Barbarie scientiste ou psychiatrie humanis


13 mars 2004

Je voudrais tout d’abord vous dire mon accord total avec la position des organisateurs de ce premier Forum des PSYS de MARSEILLE. L'affaire de l’amendement ACCOYER et le rapport CLERY MELIN sur l’avenir de la Psychiatrie participent à la même offensive de refonte du système de sécurité sociale au service de la déferlante économique néo-libérale actuelle.

Je témoigne ici de ma colère dans ce temps de saccage de la Psychiatrie.

Je suis psychiatre de service public, plus précisément Psychiatrie de Secteur dans le Service Public. Je n’exerce pas la psychanalyse. Je pratique la Psychothérapie tous les jours : je suis médecin psychiatre.

A ce titre, je travaille dans un Centre Hospitalier Spécialisé, aux Urgences d’un hôpital Général, dans un Centre d’Accueil et de Crise psychiatriques et en Centre Médico-Psychologique.

La Barbarie scientiste et économique dont nous parlons, vise à détruire tout ce que nous ce que nous avons tissé depuis 50 ans : les acquis théoriques et les institutions soignantes d’une psychiatrie humaniste travaillés par l’Histoire des acquis sociaux de notre pays et par l’action de la poignée de psychiatres désaliénistes français et du mouvement de Psychothérapie institutionnelle.

La reconnaissance de la valeur humaine de la Folie, la causalité psychique des troubles mentaux définissent fondamentalement et spécifiquement et dès l’origine le champ relationnel où se jouent la maladie mentale et la psychopathologie.

Le soin essentiel en Psychiatrie, ce qui fait sa spécificité c’est par la psychothérapie qu’il faut le définir. La reconnaissance de la valeur humaine de la Folie reste un facteur fort d’engagement théorique pratique et éthique dans l’exercice de la Psychiatrie et de la Psychothérapie, en duel ou en collectif, en institution ou dans la cité. Il ne s’agit pas d’une simple affaire technique ou de dispositions professionnelles réglementaires. Il s’agit d’une position scientifique et éthique de premier plan.

Qu’on parle de soins psychiques, de psychothérapie ou de pratique de l’écoute, l’essentiel c’est de maintenir la psychiatrie dans le champ social, hors de ségrégations institutionnelles, d’exclusions que sont aussi les hôpitaux, les centres spécialisés et les cliniques. C’est en dehors des institutions et des dispositifs d’exclusion qu’on rencontre aussi la détresse psychique. La souffrance psycho-sociale, cette souffrance en France qu’on ne peut plus cacher.

La nécessaire fonction d’aide, de soutien, de soin dont il s’agit ici, est une psychothérapie dont nous disons qu’elle est nécessaire. L’utilité sociale de l’écoute nous en savons la nécessité quotidienne dans les centres de jour, les consultations, les rencontres avec les travailleurs sociaux témoins permanents des maltraitances et des malmenages de tous les jours. Sans parler des situations de détresse psychique que nous accueillons tous les jours dans les hôpitaux, les centres de jour, les services d’urgence et les centres de crise dans notre travail quotidien.

Dans ce travail, c’est en équipe, collectivement que l’on soigne, on écoute, on accueille et l’on fait émerger une éventuelle demande de soins psychiques de psychothérapie et parfois de psychanalyse individuelle. Cette demande est travaillée, la réponse est élaborée. Cette disponibilité est, elle aussi un soin. Une équipe d’accueil et de soins en Psychiatrie est nécessairement plurielle, pluricatégorielle.

Médecins, infirmiers, psychologues, travailleurs sociaux participent à cette fonction psychothérapeutique. Ils sont, diversement impliqués et à des degrés divers, des psychothérapeutes.

