Marie- Paule CANDILLIER :" PERVERSION OU TRAIT DE PERVERSION ? "


SOMMAIRE


INTRODUCTION


I. APPROCHE THEORIQUE DE LA PERVERSION

* L'APPORT DE FREUD SUR LA PERVERSION ET L'ECLAIRAGE DE LACAN.......... p. 2

l "Trois essais sur la théorie sexuelle"

- La sexualité infantile.............................................................................. p. 2

- Les aberrations sexuelles......................................................................... p. 4

l "Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci" :

La génèse de l'homosexualité..................................................................... p. 8

l "Un enfant est battu" : ........................................................................................ p. 11

; FREUD : Le fantasme originaire comme trait primaire de perversion.... p. 11

- Développement du fantasme de fustigation................................. p. 12

- Analyse du fantasme de fustigation.............................................. p. 14

- Ressemblances et différences entre les fantasmes de fustigation
des deux sexes............................................................................... p. 20


; LACAN : Analyse du mécanisme du fantasme pervers et de la
perversion............................................................................... p. 21

l "Sur la psychogénèse d'un cas d'homosexualité féminine" : ............................... p. 23

; FREUD pose les bases de la perversion................................................... p. 23

; LACAN étudie le problème de la perversion........................................... p. 28

l "Le fétichisme".................................................................................................... p. 33

; La thèse de FREUD : Le fétiche comme substitut du pénis.................... p. 33

; L'apport de LACAN : Le fétiche représentant du phallus symbolique.... p. 35


* L'APPORT SPECIFIQUE DE LACAN SUR LA PERVERSION........................................... p. 39
l "D'une question préliminaire"... :

Le problème de la perversion, dans le rapport de l'enfant au manque
de la mère.................................................................................................. p. 39

l Le cas Gide :

La perversion différenciée de l'homosexualité à partir du désir de la mère
et de l'idéal du Moi :
- "Les formations de l'inconscient".................................................. p. 39
- "Jeunesse de Gide"........................................................................ p. 42

l "Le désir et son interprétation" : ......................................................................... p. 43

La structure du fantasme à partir du fantasme dans la perversion

l "Kant avec Sade" : Le fantasme sadien............................................................... p. 45

l "Subversion du sujet et dialectique du désir" :.................................................... p. 46

Distinction entre la perversion et le fantasme pervers dans la névrose,
en fonction de l'Autre et de la castration.


II. LE CAS CLINIQUE .............................................................................. p. 49


* Monsieur T : DU GARCON-FILLE A L'HOMOSEXUALITE ............................................... p. 50

l L'apparition du symptôme et l'homosexualité : ................................................... p. 50

- La peur panique......................................................................................... p. 50

- L'homosexualité........................................................................................ p. 54

l Ses relations avec les femmes.............................................................................. p. 57

l Bisexuel : une incompatibilité entre le sexe et le social...................................... p. 60

l La Mère................................................................................................................. p. 62

l Un garçon-fille : une version de son fantasme..................................................... p. 63

l Castration ou Démenti ? ...................................................................................... p. 68

l Le Père................................................................................................................. p. 71

l Oedipe inversé et Fantasme masochiste.............................................................. p. 75

l La carence de l'Idéal du moi (I (A))..................................................................... p. 78

l Quelle issue pour ce sujet ?................................................................................. p. 81

l Discussion : perversion ou trait de perversion ?................................................. p. 84

- Eléments en faveur de la perversion........................................................ p. 84

- Eléments en faveur du trait de perversion............................................... p. 85



CONCLUSION ....................................................................................... p. 86

INTRODUCTION

Notre réflexion sur la perversion a été orientée par un cas clinique d'homosexualité masculine de notre pratique, posant la question de la structure.
L'orientation homosexuelle du sujet, son choix d'objet sexuel, correspondaient-ils à un trait de perversion dans une névrose ou à une perversion en tant que structure ?
Notre réflexion sur la perversion a été orientée par un cas clinique d'homosexualité masculine de notre pratique, posant la question de la structure.
L'orientation homosexuelle du sujet, son choix d'objet sexuel, correspondaient-ils à un trait de perversion dans une névrose ou à une perversion en tant que structure ?

Le terme d'homosexualité, ne désigne que le choix d'objet sexuel, ce qui n'autorise pas l'usage du terme de perversion.
L'homosexualité se trouve diversement répartie dans les trois structures cliniques et renvoie à des positions et à des mécanismes psychiques différents :

- Chez un sujet psychotique, elle peut être une forme de défense contre la jouissance ravageante de l'Autre et la menace de féminisation.

