H. CASTANET: Hallucination et structure du langage


La clinique des psychoses isole ce moment où la réalité se met à parler toute seule dans l’hallucination (verbale). La place et la fonction de l’hallucination, comme phénomène élémentaire, dépendent d’une thèse que Lacan construit, à partir de l’hallucination du doigt coupé repérée par Freud (1918), dans le récit de L’homme-aux-loups, dans son Séminaire III consacré aux psychoses (1955-1956) : « Le sujet psychotique ignore la langue qu’il parle. »

Pourquoi ? Le psychotique est un sujet et la psychose résulte, comme structure, d’une modalité de dire non à la castration. Il y a dans la psychose un trou dans le symbolique, un défaut de symbolisation. En termes freudiens :
« [...] une Bejahung primordiale, une admission dans le sens du symbolique, [...] peut faire défaut. »
Ce défaut traduit le mot freudien de Verwerfung, la forclusion. C’est la forclusion du signifiant du Nom-du-Père qui spécifie la psychose en tant que ce signifiant est le signifiant, dans l’Autre du langage, de la Loi. Le refoulement (Verdrangung), dans la névrose, est aussi une modalité de dire non à la castration, mais la Bejahung primordiale est inscrite. L’inconscient inscrit le refoulé insistant désormais à être. Un signifiant refoulé et un signifiant forclos n’ont pas, cliniquement, le même statut. Refoulement et retour du refoulé, sous forme des formations de l’inconscient ou des symptômes, sont les deux faces d’un même processus – « Le refoulé est toujours là [...] »
Différente est la forclusion ; ce qui est refusé dans le symbolique et donc ne s’y inscrit pas, ne laisse pas tranquille le sujet : il fait retour dans le réel (la réalité hic et nunc). Autrement dit « [...] toute assomption de la castration par un je [est] devenue impossible ». Le forclos n’est plus articulé dans la réalité psychique. Comme le disait Freud : « Ce qui est rejeté [...] revient de l’extérieur. » Des prothèses imaginaires, plus ou moins stables, viennent recouvrir ce trou qui demeure.

Tel est le statut clinique de l’hallucination : elle marque une réapparition dans le monde de ce qui a été forclos symboliquement. Structuralement, toute hallucination est verbale dans son ressort explicatif même si son point d’impact peut varier : audition, vision, olfaction, cœnesthésie, etc.

Prenons l’exemple de l’hallucination auditive, verbale par structure. Le sujet entend des voix (ou des bruits, des sons). Est-ce que le mécanisme classique de la projection permet d’en rendre compte comme le croit toute une orientation en psychopathologie ? Est-ce que la réalité au-dehors n’est que le décor construit par ce qui est sorti du dedans, par projection justement ? La réponse est négative. Ainsi il ne faut pas confondre la crise de jalousie dite projective où le sujet attribue à son partenaire ses propres infidélités dont il est imaginairement coupable et le délire de persécution qui se marque par des intuitions interprétatives dans le réel.
Ainsi ce sujet, une jeune femme paranoïaque vue lors d’une présentation de malades par Lacan, et qui livre le mot qu’elle a entendu, de la bouche de l’amant de sa voisine dont elle se croit persécutée : le mot truie. Doit-on appliquer à cette hallucination, la fameuse thèse sur la communication intersubjective où le sujet reçoit son propre message, de l’Autre, sous une forme inversée ? Et ce, d’autant plus que cette patiente, lors de la rencontre avec le malotru, lui a dit : je viens de chez le charcutier. Voilà l’erreur à ne pas commettre. La psychose n’est pas la névrose (ni la perversion) et dans la première, justement, le sujet ne reçoit pas de l’Autre son propre message. Puisque truie est une hallucination, c’est la réalité concrète qui parle. Ce mot fait retour dans le réel. C’est sa propre parole qui résonne dans cet autre, le monsieur rencontré, qui est elle-même, son reflet dans son miroir, son semblable. L’autre est réduit à une marionnette.
« Que la parole s’exprime dans le réel veut dire qu’elle s’exprime dans la marionnette. L’Autre dont il s’agit dans cette situation n’est pas au-delà du partenaire, il est au-delà du sujet lui-même – c’est la structure de l’allusion – elle s’indique elle-même dans un au-delà de ce qu’elle dit. »
Cette hallucination, truie, ne surgit pas, par hasard. Le mot qui se manifeste dans la réalité extérieure a son poids.
« Cet autre à qui elle parle, elle lui dit d’elle-même – Moi la truie, je viens de chez le charcutier, je suis déjà disjointe, corps morcelé, membra disjecta, délirante, et mon monde s’en va en morceaux, comme moi-même. »