Accueillir et commencer à soigner, dans ces conditions, n’a rien d’un travail de tri et d’aiguillage. Il ne s’agit pas de se poster dans des points stratégiques d’un territoire afin de dispatcher des indications de prise en charge sous la férule d’un expert ubuesquement situé en orienteur – évaluateur de pathologies, d’indications symptomatiques d’objets de consommation médicale codifiés, réifiés, évalués et marchandisés.

Cette psychiatrie expéditive, nous n’en voulons pas.

Le temps qu’il faut pour soigner, en Psychiatrie, est essentiellement un temps qui doit être libre de durer.

Soigner en Psychiatrie c’est partager la parole et la pratique d’un soin attentif à la rencontre dans le temps, l’espace et la réalité de la souffrance psychique. Ça n’est pas repérer un symptôme et le faire taire dans des murs ou avec un médicament.

Nous voyons bien comment la Médecine somatique scientiste rejette de plus en plus la souffrance du psychisme. Nous dénonçons ici cette prétention actuellement très forte et, disons-le, insolente et totalitaire à réduire la Psychiatrie à la psychopharmacologie, simple application des neuro-sciences. Cette insolence est une imposture, Edouard ZARIFIAN, il y a peu, l’avait dénoncée.

Dans le même mouvement, regardons combien on parle, et pas seulement pour la psychiatrie, de Médecine et de Soins de proximité au plus près de la souffrance humaine. Et en même temps constatons combien les pratiques de proximité, dont nous venons ici témoigner sont écartées, minorées, et en réalité ignorées dans les plans qu’on nous propose.

Psychiatre de Service Public je tiens à dire mon angoisse devant le retour du grand renfermement, des cellules d’isolement, des protocoles sécuritaires.

Il est revenu le temps où l’on parle à nouveau d’envoyer les dangereux dans des lieux d’exclusion et de ségrégation sécurisés. Le nombre des internements augmente de plus en plus.

Il revient le temps des conduites primitives de la société envers ses indésirables.

Il est revenu le temps où c’est à contre-courant qu’il faut parler ainsi.

La réduction drastique des soins est bien l’impératif qui commande à toutes les planifications technocratiques actuelles. Les pratiques de proximité, publiques et privées que sont les pratiques que nous défendons sont coûteuses car ce sont des pratiques humaines qui demandent du temps, de la compétence, de la disponibilité. C’est à cela qu’on veut tordre le cou.

Nous qui sommes ici, qui travaillons dispersés dans la Cité à l’écoute et au secours de la détresse psychique humaine, dans la pluralité même de notre diversité professionnelle nous portons témoignage que ce travail est utile, possible, nécessaire. Notre fonction psychothérapique est un indicateur du degré de civilisation de notre société. Le malmenage de notre travail n’est pas innocent.

La psychothérapie doit rester le fil rouge de notre conception du soin, de l’écoute, de l’aide que nous apportons. Elle doit rester le ciment des institutions et des dispositifs de soins qu’il faut préserver ou mettre en place.

En citoyens et en professionnels, relisons ce que disait Sigmund FREUD dans sa communication au 5ème congrès international de Psychanalyse en septembre 1918 à Budapest :

« On peut prévoir qu’un jour la conscience générale s’éveillera et rappellera à la Collectivité que les pauvres ont les mêmes droits à un secours psychique qu’à l’aide chirurgicale qui leur est déjà assurée par la chirurgie salvatrice. La Société reconnaîtra aussi que la Santé Publique n’est pas moins menacée par les névroses que par la tuberculose… Alors seront édifiés des établissements ou des instituts de consultations auxquels seront affectés, des médecins formés à la Psychanalyse et où l’on s’efforcera, à l’aide de l’analyse, de conserver leur résistance et leur activité à des hommes qui sans cela s’adonneraient à la boisson, à des femmes qui succombent sous le poids des frustrations, à des enfants qui n’ont le choix qu’entre la sauvagerie et la névrose. Ces traitements sont non payants. Il faudra peut-être longtemps avant que l’Etat ressente ces obligations comme urgentes… »

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