Module 2: "Du symptôme au sinthome" J-L MORIZOT


Le « complexe d’Œdipe » est pour beaucoup, dans la culture, synonyme de psychanalyse, de la découverte de l’inconscient freudien.

Si le terme de « complexe » n’est pas de Freud mais de Jung, Freud a promu le mythe oedipien, en empruntant l’histoire à la trilogie de Sophocle, comme modèle pour rendre compte du nouage des instances, conscient, inconscient, préconscient, qui constituent sa première topique.

Il s’agissait, dans la clinique, celle de l’interprétation des rêves, des actes manqués et lapsus de la psychopathologie de la vie quotidienne, des mots d’esprit, des symptômes des belles hystériques viennoises fin de XIX° siècle, de donner unité au disparate des significations, conscientes et refoulées qui, non obstant la contradiction, faisaient la vie du sujet : Anna O., la belle bouchère, Emmy von N., ….

Tous sujets dits « névropathes » ou « névrosés ». Freud parlait des « névroses de transfert », Lacan, après les linguistes et N . Chomski, appellera « la structure », le rapport du sujet parlant à la langue, la fonction signifiante.

« Œdipe » était le personnage éponyme du « complexe » soit de la conjonction chez lui d’un désir, inconnu de lui mais présent, c’est à dire refoulé, au sein d’un discours privé et d’un discours public qui lui renvoyait une réalité où il se reconnaissait, entrant ainsi dans l’histoire et la tragédie.

Œdipe scellait pour Freud l’entrée du sujet, fille ou garçon, au prix d’une cession, d’une perte, dans l’ordre du discours, de la fonction signifiante, où le symbole représente les choses en leur absence, sur une Autre scène, celle des représentations sociales et privées.

Le symptôme, « ce qui ne va pas », ce dont se plaint un patient, a donc deux valences, l’une le sens, déchiffrable par l’interprétation, l’autre sexuel, libidinal, comme le montre cette norme de la sexualité des névrosés que sont les fantasmes pervers.

Lacan, dans les dix premières années de son enseignement, a accentué cette prééminence du sujet du signifiant, du sujet représenté par le signifiant, un sujet logique, représenté par ce point hors sens (le signifiant ne signifie rien par lui même ) dans toutes les significations du langage. Il a accentué cette dimension de la fonction phallique de la signification, quand un sujet prend la parole, d’un point privé dans le code commun. Ce moment de son enseignement est corrélatif de la promotion du stade du miroir puis du schéma optique pour rendre compte de l’effet captivant et anticipateur de l’image du corps propre dans la formation de l’idée d’une unité du sujet.

Unité du sujet du signifiant, donnée par l’Autre de la langue et unité de l’image du corps faisaient lien du réel du corps et des représentations imaginaires et symboliques. Réel, symbolique, imaginaire, les trois instances du ternaire lacanien, emprunté à C. Levy-Strauss, étant comme les trois axes des coordonnées où le sujet vivant est appelé à s’inscrire.

A partir des années 1920, Freud a amené sa deuxième topique pour rendre compte de l’au delà du principe de plaisir quand le modèle oedipien s’est avéré insuffisant pour rendre compte de ce dont il traitait, l’économie libidinale sans limite des « pulsions », ce qui résiste à la nomination. Freud s’était en effet rendu compte qu’il y avait une limite au tout dire de la cure, à l’interprétable, à, la disparition du symptôme dans le sens.

Le symptôme devient pour Freud, après la vérité refoulée, un moyen de jouissance, formation de compromis entre la jouissance recherchée et la défense contre l’excès de cette même jouissance.

Lacan en rendra compte en opposant jouissance et langage : c’est le signifiant qui négative la jouissance, c’est le langage comme tel qui refoule. Le nom du père, c’est le langage dit J. A. Miller dans son séminaire de Barcelone.

Freud posait, dans sa 1° topique que l’angoisse était la conséquence du refoulement, dans sa 2° topique, il la situe comme moteur, comme cause du refoulement.

Lacan, dès le séminaire X, « L’angoisse », en 1962-63, a infléchi son enseignement et son compte rendu de la logique du sujet, en développant une autre logique que celle de l’intention et du désir dans le transfert vers un objet du désir, porteur de l’agalma causal. Il a avancé une autre logique, celle de la séparation, de la causalité antécédente au sujet en faisant apparaître son nouveau concept, l’objet « a » dans l’écart anxiogène, responsable du sentiment d’inquiétante étrangeté, entre l’image et le nom, aux franges de l’image quand vacille la certitude unitaire de la forme du corps propre. S’il donnera, au fil de son enseignement, plusieurs acceptions à l’objet « a », initialement, « a » c’est l’exclus du signifiant, ce qui ne rentre pas dans la logique signifiante, la libido du corps vivant, la jouissance, les pulsions. Un concept logique, un sans nom
( « a » aussi bien que « x », ou n’importe quoi, …), sans image, « non spécularisable », dit-il, en le représentant par la bande de Moebius.

A partir de là, on a une conception hétérogène du sujet, voire une conception d’un sujet tragique avec l’introduction de l’affect d’angoisse porteur de la certitude de la proximité d’un réel. C’est une conception dualiste : le sujet du signifiant d’un côté, qui trouve à s’inscrire dans l’Autre de la langue, le sujet de la libido de l’autre, en référence à l’objet, à ce qu’il a par attribut ( un corps ) et à ce dont il est séparé, sa jouissance. La jouissance étant ce dont il y a lieu de se défendre car toujours en passe d’être en excès.