Une autre distinction, chère à la psychiatrie phénoménologique, pour penser l’hallucination est la distinction du percipiens et du perceptum. Lacan récuse toutes les théories qui, à partir de ce binôme, prétendent penser la réalité.
« Nous osons en effet mettre dans le même sac [...] toutes les positions qu’elles soient mécanistes ou dynamistes en la matière, que la genèse y soit de l’organisme ou du psychisme, et la structure de la désintégration ou du conflit, oui, toutes, si ingénieuses qu’elles se montrent [...] »
L’hallucination est un perceptum sans objet, y lit-on. Toute une tradition psychopathologique, légitimée par la phénoménologie, prétend demander au percipiens (= le percevant) raison de son perceptum (= le perçu). Le sujet de la perception est convoqué pour expliquer l’importance de cette perception. Il y a, à pratiquer ainsi, une évidence empirique. Le percipiens se tiendrait au niveau de la réalité concrète. Il se trouve impliqué dans le perceptum et il saisit la réalité à partir des sens (= le sensorium). La rencontre de ce percipiens ainsi conçu et de la réalité constitue le perceptum.
Lacan prend le contre-pied de cette thèse : le perceptum a une structure qui lui est propre – il est structuré par le langage. Il s’agit cliniquement, dans l’hallucination, de demander raison au perceptum lui-même et d’accorder une dimension de vérité au sujet qui, dans ses dits, témoigne de son perceptum. Que le perceptum soit ordonné par le signifiant se vérifie, par exemple, dans ces moments subjectifs d’entrée dans la schizophrénie où le sujet témoigne du monde qui se retire, s’éloigne et se désinvestit au point même où son corps lui devient énigme et où son sentiment de vie est envahi d’une perplexité. Le président Schreber, paranoïaque, parlera de ce moment où le monde a disparu et s’est vidé de toute présence humaine. Ses semblables sont réduits à des « hommes bâclés à la six-quatre-deux ».

Accorder prix au témoignage de l’halluciné, c’est affirmer la présence d’un sujet relatif à ce perceptum. Il y a une primarité logique du perceptum qui n’est rien d’autre que la primarité du signifiant d’où procède le sujet. Il y a d’abord l’Autre, puis le sujet. Dans une telle optique, le clinicien ne met plus en cause le perceptum ; il lui reconnaît une objectivité tissée dans le témoignage du psychotique. Poser la primarité du perceptum structuré par le signifiant implique que le sujet du percipiens n’est plus une unité autonome et stable. Un sujet invariable est un préjugé aux implications cliniques fausses. Le sujet percevant se trouve subverti ; il est sujet divisé, refendu, et il subit les effets signifiants de la structure du perceptum. L’hallucination n’est pas un mirage, une illusion. Sont à repérer les effets subjectifs qu’elle produit pour le psychotique. L’hallucination truie, pour revenir à l’exemple, produit ces effets subjectifs où la patiente se désigne allusivement comme membra disjecta, folle, son monde en morceaux. Le sujet n’est plus l’instance qui réalise (= la normalité) ou pas (= la folie) une synthèse de la perception, il est devenu sujet de l’inconscient, non superposable à lui-même, divisé par la parole qu’il énonce ou qui lui vient dans la réalité comme hallucination.
Ici se situe l’enjeu d’une clinique du sujet halluciné.
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