- Dans la perversion authentique, l'homosexualité est une fixation libidinale en rapport à la jouissance, avec fétichisation de l'objet dans le pénis du semblable et position masochiste.

- Dans la névrose, l'homosexualité comme trait de perversion, souvent transitoire, peut faire symptôme, déclencher un passage à l'acte voire une crise d'angoisse, en rapport avec la défense et le désir.

Pour FREUD, "Un penchant aux perversions...fait partie des caractéristiques de la constitution psycho-névrotique". 1
Les traits de perversion au sens large, sont le support de la vie érotique des hommes et des femmes.

"...Le trait pervers - basé sur la logique du démenti - est transstructural" du fait de la terreur de la castration ressentie par tout sujet, rappelle H. CASTANET dans son ouvrage intitulé "La Perversion". Il nous précise que "la différence entre perversion et névrose se loge dans l'effet de ce démenti...Il est maintenu dans la perversion...", tandis que "dans la névrose l'enjeu du démenti est repris et travaillé, comme question chiffrée, par le symptôme et le fantasme". 1

Notre interrogation clinique nous a amené à étudier l'apport de FREUD et de LACAN sur la perversion.

Nous avons essayé de saisir comment FREUD aborde la perversion dans ses principaux textes à partir de 1905 avec "Les trois essais" jusqu'en 1927 avec "Le fétichisme". Nous les avons fait suivre le plus souvent de l'éclairage de LACAN.
Puis nous avons tenté de reprendre certains articles de LACAN qui abordent de manière spécifique cette question.

Dans la première partie de notre travail nous présenterons cette approche théorique de la perversion.

Dans la deuxième partie, nous exposerons le cas clinique : nous tenterons, à partir d'une analyse détaillée de la position du sujet, de son choix d'objet et de son choix de jouissance, de préciser si ce sujet s'inscrit dans la structure perverse, ou si son homosexualité est à situer comme trait de perversion.


Nous ne présenterons sur ce site que la partie clinique de ce mémoire qui tente de répondre à la question proposée comme titre « Perversion ou trait de perversion ? »

 

 

LE CAS CLINIQUE

 

 

Monsieur T : DU GARCON-FILLE A L'HOMOSEXUALITE
Monsieur T, âgé de 50 ans, vient nous consulter après avoir rencontré plusieurs thérapeutes hommes, pour ce qu'il nomme une "phobie sociale". Toute situation de groupe à partir de 3 personnes, avec lui-même, l'angoisse.
Le paradigme de cette situation reste pour lui, le souvenir des repas de famille, sous le regard du père en présence de la mère, mais c'est aussi les réunions professionnelles ou les réceptions entre amis...

Il ne parvient pas à prendre la parole, ne se sent pas à sa place et se vit comme inapte à la vie sociale.
Les autres lui font peur car il craint leur regard réprobateur, regard qu'il reconnaît être le sien.

Il a une image négative de lui-même. Il se sent différent, anormal, sans intérêt et coupable, car jamais en règle. Aussi, redouble-t-il d'effort pour se faire aimer, attitude qu'il adopte également dans le transfert. Il est ponctuel, courtois, apporte régulièrement ses rêves...Il manifeste une certaine docilité afin d'éviter la confrontation.
Il joue un rôle de représentation en groupe pour essayer se faire accepter et masquer son malaise.

L'apparition du symptôme et l'homosexualité :

Sa première peur panique commence quand il a 25 ans, il vient de se marier !
Ayant travaillé très jeune avec un CAP, encouragé par sa femme, il reprend des études et rentre en faculté.
Dans la foule des étudiants, au restaurant universitaire, une crise de panique s'empare de lui. A table, il ne peut fuir. Il se sent en infériorité devant ces étudiants à qui il prête le savoir, savoir des études, savoir parler. Il se sent "complexé", incapable d'assumer cette situation d'étudiant comme eux.

Il parviendra à faire des études de langue étrangère et deviendra enseignant.
Mais ce moment de panique créera un précédent dont il conservera une peur dans les situations de groupe et dans toute sa vie sociale.

Cette entrée en Faculté semble avoir réactivé ce qui était déjà présent en lui, le sentiment de n'être pas comme les autres, d'être anormal, presque fou parfois.

Enfant, il était mal dans son corps. Il avait honte d'une malformation du torse due au rachitisme qui inquiétait sa mère, et n'osait pas aller en maillot de bain à la piscine.
Il attribue cette image négative de lui-même à son père. Son père lui adressait en effet sans cesse des reproches, le méprisait, le haïssait même car il était le préféré de la mère.

