Module 2: "L'épouvante secrète"- S. GOUMET


Pour reprendre l’argument de la session 2005 de la SC : c’est par un : " Ça va pas ! " que se formule le symptôme. Chez Joyce, rien de tel et c’est à ce titre que Lacan s’y arrête dans le S XXIII. Que ça aille n’allait pas de soi : Joyce témoigne de ce qui n’allait pas et de la solution qu’il produit pour y remédier.
Le symptôme
Dans Portrait de l’artiste en jeune homme, Joyce livre des expériences subjectives douloureuses attribuées à Stephen Dedalus mais qui peuvent lui être rapportées. En voici un échantillon.
Il est très tôt conscient de sa différence. « Le bruit des enfants qui jouaient le contrariait, et leurs voix niaises lui faisaient sentir […] combien il était différent des autres . »
L’étrangeté du monde qu’il perçoit tient au réel du corps. A propos de ses camarades adolescents qui plongent d’un rocher, il écrit : « C’était une douleur de les voir, une douleur aiguë de voir les marques de l’adolescence qui rendaient répulsives leurs pitoyables nudités […] il se rappelait son épouvante devant le mystère de son propre corps. »
Il fait également l’expérience d’un laisser tomber qui affecte l’image du corps dans la rencontre d’une dimension énigmatique de l’autre. Rossé par ses camarades, « il avait senti qu’une certaine puissance le dépouillait de cette colère subitement tissée, aussi aisément qu’un fruit se dépouille de sa peau tendre et mûre » Ces éléments témoignent d’un dénouage des registres Réel, Imaginaire, Symbolique que Lacan représente comme des ronds de ficelle qui sont des « pièces détachées qui jouent leur partie tout seul » (J-A Miller 8/12/04) mais qui trouvent à fonctionner ensemble grâce à un quatrième qui noue les trois autres.
Le nouage
Ce quatrième auquel Lacan donne le nom de sinthome, est un nouage propre au sujet. « Ce que je propose ici, c’est de considérer le cas de Joyce comme répondant à une façon de suppléer à un dénouement du nœud . »
Les épiphanies
Joyce évoque des instants d’« épiphanie », de révélation, d’exaltation : par exemple , il se rappelle les taquineries de ses camarades : « Stephanos Dedalos ! Bous Stephanopoulos ! Bous Stephanoros ! » et « cette fois elles flattaient sa souveraineté paisible et orgueilleuse. Aujourd’hui, pour la première fois, son nom étrange lui semblait une prophétie » Car, il l’explique un peu plus loin « Son âme s’était levée du sépulcre de l’adolescence, rejetant ses vêtements mortuaires. Oui ! Oui ! Oui ! Il allait créer avec orgueil, grâce à la liberté et à la puissance de son âme, comme le grand artisan dont il portait le nom, une chose vivante, nouvelle, en plein essor et belle, impalpable, impérissable ! » Il s’agit de rien de moins que de créer un monde littéraire, l’écriture de Joyce témoigne d’une alchimie de la phrase qui change l’essence même du monde.
Voici ce qu’il en dit : « Des mots. Etait-ce leurs couleurs ? […] Non, ce n’était pas leurs couleurs, mais l’équilibre, la cadence de la période elle-même. Aimait-il donc le rythme ascendant et retombant des mots mieux que leurs évocations de légende et de couleur ? Ou bien était-ce que, aussi faible des yeux que timide d’esprit, il retirait moins de plaisir de voir les jeux de l’ardent univers sensible dans le prisme d’un langage multicolore et somptueusement historié, qu’à contempler un monde intérieur d’émotions individuelles, parfaitement reflété dans les périodes d’une prose lucide et souple ? »
La transmutation
Portrait de l’artiste en jeune homme rend compte du sinthome à l’œuvre. Sa lisibilité ne le rend pas pour autant compréhensible : les fragments rapportés se heurtent, se recomposent, brouillent une trame qui a les apparences d’un texte narratif.
