H. CASTANET: Savoir et vérité


Les entretiens préliminaires, interrogés cette année, ont une valeur d’enjeu : qu’ils permettent de dégager, au cas par cas, les conditions d’entrée dans le discours analytique. Ils ont une fonction de préalable et n’anticipent en rien si une entrée s’avérera effective ou non. Ils envisagent une candidature à l’analyse et en jugent. En cela l’entretien préliminaire est inséparable de l’enjeu de l’entrée en analyse. C’est à ce titre d’abord qu’il questionne le psychanalyste. Cette entrée elle-même supposant que les coordonnées de la fin soient dégagées. Lacan ne dit pas autre chose, dans sa « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », lorsqu’il pose « que le début et la fin de la psychanalyse [...] sont les plus exemplaires pour sa structure ». Début et fin, entrée et sortie, créent une tension temporelle où se logent l’anticipation et l’après-coup. « On oublie en effet sa raison d’être prégnante (Lacan parle de l’analyse didactique), qui est de constituer la psychanalyse comme expérience originale, de la pousser au point qui en figure la finitude pour en permettre l’après-coup, effet de temps [...] qui lui est radical. » Bref, le début anticipe la fin et cette fin réordonne le début par l’après-coup.
En quoi la Chose sexuelle se trouve-t-elle engagée dès l’entrée ainsi entendue ? Quelle place occupe-t-elle dans le discours analytique ? Une telle question nécessite un repérage dans l’enseignement de Lacan. Dégageons deux réponses.
Citer la « Proposition… », ce n’est pas seulement nouer de façon inédite début, fin et scansion temporelle. La « Proposition… » en effet, comme le démontra Jacques-Alain Miller, il y a quelques années, dans son Cours de 1990, fait coupure dans l’enseignement de Lacan. Cette introduction de la Passe, comme devant permettre d’interroger en raison le passage de l’analysant à l’analyste, crée un avant et un après. Miller nous dit que désormais, pour Lacan, la vérité est dévalorisée et le savoir promu. Il y a virage de l’inconscient vérité à l’inconscient savoir.

1. L’enseignement lacanien, jusque dans ces années 67, faisait de la vérité le nom de ce que rencontre le sujet comme incontournable. La vérité, c’est alors la rencontre de l’horrible de la castration. La vérité nomme cette rencontre : la castration est insupportable. Le sujet s’en détourne - il la refoule, la forclot ou la dément. L’heure de vérité du sujet est le moment de cette rencontre. Le chapitre « Tuché et automaton », du Séminaire de 64, peut encore être lu dans ces termes : la tuché est la rencontre de ce réel - « Le réel est cela qui gît toujours derrière l’automaton, et dont il est si évident, dans toute la recherche de Freud, que c’est là ce qui est son souci. » C’est dans ce Séminaire XI que Lacan justement trouvera la forme clinique de la tuché - le traumatisme sexuel où se dénude l’incomptabilité du sexuel et du signifiant. « La fonction de la tuché, du réel comme rencontre [...] s’est d’abord présentée dans l’histoire de la psychanalyse sous une forme qui, à elle seule, suffit déjà à éveiller notre attention — celle du traumatisme. » Et Lacan d’ajouter : « C’est là le réel qui commande plus que tout autre nos activités, et c’est la psychanalyse qui nous le désigne. » Une telle clinique est orientée par le symbolique. Le réel n’est pas nié. Il a sa place, mais c’est une place déterminée, construite, à partir du symbolique du laisser parler la vérité. Il est « l’inassimilable » du symbolique. « N’est-il pas remarquable, dira Lacan, que, à l’origine de l’expérience analytique, le réel se soit présenté sous la forme de ce qu’il y a en lui d’inassimilable — sous la forme du trauma, déterminant toute sa suite [...] » C’est ainsi que le fameux rêve rapporté par Freud : « Père, ne vois-tu pas que je brûle », est interprété. Le feu qui consume le fils mort « porte, dit Lacan, sur l’Untertragen, sur le réel ». Un schéma simple pourrait être produit : la psyché comme système signifiant de type homéostatique (= c’est l’automaton), le réel au-dehors que le sujet rencontre, tuché, comme inassimilable. Le signifiant tamponne cet inassimilable - le recouvre. Mais le réel a toujours le dernier mot. C’est le dernier mot de la vérité - celle qui énonce motus - du sujet face à l’horrible de la castration de l’Autre. Le symbolique est impuissant à faire virer tout le réel sexuel (traumatique) rencontré à la comptabilité signifiante.