Au niveau professionnel, il aura toujours le sentiment d'occuper une place qu'il ne mérite pas, il ne se sentira jamais un vrai "prof". Son parcours méritoire est vécu avec honte et culpabilité.
Il ne se sent pas légitimé dans son existence sociale.

Le regard des autres, fait symptôme pour lui, en situation où la position tierce fait intervenir la dimension de l'Autre. Ce regard comme index du désir de l'Autre introduit la dimension symbolique qu'il ne peut soutenir. Il dévoile quelque chose d'insupportable pour lui.
Monsieur T n'est pas psychotique, car il fait une appropriation subjective de sa position, mais quelque chose d'énigmatique surgit pour lui et l'amène à consulter, à chercher un savoir sur son malaise.

Un autre élément intervient au moment du mariage. Il fait un passage à l'acte homosexuel.

La veille de son mariage, il a un premier contact avec un homme dans un cinéma. La rencontre se limite à des frôlements. Il en ressort très troublé et très mal.

Après quelques mois de mariage, il commence ses études et vit seul pour la première fois, en attendant que sa femme le rejoigne.
Il tombe amoureux d'un garçon qui refuse la relation. Il en éprouve beaucoup de tristesse.
Quand sa femme vient vivre avec lui, la confrontation dans le couple est importante.
Il éprouve envers elle beaucoup d'affection, elle est sa mère, sa soeur. Leur relation est passionnelle. Il vit très fort avec elle, sa grossesse et la naissance de leur fils.
Il la désire, aime les relations sexuelles avec elle, mais la trouve trop craintive. Il aurait voulu "aller plus loin avec elle". Son désir est mortifié.
Il ne peut assumer la contrainte du couple et l'engagement du mariage qui suscite trop d'angoisse.
En conflit entre son attirance homosexuelle et l'interdit qu'il y oppose, associé au devoir du mariage, il vit une période "dépressive" vers l'âge de 25 ans puis divorce une quinzaine d'années plus tard .
Il cède à son attirance homosexuelle peu à peu. Il pense que l'interdit a contribué à l'excitation qu'il ressentait pour l'homosexualité.

L'homosexualité
Il vit cette "sexualité différente" comme inavouable et honteuse au regard des autres. Il la cache et en la cachant, a le sentiment d'être un menteur. Cette sexualité ne peut être vécue que dans la clandestinité. Il préfère se définir comme "bisexuel".
Il reste discret en séance sur ses pratiques.

Ses relations homosexuelles sont actuellement des rencontres de passage sans relation affective durable, dans des saunas. Il choisit un homme qui lui plait, s'isole avec lui dans une cabine, et pratique la sodomie. Il insiste sur sa position active comme avec une femme. Dans une position passive, il se sentirait « méprisé, tué ».

Ses relations homosexuelles sont pour lui des partenaires de jeu dans des relations fraternelles, où il peut jouir sans crainte et sans culpabilité dans un plaisir partagé et réciproque. Le regard des autres n'intervient pas ici, il ne se sent pas méprisé.

Son corps d'homme et son sexe d'homme sont reconnus et appréciés. Ces relations homosexuelles le valorisent, lui donnent confiance en son propre corps et le narcissisent. Il met en avant la jouissance qu'il en retire et l'esthétique : il est attiré par le torse des hommes, leur corps. Enfant, il admirait le torse puissant de son père et se sentait gringalet devant lui.
Il récupère ainsi une virilité imaginaire mais clandestine, incompatible avec le champ de l'Autre.
Le passage à l'acte homosexuel a lieu au moment du mariage, lors de l'engagement avec une femme dans un lien social qui lie le sexe et la loi.
Il ne peut soutenir cette dimension symbolique du lien.
Le passage à l'acte se révèle nécessaire quand il doit affirmer sa position virile.

Nous pouvons comparer ce passage à l'acte, à l'exhibitionnisme réactionnel qu'évoque LACAN dans la "relation d'objet" : "Cela s'observe toujours...quand le sujet s'efforce de sortir de son labyrinthe en raison de quelque mise en jeu du réel qui le place dans une position de déséquilibre instable où se produit une cristallisation ou un renversement de sa position.
... Le sujet, pour autant qu'il a tenté d'accéder à une relation pleine dans certaines conditions de réalisation artificielle, de forçage du réel, exprime par un acting out c'est-à-dire sur le plan imaginaire, ce qui était symboliquement latent à la situation."

