordure (Claudius). Il n’y pas de différence pour elle entre objet du besoin et objet du désir…
L’idéal du moi n’est pas en place pour Hamlet.

La tragédie débute après la mort du roi, père d’Hamlet, alors que les rites du deuil ont été abrégés. Polonius est enterré à la va vite, comme Ophélie qui s'est suicidée et ne peut bénéficier de rites ordinaires de deuil. Inversement, quand un vrai deuil se manifeste, comme celui de Laerte, Hamlet s’identifie à Laerte en deuil.

L’identification narcissique est indispensable au repérage rétro actif de l’objet a, de ce qu’est son objet a, son être perdu pour Hamlet. Il faut pour cela que A et I aient opéré.

La tragédie de Hamlet permet de repérer ces deux identifications .

L’identification narcissique et ses trois moments :

1°) Dans la scène sur la scène :

Le but avoué d’Hamlet est de confondre Claudius en faisant jouer devant lui le crime qu’il a commis. Il attend de la reconstitution du crime par son double narcissique la levée du masque de Claudius.

Or, c’est Hamlet lui même qui en ressent les effets, il perd son contrôle dans une crise d’agitation maniaque. Ce qu’il a mis en scène, c’est à la fois le meurtre réel qui a été commis par Claudius, tel qu’Hamlet l’imagine et le meurtre qu’il a à accomplir. Certes Hamlet est oedipien , il aurait désiré tuer son père, c’est une des raisons de l’empêchement de son désir, mais il ne peut tuer celui qui a réalisé son propre vœu à lui Hamlet.

Lacan va au delà et dit que si Hamlet ne peut rejoindre son désir et le soutenir, c’est pour autant que son image spéculaire n’est pas reconstituée [i(a) est nécessaire à situer le désir] et ce en tant que cette image est un effet de l’idéal du moi.
C’est dans la mesure où il met en face de lui sur scène, une image qui vient donner consistance à son moi idéal i’(a), que lui même peut récupérer sa propre image i(a). Là, la difficulté, c’est que le régulateur, a, sur lequel doit s’accrocher S et donc I n’est pas en place….[Fuite des idées du maniaque qu’aucun a ne vient arrêter.] Son désir retombe quand il rencontre Claudius en prière….

2°) Dans la tombe d’Ophélie :
Hamlet se trouve en miroir face à Laerte. Tous deux sont en deuil d’Ophélie. Devant ce deuil qui se montre, Hamlet, retrouve son image du moi i(a), dans l’i’(a) qui est pour lui une identification narcissique.
« C’est moi Hamlet, prince de Danemark » désigne que son moi est à sa place en relation avec ce trait « prince de Danemark ».



3°) Dans le duel avec Laerte :
A la fin de la tragédie Hamlet concourt pour les couleurs de l’oncle Claudius et il est là en miroir.

Dans ces trois exemples, l’image réelle retrouve une certaine consistance, Hamlet retrouve son moi, son identification à l’autre.

L’identification à l’objet a :

Avec le deuil, nous avons envisagé les aspects négatifs de l’identification à a
L’objet a pour Hamlet, c’est Ophélie. Cela, il ne le voit qu’une fois qu’il l’a perdue. Après la mort d’Ophélie, Hamlet retrouve son désir et l’énergie qui lui permettra de l’accomplir. C’est quand Ophélie sera morte qu'elle aura été a. A partir de là tout se met en place pour que Hamlet accomplisse son désir sans le savoir.

Reprenons les trois temps du repérage d’Ophélie comme objet a :

1°) Ophélie apparaît en a au moment de la rencontre (acte II, scène 1). Vacillation du fantasme : Hamlet se fixe sur les fleurs du schéma optique

2°) temps, la scène sur la scène

3°) temps, après la mort d’Ophélie, Laerte fournit une image narcissique, il s’identifie à Ophélie en tant que perdue. « L’objet du deuil n’est reconquis qu’au prix du deuil et de la mort ». Le désir d’Hamlet peut alors se réaliser à son insu, il a retrouvé son énergie. C’est lorsque Hamlet est blessé à mort, lorsqu’il s’est fait lui même a, dans cet entre deux morts, qu’il peut tuer Claudius.

Hamlet montre la place originaire où le désir doit venir à être en divisant le sujet. L’objet prend la place de ce dont le sujet est privé symboliquement, le phallus. Cet objet imaginaire dans la mélancolie devient le leurre de l’être.



EN RESUME :

La mélancolie se rencontre dans névrose et psychose.

L’hystérique comme l’obsessionnel, se livrent à leur mode de jouissance. Quand un sujet se désintéresse de tout, on dit qu’il n’a plus de désir, que son désire est empêché. –φ ne se glisse plus sous les objets pour leur conférer la brillance phallique qui en fait des agalma, des objets du désir. C’est l’angoisse qui est présente en tant que manque du manque, de par la présence imminente des objets du sujet. Le sujet fait alors de l’objet plus de jouir, au prix de céder sur son désir.

Différente est la situation du sujet en proie à un effondrement narcissique, destitué de sa position imaginaire d’où il se soutenait. Cette fois c’est sur ses images en tant qu’objets que porte le désinvestissement libidinal. Déflation phallique du sujet, qui se fait déchêt et peut jouir de cette position tels Diogène et les cyniques. Position du jouisseur solipsiste où le sujet trouve son bonheur bien qu’il en souffre, c’est à dire qu’il jouit , il se fait lui même son plus de jouir. Ca, c’est par accident l’hystérique, c’est plus fondamentalement la position de l’obsessionnel.

Dans ces cas, ce qui est en cause, c’est le jeu de la conjonction et de la disjonction du sujet et de l’objet qui est en jeu, soit le fonctionnement du poinçon. La « lâcheté morale », c’est de renoncer au désir pour instrumenter la jouissance avec le plus de jouir.


Dans la Proposition du 9 Octobre 1967, Lacan fait remarquer que cette position peut être temporairement celle d’un analysant dans la cure, quand il en vient à rencontrer l’objet qu’il a été dans le désir de l’Autre et à se séparer de la chaîne signifiante.

Dans la psychose , il en va tout autrement, là où la régulation de la mise à distance de l’objet a ne fonctionne pas . Dans la mélancolie le sujet ne sait se séparer de l’objet et tente à rejoindre son statut de déchet dans le passage à l’acte suicidaire. Dans la manie, le sujet non lesté par l’objet rencontre sans son interposition la loi pure et mortelle du signifiant. Dans les deux cas le sujet à affaire à une jouissance dont il ne peut se déprendre , car il ne sait pas, de l’objet, faire plus de jouir.



A Lyon et à Toulon,
En mars 2001,

Jean Louis Morizot
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