H. CASTANET: La névrose obsessionnelle


1. Freud 1909 : L’homme aux rats

Le docteur E. Lehrs, étudiant en droit de 29 ans, est ce patient de Freud connu sous le nom de l’Homme aux rats. Le récit de cette cure se noue dans l’opposition entre les deux personnes les plus chéries : son père (mort il y a quelques années) et son amoureuse qu’il ne touche jamais. Lehrs souffre d’une névrose obsessionnelle invalidante où les pensées continuellement sexualisées remplacent les actes. Seule la sexualité est obsédante, voilà l’axiome que la névrose obsessionnelle vérifie. Freud publie ce cas pour expliquer « les moyens dont se sert la névrose obsessionnelle pour exprimer ses pensées les plus secrètes » – celles de l’inconscient.

Lehrs rapporte un conflit qui date de ses tout premiers souvenirs : il a 6 ou 7 ans. On y trouve des femmes et son père qui est « la personne qu’il chérissait le plus au monde ». Le petit Ernst est curieux, il jette des regards soutenus du côté des bonnes qui s’occupent de lui, il va sous leurs jupes. Il y a chez lui
« une curiosité ardente et torturante de voir le corps féminin. Il me souvient encore de l’impatience extrême que j’éprouvais, au bain, à attendre que la gouvernante, dévêtue, entrât dans l’eau ».
Comment expliquer l’obsession qui surgira plus tard ? La réponse de Freud : ce désir n’est pas seul. Il est accompagné de ce qui s’y oppose et l’interdit.
« Cependant, il se forme déjà quelque part une opposition à ce désir, puisque un affect pénible accompagne régulièrement son apparition. Il est évident qu’il existe dans l’âme de ce petit sensuel un conflit ; car, à côté du désir obsédant, se trouve une crainte obsédante, intimement liée à ce désir : toutes les fois qu’il y pense, il est obsédé par l’appréhension qu’il n’arrive quelque chose de terrible. »
Désirer sexuellement une femme est aussitôt rendre possible un malheur terrible. Désir obsédant et crainte obsédante sont inséparables. Le désir est d’autant plus obsédant que la crainte, elle aussi, l’est et réciproquement. Que craint Lehrs ?
« Si j’ai le désir de voir une femme nue, mon père devra mourir » ; « L’affect pénible prend nettement le caractère d’inquiétante étrangeté, et fait naître, à ce moment déjà, des impulsions à faire quelque chose pour détourner le désastre, impulsions semblables aux mesures de défense qui se feront jour plus tard. »
En ce point s’actualise la névrose du patient :
« Nous avons ainsi une pulsion érotique et un mouvement de révolte contre elle ; un désir (pas encore obsessionnel) et une appréhension à lui opposée (ayant déjà le caractère obsessionnel) ; un affect pénible et une tendance à des actes de défense. C’est l’inventaire complet d’une névrose. »

La vie affective de Lehrs s’articulera désormais dans cette opposition entre le père interdicteur ardemment aimé et ses choix amoureux. C’est le souhait inconscient de la mort du père qui est le ressort de ses compulsions.
« À l’âge de 12 ans, il aimait une fillette […] mais elle n’était pas aussi tendre avec lui qu’il l’aurait souhaité. L’idée lui vint alors qu’elle serait plus affectueuse pour lui s’il lui arrivait un malheur; et la pensée s’imposa à lui que la mort de son père pourrait être ce malheur. »
Le résultat ne se fait pas attendre : aussitôt le patient repousse énergiquement cette idée qui le terrifie. Freud balaie les hésitations de Lehrs : la mort du père n’est pas une crainte mais un souhait du fils. Il y a coexistence de l’amour, clamé consciemment, et de la haine, refoulée : « […] c’est justement cet amour si intense qui est la condition du refoulement de la haine. »
Comment expliquer la haine inconsciente ? D’abord, la constatation métapsychologique :
« Il faut admettre que cette haine était liée à une cause qui la rendait indestructible. Ainsi, la haine du père est, d’une part, protégée contre la destruction et, d’autre part, le grand amour pour ce même père l’empêche de devenir consciente. Il ne reste donc à cette haine que l’existence dans l’inconscient, dont elle peut pourtant resurgir, par instants, comme un éclair. »
Ensuite, la raison structurale :
« La source qui alimentait sa haine et avait rendu celle-ci inaltérable était évidemment de l’ordre des désirs sensuels ; dans l’assouvissement de ceux-ci, son père lui avait paru gênant. Un tel conflit entre la sensualité et l’amour filial est absolument typique. »
D’où le souhait infantile toujours présent : « supprimer le père gênant ».