Pour notre patient, c'est un élément symbolique, le mariage qui décompense la situation. Pour soutenir la relation avec sa femme dans le mariage, il tente de rétablir un équilibre de sa position, au niveau imaginaire, dans le passage à l'acte homosexuel, à la manière de la jeune homosexuelle de FREUD, et repris par LACAN dans "la relation d'objet" ( texte présentés dans la partie théorique).
"Pour la jeune homosexuelle, l'introduction du père comme élément réel fait s'interchanger les termes, de telle sorte que ce qui était situé dans l'au-delà, le père symbolique, vient se prendre dans la relation imaginaire, tandis que le sujet prend une position homosexuelle, démonstrative par rapport au père" 1, précise LACAN.
Pour Monsieur T. le passage à l'acte homosexuel est précipité par l'angoisse du mariage.
Si l'on reprend les deux aspects de sa problématique, le symptôme social et l'homosexualité, sa subjectivité a deux faces : du côté de l'échange social, le regard de l'Autre lui renvoie malaise et honte, du côté du passage à l'acte homosexuel, il est narcissicisé, car il recouvre une virilité. Le regard de l'Autre le divise.

Ses relations avec les femmes :
Vers l'âge de 40 ans, une autre femme devient sa maîtresse ; il partage avec elle une vie sexuelle intense mais elle le somme de quitter sa femme. Devant ce dilemme, du sexe avec sa maîtresse sans amour, ou de l'amour avec sa femme dans un lien et un engagement qu'il n'assume plus, il somatise par des "écoulements sexuels". Il rompt avec sa maîtresse et divorce avec sa femme.

Après quelques autres liaisons féminines, il finit par vivre seul et n'entretient avec les femmes que des relations amicales. Il ne rencontre sexuellement que des hommes sans lien affectif, depuis quelques années.
Les femmes lui paraissent attirantes, belles, sexuelles. Il les séduit, sort avec elles et culpabilise de ne rien faire sexuellement avec elles.
Les femmes, il les craint. Celles qui l'attirent sont des femmes phalliques, des "femmes de tête" avec une "tête d'homme" comme son ex-femme ou sa maîtresse.
Il nous placerait dans cette catégorie de femmes, mais notre silence et l'absence d'accroche au niveau du regard apaisent sa peur et lui permettent de parler. Comme avec les autres femmes, il essaye de nous rassurer pour que nous ne soyons pas agressive avec lui.
Les femmes l'étouffent, le dominent. Il redoute leur intrusion et craint d'être leur objet passif, comme il l'était avec sa mère. C'est ce qu'il évite dans l'homosexualité.

Dans ses rêves, il séduit souvent des femmes qui deviennent méchantes et le méprisent. C'est elles qui prennent l'initiative de l'acte sexuel. En l'embrassant, par exemple, l'une d'elles lui met le doigt sur la bouche et le pénètre ; il se sent violé.
Par contre, il ne redoute pas les prostituées qui le nourrissent et l'aiment maternellement ou la femme qui se montre souffrante, fragile, comme l'était sa mère.

Le désir pour la femme reste présent mais il est retenu, empêché.
Il ne renonce pas à l'hétérosexualité mais il est orienté vers l'autre sexe de manière énigmatique.
Comment situer sa position envers les Femmes ?
Dans "Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci" , présenté dans la partie théorique, FREUD situe la genèse de certains cas d'Homosexualité masculine dans un très intense attachement érotique à la mère ou à son substitut et à un effacement du père de la vie de l'enfant.
Le refoulement de cet amour conduit à une identification du sujet à la mère dans un glissement vers l'autoérotisme. Le sujet devient ainsi homosexuel et choisit des objets d'amour à son image ; les garçons ou adolescents qu'il aime ne sont que des personnes substitutives de sa propre personne, qu'il aime comme sa mère l'a aimé. L'Homosexuel peut subir le charme féminin, mais il fuit les Femmes pour rester fidèle à la mère.
Par ailleurs, FREUD dédouble la fonction de la mère chez Léonard de Vinci : celle de la petite enfance, ayant apporté un érotisme précoce à l'origine de son oeuvre, et l'épouse du père, la mère oedipienne.

De même chez André GIDE, ( voir présentation dans la partie théorique) LACAN repère la mère de l'amour hors sexe, la mère de GIDE et la mère du désir, la tante qui éveilla son émoi "en fixant à jamais comme objet érotique l'enfant qu'il était dans le regard clandestin de cette tante".
Il en résulte la séparation de l'objet d'amour, Madeleine, d'avec l'objet du désir, le Jeune Vaurien.
Cette opposition chez un sujet entre le courant de tendresse pour la mère et le courant érotique, générale dans la sexualité masculine, subit une accentuation chez l'homosexuel.