Il me semble repérable, dès les premières pages, que l’écriture, « son écriture à lui » en tant qu’elle est lui et le lui donne à lire, fait rempart contre l’énigme qu’il expérimente dans son corps. Je vous propose donc d’observer l’enchaînement de scènes où l’on perçoit une distorsion du temps de la narration et du temps du récit qui recompose le réel dans le temps de l’écriture.
Joyce enchaîne d’abord deux scènes chronologiquement inconciliables : dans la première il évoque la seconde au passé, la seconde y est donc posée comme antérieure. Pourtant dans la seconde scène, il intègre des éléments de la première.
La première se déroule dans la salle de récréation, Wells, un autre élève, lui demande s’il embrasse sa mère avant d’aller au lit. Stephen répond que oui et les autres se retournent en riant. Il rougit et se reprend : « Non, je ne l’embrasse pas ». Tous rient de nouveau. Et Stephen, nous dit Joyce, de se demander quelle était la bonne réponse à cette question. De là, il va nous expliquer pourquoi il n’aimait pas Wells.
Seconde scène : Wells l’avait poussé la veille dans le fossé des cabinets. Voici comment il rapporte l’expérience : « l’eau était froide et visqueuse. Et puis, un garçon avait vu un jour un gros rat faire plouf dans la vase ». Or, tandis qu’il regagne la salle d’étude, « il essayait toujours de penser à ce qu’était la bonne réponse » ce qui suppose donc que la scène de la question est antérieure à celle de la chute dans le fossé.
Voici donc un décalage énigmatique pour le lecteur. Ce que l’on pourrait prendre pour une confusion temporelle me semble s’élucider dans le fragment suivant.
Arrivé en salle d’études, Stephen est confronté à une difficulté : « Il ouvrit la géographie pour étudier sa leçon ; mais il ne pouvait pas retenir les noms […] c’étaient tous des endroits différents qui avaient des noms différents… » Alors « Il ouvrit la géographie à la page de garde et lut ce qu’il avait écrit là lui-même : son nom et où il était.
Stephen Dedalus
Classe élémentaire
Collège de Clongowes Wood
Sallins
Comté de Killdare
Irlande
Europe
Monde
Univers
[…]
Puis il lut la page de garde de bas en haut, jusqu’à ce qu’il arrivât à son nom. Cela c’était lui ; et il relut la page en descendant. »
Dès qu’il s’arrête de lire, il trouve des questions sans réponses, des questions qui le fatiguent beaucoup et qui le font se sentir petit et faible. C’est ainsi qu’il se concentre sur la page de garde du livre de géographie.
Production du sinthome
L’écrit « propre » stabilise l’énigme, la noue à une relecture du vécu qui en recompose le réel, le réoriente : il crée un monde autre, littéraire, c’est ce dont témoigne la lecture des extraits.
Le réel auquel Joyce est confronté touche au rapport à l’autre. Les instants d’étrangeté que rapporte Joyce adolescent ont systématiquement trait à l’évocation de l’autre de l’autre sexe et l’écrit suture cette question.
L’écriture est efficiente non pas seulement en tant que telle mais parce qu’elle crée l’être de Joyce-artiste et c’est pourquoi elle fait suppléance : « Son désir d’être un artiste qui occuperait tout le monde, le plus de monde possible en tous cas, n’est-ce pas exactement le compensatoire de ce fait que, disons, son père n’a jamais été pour lui un père ? » « Le nom qui lui est propre, c’est cela que Joyce valorise aux dépens du père. » L’invention de Joyce est d’avoir pu construire un nom qui recueille la considération tout en inscrivant ce nom dans la série d’autres tels que Stephen Dedalus, Stephanopoulos etc. « en mettre comme ça des tas n’aboutit qu’à une chose, c’est à faire rentrer le nom propre dans ce qu’il en est du nom commun . »
L’efficience de l’écriture, sa capacité à faire produire un sinthome repose néanmoins sur une perpétuelle répétition, une recomposition systématique, d’un écrit à l’autre puisque Joyce ne fait rien d’autre que reprendre toujours les mêmes fragments de vie pour en composer de nouveaux textes.
Le séminaire de Lacan nous permet de repérer que l’écrit de Joyce constitue son être même et construit son lien à l’autre : il crée un monde littéraire qui trouve son adresse.
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