Module 4: La clinique abordée par le texte -P. ROUX


Qu’est-ce que la clinique abordée par le texte ?
Intervention à la soirée de la S.C décentralisée à Aix, le 31 novembre 05

Patrick ROUX


La Section clinique s’est enrichie l’an dernier d’un nouveau module « L’atelier de lecture ». Chaque participant est invité à travailler un fragment de texte en lien avec le thème de la session. Cette discipline se décline en quatre temps :
1. Lire. Il s’agit d’étudier le texte, de repérer à quelle question il répond, d’en dégager les points vifs.
2. Ecrire une présentation du texte, le situer, articuler sa logique.
3. Discuter ce travail est avec un responsable de l’atelier, éventuellement le préciser.
4. Présenter oralement son travail dans un temps volontairement court (10mn) et répondre aux questions des autres membres. Voilà pour le dispositif. Mais posons la question : en quoi le travail de lecture, participe-t-il de la formation du clinicien ? Je vais tenter d’y répondre en reprenant un fragment des Mémoires d’un névropathe . Freud et Lacan ont fait, de Schreber le cas paradigmatique de la psychose et cela, à partir de leur lecture -seulement-. Nous nous appuierons donc sur ce qui, du cas, passe à travers l’écriture ; ce que J.A Miller nomme « la structure articulée, qui se soutient très bien dans le champ du langage » . Nous allons spécifier brièvement cette structure selon trois éclairages : celui de Freud en 1911, celui de Lacan en 1958 et celui de Lacan en 1975. Le père, comme élément clef de la structure sera notre fil conducteur et le chapitre IV -les débuts de la maladie- notre point d’application.

1. Freud : Le père comme objet libidinal
Rappelons la thèse de Freud, relative au déclenchement, en 1911. « La cause occasionnelle de cette maladie fût donc une poussée de libido homosexuelle; l’objet sur lequel cette libido se portait était, sans doute, dès l’origine, le médecin Fleschig, et la lutte contre cette pulsion libidinale produisit le conflit générateur des phénomènes morbides. »
Freud construit le cas sur le modèle de la névrose, c’est à dire un conflit entre le moi et le ça, dont le délire serait la tentative de solution. Le contenu du délire ne serait que la déformation de la crainte que le Dr Fleschig « n’abuse sexuellement de lui » et renverrait à une attitude féminine inconsciente envers le père. Le transfert sur Fleschig de la relation au père serait donc le facteur qui précipite Schreber dans la psychose. On voit que ce que Freud appelle « le complexe paternel » a déjà une valeur centrale dans son analyse du cas. Il y aurait une difficulté pour ce sujet avec la paternité, paternité mise à mal par le fait que « son mariage ne lui donne pas l’enfant qui l’eût consolé de la perte de son père et de son frère (…) » A cet égard, l’idée délirante qu’une nouvelle race d’hommes, nés des son esprit, verrait le jour, après son éviration, aurait pour but, dit Freud, de « le dédommager » de cette frustration.

2. Lacan 1958: Le père comme Signifiant
Le coup de force de Lacan sera d’introduire le Père comme un signifiant. Ceci est solidaire de sa thèse en 1958. « C’est dans la relation de l’homme au signifiant que se situe le drame de la folie ». Lacan fait tenir la dimension du sujet à la fonction du père. Le père est ce signifiant dont la propriété est de capitonner l’ordre symbolique, soit d’établir un rapport entre le langage et le réel. C’est déjà tout à fait différent du père comme objet libidinal dont parle Freud. Le défaut de ce signifiant (P 0) est la raison dernière, structurale de la psychose. Par conséquent, le facteur déclenchant est, pour Lacan, une condition symbolique : la nomination de Schreber à la Présidence de Cour d’appel est une conjoncture symbolique inassummable. La condition du déclenchement se formalise alors ainsi : « Il faut que le Nom du père, forclos, c’est à dire jamais venu à la place de l’Autre, y soit appelé en opposition symbolique au sujet » , formule qui éclaire les trois épisodes délirants que connaîtra Schreber.