Un groupe de travail sur le thème "Traits de perversion" dans un article intitulé "L'Homosexualité masculine dans les structures cliniques" avance cette proposition : "Ainsi certains homosexuels se vouent à aimer la Femme sur le versant de la sublimation, en souvenir de la mère dont ils dénient la castration et désirent le garçon qu'il ont été, fétichisant ainsi le phallus qu'ils furent eux-mêmes pour la mère dans le pénis de leur partenaire".

Quelle est la position de notre sujet ?

Les femmes qu'il aime dans la vie, son ex-femme par exemple ou sa maîtresse, sont des femmes phalliques, qu'il craint comme la mère.
Celles qu'il aime dans ses rêves, les prostituées ou les femmes qui souffrent, correspondent à une autre tendance de la mère.
Quant au partenaire homosexuel s'il est recherché de manière narcissique, il n'est pas nécessairement jeune !
Représente-il le garçon qu'il a été lui-même pour la mère ? Le phallus du partenaire est-il fétichisé ?

Pour Monsieur T, le passage à l'acte homosexuel s'impose pour soutenir sa virilité.
Il aime la femme, la désire mais il a besoin de récupérer une virilité imaginaire chez l'homme, d'où il tire un plus de jouissance.

Bisexuel : une incompatibilité entre le sexe et le social

Il vit son homosexualité comme une lâcheté, un manque de courage pour aller vers les femmes ; c'est à entendre comme une lâcheté à l'égard du symbolique, du phallus symbolique (F), que l'on peut rapprocher de la "lâcheté morale" dont parle LACAN dans la mélancolie. Il perçoit qu'il lâche le ressort du symbolique en se tournant vers l'homosexualité, mais en jouit.
Dans de nombreux rêves, il cherche sa place : il ne peut se ranger ni du côté des "homosexuels", ni parmi les gens "normaux".

Le seul moyen d'en sortir dans sa vie, s'avère pour lui d'être un artiste. En effet, il peint sur soie. Cette position lui permet de trouver une identité sociale à part, en dehors des groupes établis sans se cantonner dans le groupe des "homosexuels" ni dans celui des "normaux".
Il tente actuellement d'ouvrir une boutique d'art mais la question se pose à nouveau avec la fabrication de vêtements féminins. Sa peur reprend. Il l'explique ainsi : "Moi qui veux me faire passer pour un mec viril, je trahis mon côté féminin par le biais des vêtements pour les femmes."

Au fond, ce qu'il cache aux yeux des autres, est sa position féminine. Les autres pourraient voir qu'il n'est pas vraiment un homme.
Sa question pourrait se formuler ainsi : "Suis-je un homme ?"

Les chemisiers en mousseline transparente qu'il fait confectionner par des couturières, laissent voir le corps des femmes, dessous : "Que je sois dans les choses de femme, c'est comme un homme qui se déguise en femme ! J'ai horreur de ça !", dit-il.
Son père détestait les hommes efféminés, et pour lui, ces hommes sont des malades et il ne veut pas l'être.
L'horreur pour lui est l'image d'un homme déguisé en femme.
Il associe ce sentiment d'horreur à un souvenir d'enfance. Vers l'âge de 10-12 ans, sa mère le déguise en fée avec une longue robe pour une fête d'école. Soudain, ses chaussures d'homme dépassent devant les autres et l'institutrice, il a terriblement honte ! Il est habillé en fille mais sous sa robe, c’est quelqu'un d'autre. Se conformant au désir de sa mère d'être une fille, tout son corps le dément.

A l'époque, il ne se sentait pas bien dans son corps : moitié-fille, moitié-garçon. Attiré par les "choses des filles", il aurait eu envie d'être une fille. Il était du côté de sa mère, ne s'opposait pas à elle, alors qu'actuellement, il se sent bien dans son corps d'homme.
Il était déjà attiré par les garçons sans en avoir vraiment conscience.
Enfant "pervers polymorphe", il était très attiré par les jeux sexuels et les pratiquait autant avec son cousin qu'avec sa cousine.
Les filles, et plus tard les femmes, lui paraissaient bizarres. "On ne sait jamais ce qu'elles veulent. J'ai toujours le sentiment que comme ma mère, les femmes ont peur !", dit-il.