Ce grand séminaire de 64, avec lequel Lacan change d’auditoire, est un séminaire de valorisation de la vérité - de valorisation logique de la vérité (à la différence, par exemple, de « La chose freudienne », en 1955, qui, elle, est une valorisation poétique (et dramatique) de la vérité. Que l’on pense aux dernières lignes où la vérité est assimilée à Diane et le sujet à Actéon). Même le fameux « vivre la pulsion » qu’introduit Lacan, le 24 juin 64, pour dire la fin d’une psychanalyse, est pensé comme expérience du sujet face à la présentification de la réalité sexuelle de l’inconscient - la pulsion. La fin de la cure est l’assomption de la castration de l’Autre que la pulsion présentifie.
Une phrase ramasserait la thèse de Lacan : « Quel est l’ordre de vérité que notre praxis engendre » demande-t-il. Sa réponse : la vérité du champ de l’Autre, où le sujet est né avec le surgissement du signifiant, est sa castration. C’est une clinique orienté par l’Autre préalable aux aléas duquel la relation sexuelle est livrée - Lacan le formulant explicitement le 29 mai 64.

2. Avec l’article de 1967, une autre clinique se dégage orientée par le réel. « Radiophonie » en 70, « L’Étourdit » en 1972, Le Séminaire XX Encore en 1972-73, etc. la déplieront dans ses principes et conséquences cliniques. Le terme qui revient dans la « Proposition… » à chaque page est celui de savoir. C’est le terme qu’il utilise pour penser le commencement de la psychanalyse - le transfert. On trouve le savoir dans le syntagme « sujet supposé savoir » dont Lacan écrit : il « est pour nous le pivot d’où s’articule tout ce qu’il en est du transfert ».
Cette référence au savoir positionne différemment le sexuel. Assurément, « L’Étourdit » livre des formules clefs pour saisir le nouvel enjeu. La vérité est révoquée comme une : « On ne peut, ce dire, le traduire en termes de vérité puisque de vérité il n’y a que midit [...] », et le savoir extrait du discours psychanalytique relève de l’écrit : « Je rappelle, dit Lacan, que c’est de la logique que ce discours touche au réel à le rencontrer comme impossible, en quoi c’est ce discours qui la porte à sa puissance dernière : science, ai-je dit, du réel ». Le réel n’est plus ce qui se rencontre sous la forme de l’inassimilable - ce qui ne peut être inclus dans la logique symbolique. Le réel sera désormais ce qui se démontre. C’est la possibilité de la démonstration qui fait le partage entre les dits et le dire. Les dits s’énoncent dans le hic et nunc - ils relèvent du registre de la parole, sont soumis au critère de la vérité. Le dire est autre chose : il ne peut être dit, aucune parole, dans ses dits, ne peut en produire l’exhaustion, il ex-siste au dit. Le dire est mis en position de cause des dits - il a une valence de réel. « C’est ainsi que le dit ne va pas sans le dire. Mais si le dit se pose toujours en vérité [...] le dire ne s’y couple que d’y ex-sister, soit de n’être pas de la dit-mension de la vérité. » C’est-à-dire que le dire se démontre comme ce qui échappe au dit. Que produit cette démonstration ? Que le dire est l’impossible des dits. D’où cette nouvelle définition logique du réel comme impossible démontré. Les dits cernent le dire comme réel, « c’est-à-dire l’impossible ». Mais quel est le nom de ce dire dans le discours analytique ? C’est le dire sexuel (titre du reste du N° 31 de la Revue de l’ECF - La Cause freudienne), soit l’affirmation d’une dimension réelle dans la sexualité.