Ces repères permettent de saisir la scène de la pierre :
« Le jour du départ de la dame, notre patient heurta du pied une pierre dans la rue. Il dut l’enlever de la route, ayant songé que, dans quelques heures, la voiture de son amie, passant à cet endroit, pourrait avoir un accident à cause de cette pierre. Mais quelques instants après il se dit que c’était absurde et dut retourner remettre la pierre au milieu de la route. »
Cette scène est paradigmatique car elle signe,
« chez cet amoureux, [qu’] une lutte entre l’amour et la haine, éprouvés pour la même personne fait rage ; et cette lutte s’exprime d’une façon plastique par un acte compulsionnel à symbolisme très significatif : il enlève la pierre du chemin de son amie mais annule ensuite ce geste d’amour, en la remettant à sa place, afin que la voiture s’y heurte et que son amie se blesse. Nous aurions tort de considérer que la seconde partie de cette compulsion fut inspirée par le sens critique du malade. […] Ce geste, étant accompli compulsivement, trahit par là qu’il faisait aussi partie de l’action pathologique, mais qu’il fut déterminé par un motif contraire à celui qui provoqua la première partie de l’action compulsionnelle ».
La véritable signification de ces compulsions
« réside dans le fait qu’elles expriment le conflit de deux tendances contradictoires et d’intensité presque égale, et qui sont […] toujours l’opposition entre l’amour et la haine ».

Ces jeux entre amour et haine rendent compte du rapport de Lehrs à sa dame depuis 10 ans. Freud l’explicite :
« Son conflit morbide était, en effet, essentiellement une lutte entre la persistance de la volonté paternelle et ses propres sentiments amoureux. »
Son père avait été son meilleur ami. Tout les rapprochait sauf sur un point : les désirs sensuels :
« Il est indéniable que, au domaine de la sensualité, père et fils fussent séparés par quelque chose et qu’à l’évolution précoce du fils, le père eût été un obstacle. »
Une idée, venue au fils lors de sa première satisfaction sexuelle dans un coït, l’atteste :
« Mais c’est magnifique !, pensa Lehrs, pour éprouver cela, on serait capable d’assassiner son père ! »
C’est dans ce conflit entre la volonté supposée du père et le choix d’un objet sexuel que réside l’explication des symptômes obsessionnels :
« Son amour – ou plutôt sa haine – est vraiment tout puissant : ce sont justement ces sentiments qui produisent les obsessions dont il ne comprend pas l’origine et contre lesquelles il se défend sans succès. »

Freud conclut :
« C’est dans le refoulement de la haine infantile contre son père que nous voyons le processus qui entraîna dans la névrose tous les conflits ultérieurs de sa vie » – prioritairement la dame vénérée.
Le partenaire-symptôme de l’obsessionnel, c’est le père toujours restauré dans sa prestance aussi bien par l’amour conscient que par la haine inconsciente. Le père de l’obsessionnel n’est pas le père mort mais celui qui n’en finit pas de mourir et sur lequel il s’acharne. Amour et haine ne sont que l’envers de la même pièce.