La mère
Monsieur T entretenait avec sa mère une relation passionnelle. Cette femme narcissique, se complaisant dans la plainte et la maladie, avait fait de son mari son ennemi et la cause de ses souffrances. Le couple entretenait un climat de disputes violentes. Elle évoquait son mari et la sexualité, avec dégoût.
Monsieur T, l'aîné de nombreux enfants, se retrouva seul avec sa mère vers l'âge de 4-5 ans, pendant que le père était à la guerre. Il garde la nostalgie du petit garçon joufflu et gai qu'il était à cette époque, entouré de femmes, (mère, tantes, grand-mère...)
Il faisait couple avec sa mère dans un rôle protecteur et rassurant contre le père menaçant : il la représentait dans les démarches administratives, la remplaçait quand elle était à la maternité, dans les tâches ménagères, etc...

Jusqu'à la mort de sa mère, il se montra d'une grande dépendance envers elle. Il déplorait qu’elle ne se préoccupe pas de lui, qu’elle ne le prenne pas au sérieux, et surtout qu’elle ne l'écoute pas : "Ma mère m'aimait comme elle m'imaginait, mais pas pour ce que j'étais !", dit-il actuellement. On pourrait traduire que sa mère l'aimait dans l'imaginaire, et non dans le symbolique.

"Un garçon-fille, une version de son fantasme"
Enfant, Monsieur T se conformait au désir de sa mère d'être une fille. Il éprouvait une certaine jouissance à s'en faire l'objet : il acceptait de se déguiser en fille, d'être gentil comme une fille, il renonçait à être agressif comme son père, pour ne pas faire peur à sa mère, et pour la satisfaire.

Dans "le schéma optique du bouquet renversé" LACAN démontre que le sujet S n'a accès à son image i'(a) qu' hors de lui-même, dans la relation à l'Autre. Le rapport du sujet à son corps, au niveau symbolique, est dans la dépendance à cet Autre, lieu des signifiants.

Monsieur T est un "garçon-fille" dans le regard de l'Autre maternel. Cependant, dans le souvenir du déguisement, les souliers qui dépassent et trahissent son corps de garçon, viennent faire effraction à cette image tel qu'il se voyait dans le désir de sa mère.
Sa mère l'aime comme elle le souhaite, mais une erreur apparaît dans cette image. Il n'est pas la fille désirée par la mère et ne se fait pas l'objet de la mère, surgit une division !

L'imaginaire est le lieu où peut se révéler le symbolique au sujet, et ce qu'il en est de son comptage au champ de l'Autre.
C'est ici le regard des autres et de l'institutrice en particulier, qui vient révéler que sous la robe existe un garçon et non une fille, autre chose que l'image de fille qu'il présente.
A ce moment, s'instaure pour le patient une disjonction entre son image spéculaire de garçon-fille i'(a) , conforme au désir de sa mère et ses pieds de garçon qui marquent le décalage avec cette image et mettent en évidence l'objet a, la fille comme objet du fantasme de la mère.

"... L'objet a cette fonction précisément de signifier ce point où le sujet ne peut se nommer, où la pudeur, est la forme royale de ce qui se monnaie dans le symptôme, en honte et en dégoût." dit LACAN à propos de la structure du désir dans "Le désir et son interprétation".
Monsieur T est pris de honte d'être habillé en fille. Plus tard, il aura horreur des hommes habillés en femme, des hommes efféminés, image qu'il a de lui-même dans son fantasme.

Il entrevoit dans la scène du déguisement, la castration de l'Autre primordial et ce qu'il était au champ de l'Autre, ce complément du manque de la mère, d'où l'angoisse.
L'objet a, soit ce qui peut manquer au champ de l'Autre, à la mère, se montre comme l'enjeu même du sujet au champ du narcissisme.

Cette angoisse ressurgira sous forme de panique devant les étudiants lorsque ce rapport entre i'(a) et "a" sera remis en jeu au moment du mariage où il devra répondre en tant qu’homme dans un engagement social. Il sera ramené à ce point d'horreur rencontré dans la scène où il était déguisé en fée.
Il nous livre là son fantasme dans sa fonction de soutien du désir et de conjonction du sujet à l'objet (S à a), d'être un homme efféminé.
Dans son fantasme, Monsieur T se perçoit comme un homme efféminé, un homme à qui il manque quelque chose pour soutenir sa virilité.
Enfant, il était trop introverti et manquait d'agressivité pour jouer avec les autres garçons, au foot ou à des jeux masculins. Il préférait les fleurs et les tissus féminins. D'où sa difficulté actuelle à soutenir sa position d'homme devant une femme ou devant les autres hommes en société.
Pris dans le fantasme de sa mère, Monsieur T était fermé à la question du désir de l'Autre. Dans la disjonction i'(a) - "a", il entrevoit ce qu'il était comme objet pour la mère, ce point d'horreur d'être un garçon-fille et plus tard, un homme efféminé.

