Les psys et la question politique


13 mars 2004

Sénateur des Bouches-du-Rhône (Provence-Alpes-Cote d'Azur)
Membre de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées
Secrétaire de la Délégation parlementaire pour l'Union européenne
Vice-Président du Groupe Communiste Républicain et Citoyen


I - La réforme de la psychothérapie :
A) Conditions dans lesquelles a été présentée cette réforme :
Alors qu'elle est loin d'être anodine, cette réforme a pourtant été présentée au détour d'un simple amendement dans le cadre d'un projet de loi beaucoup plus large relatif à la santé publique.
Le fameux amendement Accoyer du nom de son auteur (député UMP) a été examiné à l'Assemblée nationale et adopté à l'unanimité, le 8 octobre 2003.
Passé à l'époque pratiquement inaperçu parmi les nombreux articles du projet de loi relatif à la santé publique, certains auraient voulu qu'il en soit de même au Sénat. Sauf qu'entre temps la profession a réagi.
Sous prétexte de lutter contre les charlatans et les sectes, cet amendement visait à encadrer, réglementer l'univers disparate des psychothérapies en limitant le titre de psychothérapeute aux seuls médecins et psychiatres.
Face à la levée de bouclier provoquée par cet amendement, une nouvelle rédaction a été proposée au Sénat où le débat a été sciemment tronqué.
En effet, les nouveaux amendements, de MM. Giraud et Gouteyron, ont été appelés en priorité ce qui fait que les amendements de suppression présentés par l'opposition sénatoriale (dont le nôtre) n'ont pas été soumis au vote de la Haute assemblée.
En outre, il y a eu une demande de scrutin public car le seul vote à main levée n'aurait probablement pas suffi à faire jaillir une majorité favorable à l'amendement gouvernemental de la trentaine de sénateurs présents ce jour-là en séance publique.
La nouvelle rédaction adoptée par le Sénat vise à créer un « registre national des psychothérapeutes » pour tous ceux qui voudraient se servir de ce titre. Seraient dispensés de s'inscrire les médecins, les psychologues d'Etat ainsi que les psychanalystes régulièrement enregistrés dans les annuaires de leur association.
Sachant que le débat devant le parlement n'est pas terminé puisqu'il y a encore une seconde lecture avant la CMP ; Mattei a annoncé que rien n'est définitif et qu'il se réserve la possibilité de modifier encore le texte d'ici là. Il n'y avait donc pas d'urgence en la matière puisqu'on estime que le projet de loi santé publique ne sera pas adopté définitivement avant le mois de juin.
Alors, pourquoi une telle précipitation ? Pourquoi cette absence de consultation et de dialogue avec les premiers intéressés : professionnels ; malades ; familles des malades… ?
Nous aurions pourtant eu tout le temps de procéder à des consultations, des auditions, etc… pour mettre en œuvre une réforme adéquate et acceptée par tous. Au lieu de cela, le Gouvernement a préféré procéder par autoritarisme.
B) Conséquences de cette réforme :
* Elle revient à évaluer, contrôler, normaliser, quantifier ce qui se passe dans la sphère privée du cabinet d'un psy. Or, le travail en psychothérapie ne peut être ni normé, ni encadré ni quantifié, et ce, quels que soient les critères retenus.
* On veut médicaliser la profession alors que les gens qui consultent veulent être écoutés. On ne soigne pas les maux de l'âme comme on traite les maladies cardio-vasculaires.
* Il y a un risque de dérive vers un système de santé psychique à deux vitesses comme aux USA. Les pauvres prendront des médicaments tandis que les riches se paieront une vraie psychanalyse.
* Cela signifie aussi la fin de la liberté individuelle de choisir son traitement et son analyse.
Plutôt que de connaître et tenter de soigner les causes du malaise des malades, on préfère leur donner des psychotropes. Il vaut mieux des gens sous médicaments plutôt que des gens qui consultent des psy pour réfléchir à leur propre condition, pour se remettre en question, pour mieux vivre avec les autres, se soigner…
Faut-il rappeler que les psychothérapeutes constituent un rempart contre le recours aux psychotropes dont les Français sont les premiers consommateurs dans le monde ?