Saisissons le pas de Lacan. En 1964, la sexualité est prise dans les défilés du signifiant. La lidido préexiste au signifiant ; elle est « l’élément essentiel du processus primaire ». Les défilés du signifiant découpe cette libido suivant une structure pulsative. En 1972, par contre, le dire du sexe ne s’atteint que par la démonstration dont l’écrit est le support. Il n’y a plus, pour Lacan, de réalité prédiscursive. Dans Encore, il dira même : « Chaque réalité se fonde et se définit d’un discours. »
Mais ce qui s’obtient par la démonstration est l’impossible à écrire. L’impossible qui s’énonce : « il n’y a pas de rapport sexuel ». Lacan de préciser : « Ceci suppose que de rapport [...], il n’y a qu’énoncé, et que le réel ne s’en assure qu’à se confirmer de la limite qui se démontre des suites logiques de l’énoncé. » Cet impossible n’a de consistance que logique. Aussi Lacan lui donnera son statut logique : il est ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire. Les dits - qui sont toujours des dits de castration -, dans les années 60, sont impuissants à tout significantiser du réel sexuel ; dans les années 70, ils cernent le dire comme impossible et le sexuel comme rapport ne peut être écrit. C’est, en quelque sorte, un réel interne à la logique.
L’épreuve pour le sujet n’est plus la même : Lacan insiste moins sur la rencontre de l’horrible de la castration que sur l’épreuve d’une descente logique où le réel se démontre comme certain. Une formule le résume : « L’état présent des discours qui s’alimentent donc de ces êtres, se situe de ce fait d’inexistence, de cet impossible, non pas à dire, mais qui, serré de tous les dits, s’en démontrer pour le réel ». Le réel que livre le Il n’y a pas de rapport sexuel procède des impasses logiciennes. D’où une nouvelle définition du sexe : « L’ab-sens désigne le sexe ». Au point de l’écriture du rapport se démontre l’impossible à écrire le rapport sexuel.
En 1964, le sexuel est traumatique, par définition. En 1970, c’est la langue qui est traumatique - c’est elle qui affecte le corps.
Pourquoi ces remarques ? Pourquoi insister sur ce passage de l’inconscient vérité à l’inconscient savoir ? Pour saisir qu’il n’y a pas simplement un changement de terminologie. C’est la perspective qui est changée. Elle entraîne des conséquences. Par exemple, le terme de sujet est parfaitement congruent avec la doctrine des années 60 : le sujet est l’effet des jeux signifiants. Le schéma de l’aphanisis du sujet, introduit par Lacan le 29 mai 1964, l’illustre magistralement. Le sujet trouve sa détermination au lieu de l’Autre et se fige sous un signifiant. Le sujet est vidé de jouissance. Dans les années 70, le concept de sujet trouve ses limites. Il est difficilement compatible avec cette définition de l’ab-sens désigne le sexe. Le concept introduit par Lacan est celui de parlêtre. C’est-à-dire que sont saisies les conséquences sur l’être vivant d’habiter le langage. Le sujet se déduit d’une logique purement signifiante réduite à sa matrice S1—S2. Le parlêtre, lui, est lesté d’un poids de réel - poids de vivant, poids de jouissance.
Une clinique orientée par le réel - qui a toute sa pertinence dès les entretiens préliminaires comme préalables à l’entrée - nécessite ce travail sur le changement de perspective que ces années 70 introduisent. C’est, à sa façon, l’objet du Séminaire interne de notre ACF. Cela peut se dire, en citant Jacques-Alain Miller, : « La jouissance, elle aussi, relève du signifiant, mais à son joint avec le vivant ».
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