"...Le fantasme est proprement l'étoffe de ce Je qui se trouve primordialement refusé, de n'être indiquable que dans le fading de l'énonciation… car ce sujet qui croit pouvoir accéder à lui-même, à se désigner dans l'énoncé, n'est rien d'autre qu'un tel objet (mamelon, scyballe, phallus...flot urinaire...regard...voix)... c'est à cet objet insaisissable au miroir que l'image spéculaire donne son habillement".

Lorsqu' apparaît pour Monsieur T cette perte de l'objet, son image ne tient plus, elle présente un défaut.
Le souvenir du garçon habillé en fée, fait apparaître comment le sujet avait répondu au "che vuoi" ; il s'était en partie identifié au garçon-fille, gentil et peu agressif conforme au désir de la mère en se faisant le phallus de la mère.
Mais un défaut, une erreur à cette image de fille désirée par la mère, introduit la division et le dévoilement de l'objet.

Le regard réprobateur du père sur ce garçon-fille trop proche de sa mère, a sans doute eu pour effet de mettre un écart par rapport au regard de la mère sans parvenir à le déloger de sa position de phallus de la mère.
Cependant, ce père terrible, le laisse en panne pour assumer sa virilité.

Comment faire alors avec le désir de la mère et le désir de la femme ? Devant le vide insupportable de cette question sans réponse, apparaît le symptôme de la peur du regard de l'autre.
Il va trouver une solution particulière avec un objet conforme à son image dans l'homosexualité.
Une de ses habitudes illustre bien sa position subjective : il aime les fleurs, nostalgie de son enfance auprès de sa mère, et en offre. Il les offre toujours avec le vase qui leur convient. Véritable illustration du bouquet renversé, il ne peut séparer les fleurs et le vase, c'est à dire l'image et l'objet. Il doit apporter le complément à l'image pour que ce soit assorti.

Ainsi il cherche auprès des autres hommes, dans les relations homosexuelles, un soutien à son image d'homme.
Les homosexuels lui renvoient l'image d'un corps d'homme qui est apprécié. Ils réparent l'image qu'il a de lui dans son fantasme, d'être féminin, d'avoir un torse mal formé. Monsieur T évite ainsi le point d'horreur d'être objet de jouissance de la mère comme fille.

Dans l'homosexualité il recherche un miroir narcissisant qui reflète une image virile.

Castration ou Démenti ?

La castration de la mère est reconnue, mais, dès le dévoilement de l'objet a, (A - a = A ),
M. T va soutenir son image i'(a) qui défaille, faute de l'Idéal du moi I (A), chez les partenaires masculins porteurs du pénis, comme miroir narcissisant reflétant son image virile.
Ainsi le manque de la mère par l'extraction de l'objet a, est-il aussitôt masqué, complété par j, le phallus imaginaire retrouvé chez le partenaire viril, comme soutien de son image i'(a).

Le pénis du partenaire a-t-il alors une fonction de fétiche venant nier la castration de la mère après l'avoir reconnu ?
Pour Monsieur T, le voile, la robe de fée du souvenir d’enfance, dévoile la castration de la mère et sa propre castration.
Il a horreur des travestis qui représentent sa position dans son fantasme ; la robe de fée évoque qu'il pourrait être une fille.

A propos du voile, LACAN précise, dans " la relation d'objet" concernant le petit Hans, que "pour voir ce qui ne peut être vu, il faut le voir derrière un voile, c'est-à-dire qu'un voile soit placé devant l'inexistence de ce qui est à voir. Derrière le thème du voile, de la culotte, du vêtement, se dissimule le fantasme essentiel aux relations entre la mère et l'enfant, le fantasme de la mère phallique".
D'autre part, dans le transvestisme, le sujet s'identifie à ce qui est derrière le voile, à cet objet auquel il manque quelque chose. Dans la dialectique imaginaire, le voile cache aussi bien l'objet que le manque d'objet.

Dans son fantasme, Monsieur T est un travesti, un sujet identifié à la femme à laquelle il manque le phallus. Il tente d'échapper à cette représentation associée à l'horreur de la castration.
En faisant des vêtements pour femmes qui voilent et dévoilent la castration, la castration de la femme peut être à la fois niée et évoquée, mais l'horreur de sa propre castration lui revient.