3. Lacan 1975 : Le père comme Sinthome.
En 1975, Lacan fait passer le Nom du père du statut d’une clef de voûte de l’ordre symbolique à celle d’un supplément. Dès le séminaire « Les non-dupes errent » (73/74), le passage au pluriel du Nom du père marque que ce signifiant peut être remplacé et que la psychose est une structure clinique plus répandue qu’on le croit. Le père répond à la nécessité, qui apparaît avec la clinique Borroméenne, de nouer les trois ronds de ficelle déliés , fonction que remplit l’art, chez Joyce. Pouvons-nous repérer cliniquement, dans le chapitre IV, la disjonction des trois ronds Réel, Symbolique, Imaginaire ?
Commençons par le Symbolique. Les choses sont nettes : Schreber est affecté par le symbole de la Présidence, insoutenable. Dès que lui est notifiée sa nomination, comme Président de chambre à la cour d’appel , en juin 1893, des rêves surviennent dans lesquels sa « maladie des nerfs a recommencé. »
Le rond de l’imaginaire : Un matin, a demi réveillé il a « une sensation qui le trouble de la façon la plus étrange. » C’est « l’idée que ce doit être une chose singulièrement belle que d’être une femme en train de subir l’accouplement. » L’idée est insupportable, il « l’aurait rejetée avec indignation, dit-il, si elle lui était venue en pleine conscience ». Aussitôt elle sera mise au compte « d’une influence extérieure ». Ce fantasme érotique -où Freud voyait le « premier germe du système délirant » - Lacan le verse au registre imaginaire. Cela « présente -dit-il- une sorte de tomographie du moi (…) sa fonction imaginaire nous est suffisamment indiquée dans sa forme. » L’expression « qu’il serait beau », fait référence à l’esthétique.
Qu’en est-il du rond réel ? Bien qu’il date du 15 février 94 (soit quelques mois après le déclenchement), Schreber fait état, dans ce même chapitre, d’une expérience « décisive pour son effondrement spirituel. » Peut-être pouvons nous reconnaître dans l’excès de jouissance qui s’y indique, les effets du détachement du réel ? Voici le passage : « Durant une seule nuit, j’ai eu un nombre, en vérité tout à fait inhabituel, de pollutions, (une demi-douzaine), précise-t-il. » Sans doute est-ce là le point de rupture avec le régime de la jouissance phallique. Après ce moment décisif, Schreber sera l’objet d’excès de jouissance beaucoup plus envahissants, car Dieu « exige (de lui) un état constant de jouissance. » Dès ce moment, le caractère « étrange » nécessite l’appoint d’une interprétation délirante. Ces pollutions sont « l’effet d’un raccordement de nerfs que Fleschig a branché sur moi. » Un autre fait clinique mérite d’être mis au compte du dénouage du réel : S. Prend ses fonctions le premier octobre 1893. Dès la fin octobre, surviennent les premiers phénomènes élémentaires : la nuit, il est « perturbé » par « un craquement qui revient à intervalles plus ou moins longs. » Les voix désignent ce phénomène du terme ‘storungen’ . Ce réel détaché lui est autant incompréhensible qu’inévitable. Pourquoi empêche-t-on son sommeil ? La connotation énigmatique ne peut se résoudre même en érigeant un « Autre suprême en méchanceté. » Cela reste hors sens. Au point que Schreber convoque la belle expression juridique de « Dolus indeterminatus poussé à l’extrême. »
Le travail d’écriture tente de refaire le nœud. Schreber y parvient en partie dans la mesure où cela amène une stabilisation et lui permet de réintégrer ses fonctions. Cependant, à la différence de J. Joyce, ce « raccommodage » ne tiendra que quelques années. Confronté à nouveau au signifiant de la paternité en 1907, le « nœud se défait » pour la troisième et dernière fois. Le patient sera interné jusqu’à sa mort, en 1911. Sur la question de la folie, on peut dire que le premier a fait un travail -qui est une leçon de rigueur pour le clinicien- le second a fait une œuvre.
En haut En bas