2. Lacan 1958 : L’homme au tour de bonneteau

En 1958, dans « La direction de la cure », J. Lacan décrit la levée d’un symptôme obsessionnel de paralysie rendue possible par un changement de position du sujet quant au phallus – signifiant de l’amour et du désir.
« La fonction de ce signifiant [le phallus perdu d’Osiris embaumé] comme tel dans la quête du désir, est bien, comme Freud l’a repéré, la clef de ce qu’il faut savoir pour terminer ses analyses […] »
Un des enjeux de cette longue cure fut de faire reconnaître la place que ce sujet
« […] a prise dans le jeu de destruction exercée par l’un de ses parents sur le désir de l’autre ».
Il voua sa vie à être le supporter de cette modalité du désir parental. La conséquence est l’impuissance psychique :
« Il devine l’impuissance où il est de désirer sans détruire l’autre, et par là son désir lui-même en tant qu’il est désir de l’Autre. »
C’est donc son désir lui-même qui est paralysé – impuissant. Ce désir qui se prend dans les méandres d’un labyrinthe. Mais la logique du discours prime indiquant la place du psychanalyste :
« Il ne faut pas seulement le plan d’un labyrinthe reconstruit, ni même un lot de plans déjà relevés. Il faut avant tout posséder la combinatoire générale qui […] nous rend compte […] des changements à vue du labyrinthe. »
C’est le phallus, en tant qu’il nomme le manque à être de tout sujet, qui ordonne cette logique du discours, de ces pensées sexualisées, à la place des actes, qui font la névrose obsessionnelle.

La direction indiquée par Lacan est celle-ci : la position du sujet, dans le tour de bonneteau (jeu de cartes où le partenaire est grugé par le joueur), adressé à son analyste, devenu pour lui le gogo à tromper, révèle une « structure du désir ». Le phallus y est impliqué. Quel est ce tour ? Ce patient tente de convaincre Lacan que, désormais d’âge mûr, il est atteint d’une sorte de ménopause explicative d’une impuissance sexuelle récente. En adressant ce symptôme à son analyste, il l’accuse en retour d’impuissance clinique, thérapeutique, à son endroit. Pratiquement, cet obsessionnel est impuissant avec sa maîtresse. Pour y remédier, il construit un scénario orchestré par un trait pervers voyeuriste
« […] s’avisant, d’user de ses trouvailles sur la fonction du tiers en puissance dans le couple, il lui propose de coucher avec un autre homme, pour voir ».
La nuit qui suit cette proposition avec appel au phallus non défaillant d’un autre, substitut du père, la maîtresse fait un rêve. Au réveil, elle le lui rapporte :
« Elle a un phallus, elle en sent la forme sous son vêtement, ce qui ne l’empêche pas d’avoir aussi un vagin, ni surtout de désirer que ce phallus y vienne. »
L’effet est immédiat. À l’écoute du rêve, l’obsessionnel retrouve sa puissance et sur le champ le prouve virilement à sa maîtresse. Le rêve de la dame a donc un effet interprétatif pour le patient. Le symptôme est interprété, se dénoue et disparaît. Comment l’expliquer ?
Remarquons d’abord que la dame ne rêve pas la réalisation de ce que son amant lui a demandé la veille au soir : pas de tiers dans son scénario qui lui démontrerait sa puissance sexuelle. Ensuite, la dame s’y présente comme castrée : elle a un vagin et désire ardemment que le phallus y vienne. La maîtresse est manquante et c’est ce manque qui conditionne son désir – et la fait rêver.
« Outre ce que la femme a rêvé, il y a qu’elle lui en parle. Si dans ce discours elle se présente comme ayant un phallus, est-ce là tout ce par quoi lui est rendue sa valeur érotique ? »
La réponse est négative : « […] d’avoir un phallus en effet ne suffit pas à lui restituer une position d’objet […] » cause du désir. Ce que dénoue ce rêve, c’est la position d’identification de cet obsessionnel au phallus :
« Car pour notre patient, ce phallus, rien ne sert de l’avoir, puisque son désir est de l’être. Et le désir de la femme ici le cède au sien, en lui montrant ce qu’elle n’a pas. » Lacan ajoute : voilà « […] ce que lui dit sa maîtresse : que dans son rêve ce phallus, de l’avoir ne l’en laissait pas moins le désirer ».
À ce point, c’est le manque à être de l’homme au tour de bonneteau qui est touché : le manque retrouve ses droits, donc aussitôt le désir qui en est l’effet. En s’identifiant au signifiant du désir de l’Autre (et de l’amour), l’obsessionnel se fige en la rigidité du cadavre : il est statufié, mort d’une certaine façon. Dans les termes hégéliens de la lutte de prestige qui unit l’esclave et son maître, figure historique du père aimé/haï, Lacan pourra écrire :
« […] puisqu’il sait qu’il est mortel, il sait aussi que la maître peut mourir. Dès lors, il peut accepter de travailler pour le maître et de renoncer à la jouissance entre-temps [c’est le désir impossible, immobilisé, que nous avons décrit chez l’homme aux rats avec les termes de Freud] : et, dans l’incertitude du moment où arrivera la mort du maître, il attend […] il est dans le moment anticipé de la mort du maître, à partir de quoi il vivra, mais en attendant quoi il s’identifie à lui comme mort, et ce moyennant quoi il est lui-même déjà mort. »

