Contre l'amendement Accoyer ou le règne de la quantité


13 mars 2004



Suite au rapport demandé par le ministre de la santé de l'époque, Jean-François Mattéi, concernant psychiatrie et santé mentale, le député Bernard Accoyer a fait voter, dans l'indifférence générale et par une poignée de parlementaires présents dans l'hémicycle, un amendement visant à réglementer la pratique des psychothérapies .
Il s'agit bien, comme d’ailleurs le demandait le ministre, "d'un engagement de la discipline dans l'évaluation des pratiques . "

En tant qu'élu local et praticien libéral, s'il n'est pas question pour moi de remettre en question le principe d'évaluation, je ne peux, pour autant, me rallier à l'idée selon laquelle, tout ce qui ne peut pas être chiffré, c'est à dire exprimé en termes purement quantitatifs, est par là même dépourvu de toute valeur .

Cette approche réductrice de la psyché humaine consacre le triomphe des thérapies comportementalistes, et une tendance à la recherche de l'uniformité dans le domaine du comportement humain, en laissant de côté tout ce qui s'écarte d'une norme, elle-même ramenée à la transposition d'une moyenne statistique, d'ordre social.
Curieuse conception d'une pratique qui se veut, justement, approcher les états déviants, mais en voulant à tout prix les intégrer dans un cadre correct : peut-être faudrait-il s'interroger sur une société qui voudrait tout réglementer et qui, dans le même temps, produit la violence que nous lui connaissons, un peu comme si la notion de névrose pouvait se transférer de l'individuel au collectif .

Sous prétexte de protéger les individus contre d'éventuels charlatans, dont les compétences affichées ne seraient pas validées par l'université, il s'agit bien d'un processus de normalisation et de médicalisation (éventuellement "remboursé par la sécu") des approches de la psyché humaine, avec, comme pour se donner bonne conscience, un statut à part pour la psychanalyse et ses praticiens .
Comme s'il suffisait d'un diplôme de Docteur en médecine et d'un CES de psychiatrie pour avoir le droit de se prétendre psychothérapeute, alors que des consultations spécialisées sont expédiées en quelques minutes et une ordonnance de PROZAC (mais, me direz-vous , Lacan pratiquait des séances ultra-courtes...décidément, les choses ne sont pas simples ! ).

C'est le béhaviorisme à l’œuvre, l'hygiénisme en action (destin de la psychanalyse aux Etats-Unis où elle s'est perdue dans le pragmatisme), qui ont pour finalité la simple adaptation de l'individu aux normes sociales, une fonction d'ordre, de normalisation, de formatage de l'individu dont la santé mentale, si fragile soit-elle, doit être conservée afin que l'édifice social ne soit pas déséquilibré par une pierre brute, inadaptée et inutilisable par des techniciens du psychisme transformés pour la cause en bâtisseurs d'une architecture dont l'écriture aurait pour seul dictionnaire le DSM IV.

Enfin, pour finir ce court propos, il est tout de même rassurant de voir cette levée de boucliers qui rassemble médecins, "psy" de tout bord, intellectuels, hommes politiques, contre un texte vôté en catimini, et que cette société, que l'on croyait anesthésiée, est encore capable de réagir lorsque son élément de base, l'homme, en tant que sujet, est menacé dans sa liberté de choix .

Et puis, pour rester provocateur, il est amusant de voir que ce sont les héritiers de Lacan (celui qui niait le sujet saisi comme lieu insubstantiel) qui sont à l'instigation de cette rebellion qui replace l'homme au centre du monde .

Le moi a encore de beaux jours devant lui.
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