Jusques là, on avait un abord de la psychose à partir de la névrose, à partir de la fonction phallique. La psychose apparaissait comme une exception à la logique phallique, qui était forclose, non opérante chez les psychotiques.

Dans le séminaire XXIII, l’enseignement de 1975-76, à la suite de la notion de « forclusion généralisée », on a l’idée qu’il y a une problématique commune, ordinaire, à tous les vivants, psychotiques ou pas, celle de la « Bedeutung », de la signification des choses et du monde, soit le lien du signifiant à la jouissance, qui ne s’impose pas de soi, qui est toujours une construction, propre à chacun, une interprétation, qu’il n’y a pas de « réalité commune », …problématique à résoudre sans référence aucune à la notion de structure.

Avec ce séminaire XXIII, Lacan se penche sur l’œuvre littéraire d’un écrivain irlandais du début du XX° siècle, J. Joyce. Avec l’aide d’un éminent universitaire lyonnais, angliciste, son présentateur pour l’édition de son œuvre à « La Pléiade », il parcourt une œuvre qui a la particularité d’être très difficile à lire pour la raison qu’on ne peut lire Joyce pour le sens des histoires qu’il raconte : récit décousu, bourré de néologismes syntaxiques et sémantiques, coqs à l’âne, associations métonymiques ou homophoniques, … Lire Joyce déconcerte, tient le lecteur à distance d’un écrit dont l’intérêt, une fois passée l’énigme qu’il contient, réside entièrement dans l’écriture et la langue d’un auteur que la critique avait salué comme déconstruisant la langue anglaise… Il clive le langage de la langue dit J. A. Miller. Un écrit inspiré, schizophasique !

Lacan y promeut avec le sujet James Joyce, un sujet ordinaire ( c’est à dire dans l’ordre, dans la règle, pas une exception ), qui pourrait se repérer comme ce que la psychiatrie quand elle était clinique appelait un « maniaque », en ce qu’il y témoigne d’un rapport à la langue qui n’est pas de style mais ici d’une absence de lien d’un sujet à un objet qui en fixerait le sens une fois pour toutes. J. Joyce invente, non pas un délire mais un écrit qui fait opus, qui fait lettre, réponse privée à sa question privée, celle de l’énigme de sa jouissance, qu’il ne traite pas par le sens de la langue anglaise. Réponse dans un acte créateur, qui n’est pas une sublimation au profit d’une esthétique mais une réponse privée à l’énigme du « qui suis-je ? pour lui même. Réponse : un auteur !
Schreber, lui aussi, écrivait mais n’était pas un auteur ! Il ne se revendiquait pas tel, il exposait sa théorie, celle de sa place dans le monde pour plaider la main levée de son interdiction. Antonin Artaud ne se contentait pas d’écrire, il jouait, dessinait, créait des spectacles. C’était un artiste, mais il ne se reconnaissait dans aucun nom, aucun acte. Il a témoigné sa vie durant de sa souffrance que rien n’apaisait, ne pacifiait entièrement, surtout pas ses dénonciations ironiques des semblants du théâtre.

Les dits « psychotiques » et particulièrement les dits « schizophrènes » témoignent de ce que le sentiment de la vie n’est pas chez eux assuré dans une signification, fut elle délirante, mais se manifeste dans l’expérience douloureuse des phénomènes de corps, d’étrangeté du corps, inquiétante, anxiogène voire persécutrice, quand n’est pas réalisée l’unité subjective du corps propre. A côté du rapport à l’Autre social, il s’agit d’abord de pacifier, d’une manière ou d’une autre, le rapport privé à la jouissance qui définit le corps comme Autre.
Les psychotiques ne sont pas dans le lien à l’Autre, dans un discours sauf à inventer une solution pour eux d’abord, recevable pour tous, ensuite peut-être. Contrairement aux névrosés pour qui la réponse phallique est d’emblée dans le code commun, le sujet schizophrène ne parle pas pour «communiquer » mais pour d’abord réaliser sa propre unité et pacifier son rapport à l’Autre, à ce qui n’est pas lui.

« D’un point de vue psychanalytique », dit J. A. Miller, « le corps est comparable à un amas de pièces détachées » ! La question de la naissance du sujet devient alors comment les réunir, comment faire l’unité à partir du disparate et du multiple quand on ne se sert pas de l’Autre de la langue ?

J. Joyce use du langage comme d’un organe pour faire cesser une verbosité de la langue anglaise … qui le persécute. Il vide la langue anglaise de sa substance, pour créer un vide, un espace où il se représente et se sert de la langue commune point, de non sens d’où il se fera un nom, un nom, un nom de jouissance, qui fera lien avec l’Autre de lui même et l’Autre social.

Ecrire est le symptôme de J. Joyce mais ce symptôme là n’est pas une formation de l’inconscient qui serait à interpréter. C’est « un sinthome », une invention d’auteur, que J. A. Miller compare à l’invention de l’œuvre de M. Duchamp avec son urinoir sur un piédestal. Une invention qui n’a aucun sens.
Du sinthome le sujet fait un usage logique, pour une suppléance. Le sinthome, c’est une guérison, ce qui fait tenir ensemble, réalise l’unité des éléments discrets, imaginaires, réels et symboliques.
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