Ce texte de 1958 précise la modalité d’identification dont le résultat est : un sujet cadavérisé. Elle équivaut à un « être le phallus ». Il n’est plus le signifiant qui glisse, passe, se transmet : il est gélifié dans l’imaginaire qui donne corps. C’est le phallus ligoté dans la cage narcissique qui fait butée. C’est le phallus entifié, bloqué dans sa circulation. Par l’imaginarisation du phallus auquel il se confond, l’obsessionnel nie la dette symbolique qu’inscrit le phallus symbolique qui, tel un « oiseau céleste », ne peut être attrapé. Car ce qui se transmet dans l’ordre symbolique, c’est le phallus.
Le rêve-interprétation de la maîtresse en touchant le manque à être de notre sujet, toujours planqué en une cachette secrète, réintroduit le phallus dans sa valence symbolique de signifiant du désir :
« Le phallus est le signifiant privilégié de cette marque où la part du logos se conjoint à l’avènement du désir. » C’est à ce titre qu’il est « […] le signifiant de cette Aufhebung elle-même qu’il inaugure (initie) par sa disparition ».

Voilà pour Lacan, en 1958, comment une analyse peut se conclure. Elle implique un changement quant à la position subjective face au phallus. La non-circulation du phallus – son impossible échange – est un des noms de la névrose : « […] ce phallus dont le recevoir et le donner sont pour le névrosé également impossibles […] »
De même le docteur Lehrs, s’il vénère sa dame devenue son idole, ne la touche pas : impossibilité à donner le phallus ici saisi par l’usage sexuel de l’organe viril. Le névrosé, homme ou femme, ne peut donner ou recevoir le phallus parce que « […] dans les deux cas son désir est ailleurs : c’est de l’être […] ». S’il l’est, l’échange est interrompu. Le lieu symbolique de la dette est obturé : le phallus imaginaire, voulu appropriable, vient prendre la place du phallus symbolique. Le manque est bouché. C’est à ce titre que l’obsessionnel « nie le désir de l’Autre » puisque le phallus symbolique est précisément la marque de ce manque dans l’Autre qui le rend désirant.

La découverte où doit mener une analyse à sa fin est la suivante :
« […] il faut que l’homme, mâle ou femelle, accepte de l’avoir et de ne pas l’avoir, à partir de la découverte qu’il ne l’est pas. »
Atteindre à cet objectif : découvrir pour le sujet qu’il n’est pas le phallus, avec ses conséquences quant au désir et à l’amour rendus désormais possibles et compatibles, signe le point de finitude d’une psychanalyse. Le sujet obsessionnel cesse d’obéir à un maître, imaginarisé comme increvable, pour s’abriter du surgissement du désir de l’Autre – donc tout aussi bien du sien.
En haut En bas