* Je vois dans la volonté de contrôler l'exercice de la psychanalyse, celle de contrôler les individus. On fouine, on veut surveiller l'intime et les relations humaines comme on « vidéosurveille » certaines rues de Marseille !
A l'opposé, la parole, l'expression de l'inconscient, échappe à tout contrôle social et à toute surveillance visant à « hygiéniser le psychisme ».
* Le gouvernement veut tout « fliquer », tout contrôler. Ce faisant, il met à mal les libertés tant individuelles que publiques.
Permettez-moi de faire le parallèle ici avec la loi Perben II qui accroît considérablement les pouvoirs de la police (écoutes téléphoniques, perquisitions de nuit…) et des parquets (plaider-coupable)…
* C'est une politique d'appauvrissement, de précarisation de tout ce qui est jugé par le gouvernement comme n'étant pas assez productif, comme les psychothérapeutes. Comme si éveiller les facultés bloquées d'un être en souffrance pouvait être résolu en termes d'arithmétique, de statistiques et d'évaluations !
Au-delà de la seule question des psy, n'est-ce pas tout notre système de santé qu'il faut revoir ? Tous les secteurs sont touchés : hôpitaux, maternités, infirmières, psychologues et médecins scolaires, gynécologues, pédiatres, ophtalmologistes etc. Les psy sont dans ce cas là l'arbre qui cache la forêt.
II - Je ne peux m'empêcher de faire le lien entre la réforme des psychothérapeutes et la politique d'ensemble menée par l'actuel gouvernement depuis moins de deux ans :
Nous assistons, en effet, à la mise en place par la droite d'une politique cohérente et dangereuse dont chacune des réformes adoptées s'emboîte les unes aux autres pour former un « nouvel ordre », un véritable projet de société des plus inquiétants fondé sur une logique ultralibérale.
Tous les acquis de l'après-guerre sont ainsi, depuis moins de deux ans, attaqués par la droite : démantèlement du droit du travail avec le projet de loi sur le dialogue social, remise en cause du droit à la retraite, de la sécurité sociale, etc…
Les ordonnances de 1945 (droits des étrangers rognés par la loi Sarkozy, protection des mineurs en danger remise en cause avec la loi Perben qui crée des centres fermés et abaisse la responsabilité pénale à 10 ans…) ne sont pas épargnées par les attaques frontales du gouvernement.
Cette politique s'attaque à tous les pans de la société dans un climat de régression de la conscience citoyenne, de perte des valeurs et des repères…
Les questions de société sont réduites à leur plus simple expression et ceci, dans tous les domaines. On l'a vu récemment encore avec le débat sur la laïcité en France qui a été ramené à une réflexion binaire : pour ou contre le voile ?
Je passe les raccourcis et les amalgames dangereux qui sont habilement diffusés dans l'opinion publique du type artistes = profiteurs ; chômeurs = fainéants ; psychothérapeutes = charlatans ; jeunes = délinquants ; immigrés = terroristes ; pauvres = délinquants etc.
Sans parler de la simplification à l'extrême des débats publics. Ex : violence à l'école --> un policier dans la cour de récréation. Pas de traitement de fond des problèmes de société ici sur les moyens de l'Education nationale.
-> Les solutions à très court terme et l'affichage médiatique priment sur toute autre considération.
Le gouvernement n'a pas tiré les leçons du 21 avril 2002 ou du moins en fait-il une lecture simpliste, réductrice et, par voie de conséquence, dangereuse.
Alors que le programme du CNR fête ses 60 ans ce week-end, on assiste à un véritable retour en arrière où l'Etat providence est remplacé par un Etat pénal qui s'accompagne d'un contrôle social des classes dites dangereuses de la population.
On l'a vu avec la loi de sécurité intérieure de Sarkozy qui pénalise certaines catégories de la population : les jeunes, les mendiants, les prostituées, les gens du voyage… On continue ici en ajoutant à ces classes les personnes souffrant de « pathologies mentales ». (Cf la création de l'hôpital général à Paris en 1656)
Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si aujourd'hui en prison on note un pourcentage très élevé de détenus atteints d'au moins une pathologie, sévère ou pas, et un taux également très élevé de personnes qui prennent des psychotropes.
Les prisons françaises ne font que refléter, certes avec un effet de loupe, la réalité de notre société. Il vaut mieux enfermer les individus dits dangereux ou déviants que de les soigner ou de les aider.
Le gouvernement souhaite aller plus loin en voulant par exemple transformer les travailleurs sociaux en délateurs dans son futur projet de loi qu'il ose appeler « prévention de la délinquance ».
En réalité, l'insécurité est avant tout sociale et elle se développe à vive allure avec les réformes de la droite : RMA, chômeurs en fin de droits, précarisation des emplois, remise en cause du droit à la retraite, de la protection sociale…
C'est cette insécurité sociale généralisée qui est source de la souffrance sociale : mal-vie, de dépression, de solitude, de stress professionnel, d'incertitude face à l'avenir ; et sur laquelle le gouvernement veut exercer un contrôle social.
Plutôt que la parole qui libère, qui émancipe, qui fait obstacle au projet de société ultra-libérale qu'il nous impose, le gouvernement préfère soigner les troubles mentaux comme les maladies organiques classiques.
Mais quel est donc ce gouvernement qui s'attaque à l'archéologie, aux intermittents ; Qui supprime les emplois-jeunes, les psychologues et médecins scolaires, les aides-éducateurs, les surveillants dans l'Education nationale ; Qui procède à des coupes drastiques dans les budgets sociaux et ceux du savoir et de la recherche ; Qui prévoit la prise en charge financière des personnes âgées par la suppression d'un jour férié ;
En réalité, le gouvernement met à bas tout ce qui constitue l'exception française et dont notre pays a pourtant raison d'être fier. Comme pour calquer ce qui se passe chez ses voisins européens comme en GB ou en Italie.
Pourtant il n'y a qu'à voir ce qui s'y passe : devenir de l'école, des hôpitaux, protection sociale, des facs, théâtres, mais aussi des transports …
Or, la rigueur budgétaire a un coût humain, social et culturel qu'on commence déjà à payer : fuites des cerveaux, démission en masse des chercheurs, canicule, annulation des festivals…
Tout ce qui fait du lien social est attaqué, comme tout ce qui fonde la pensée et nourrit l'imaginaire, tout ce qui est producteur de connaissances et de débat public.
Le débat sur les psychothérapeutes - qui agissent dans la voie de l'émancipation humaine - n'échappe à cette tendance et deviennent donc des cibles pour le gouvernement.
Les métiers de la pensée pensent trop, selon le gouvernement : création, culture, recherche, psychanalyse, droit, information, archéologie, enseignement, la liste est longue s'agissant des domaines qui font l'objet d'une attaque en règle du MEDEF et de ses alter ego du gouvernement. Le MEDEF préfère avoir des salariés qui savent mais ne pensent pas.
N'y a-t-il pas au travers de cette réforme une volonté de confier la santé psychique du peuple aux grands groupes pharmaceutiques ?
N'y a-t-il pas également derrière cette réforme la volonté à peine voilée du patronat de contraindre les salariés aux exigences de la production et du profit ?
Il est question ici d'un enjeu de santé publique, de civilisation.
Le tout sur fond de décentralisation accélérée, sans moyens, qui va avec la mise en concurrence des territoires renforcer toutes les formes d'inégalités, sociales, économiques, urbaines, culturelles, …
Pour résumer : à l'Etat reviendra la Justice, la Police et la Défense ; aux collectivités territoriales (régions, départements, communes) reviendra tout le reste : culture, éducation, social…, soit tout ce qui touche à l'humain, à la vie …
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