Le "Petit Hans" dans "les cinq psychanalyses" de FREUD et "la relation d'objet" de LACAN, a un moment fétichiste avant le fantasme de la baignoire qui représentera pour lui, un progrès, alors qu'il était livré à la mère, annulé et menacé par elle.
"Le "loumf", c'est-à-dire les excréments, interviennent dans une certaine fonction signifiante, en relation avec le thème des vêtements, (les culottes de la mère) et du voile, derrière quoi est cachée l'absence niée du pénis de la mère".
Hans comme notre patient ne parvient pas à l'assomption de la fonction sexuelle virile sur le plan symbolique, n'ayant pas d'issue par le complexe de castration , "il n'a pas la possibilité d'une médiation, c'est-à-dire de perdre, puis de retrouver le pénis".
Cependant pour Hans, à la différence de notre patient, le "cheval", signifiant phobique, joue un rôle de médiation symbolique qui introduira l'amorce d'un ordre, à défaut de la fonction du père réel, et qui évitera la solution fétichiste.
Notre patient ne trouvant pas de substitut métaphorique du père , ne peut sortir de l'impasse car rien ne vient métaphoriser ses relations avec sa mère malgré sa tentative de restauration du père.
Il trouve une solution imaginaire en se tournant vers l'homme porteur du phallus, dans une sorte de métonymie du père.
Ne soutenant pas sa position virile, la mère et les femmes restent puissantes et menaçantes pour lui. Avec elles, il reste l'enfant, le garçon-fille.

N'est-ce pas l'absence de castration paternelle qui rend la mère et les femmes si dangereuses pour lui ?

Le père :
Nous retrouvons dans la structure de ce sujet, les traits de l'homosexuel décrit par LACAN dans "Les formations de l'inconscient" , "C'est la mère qui se trouve avoir fait la loi au père à un moment décisif … Cela ne veut donc pas dire que le père n'est pas entré en jeu... Il y a là les deux temps, à savoir, l'interdiction, mais aussi que cette interdiction a échoué, en d'autres termes, que c'est la mère qui finalement, a fait la loi.... Dans la position critique où le père était effectivement une menace pour lui, l'enfant a trouvé sa solution, ... celle qui consiste... à s'identifier à la mère, parce que la mère ne se faisait pas ébranler."
La mère reste le personnage-clé de la situation pour Monsieur T.

Pris dans le conflit de la mère contre le père qu'elle désignait comme son ennemi, Monsieur T a toujours eu le sentiment d'être ignoré de lui. A la différence de son frère cadet, il ne se sentait pas intégré dans la communauté des hommes par son père.
Un souvenir vers l'âge de 10-12 ans marque son désir de se faire reconnaître par ce père et sa déception. Monsieur T voulait aider son père qui creusait un trou dans le jardin, à transporter des matériaux avec sa brouette. Devant sa maladresse, son père le renvoie en lui disant : "Tu es incapable!".
Il se sentait humilié par ce père et même haï.
Pourtant, vers l'âge de 15 ans, il le défendait auprès de sa mère : "Tu n'a pas le droit de dire ça à Papa!". Ce discours de la mère sur le père était une menace subjective pour lui.

Le travail de la cure, l'écoute qui lui permit de prendre parole, puis le décès de la mère, mirent au premier plan ce père, jusque-là masqué par la mère, et en modifia l'adresse.
Des rêves mirent en scène un père terrible, ravageant la virilité de son fils et prêt à le tuer.
M. T put ensuite reconstruire la relation avec ce père mort depuis longtemps et reconnaître son amour pour lui, ainsi que son désir, après l'avoir lui-même tué dans un rêve et avoir reconnu sa propre haine.
Le patient fit alors une nouvelle lecture de son histoire : son père aurait dû le déloger de cette place privilégiée auprès de sa mère pour lui permettre de rejoindre le monde des hommes comme son frère.
Ses rêves mirent en scène la fonction d'interdiction du père qui a toujours manqué dans son histoire, dans une relation humanisée et de parole.
Le travail analytique a permis de remettre en jeu le deuxième temps de l'Oedipe , la fonction d'interdiction du père et a introduit une légère modification dans la représentation de la mère. Elle est apparue pour la première fois, manquante à l'égard du père.
Le sujet tente de remettre en place ce père de la loi qui demande des comptes, qui parle, à qui il reconnaît une dette.

Bien qu'identifié à sa mère, le patient reconnaît en lui un certain nombre de traits d'identification au père, en particulier, cette peur d'aller vers les autres.
Il retrouve aussi chez son père, la honte qu'il éprouve sans cesse. Le père a été couvert de honte en raison de son engagement pendant la guerre.
Ce père qui s'est ensuite engagé dans la Marine Nationale, semblait chercher du côté des hommes une forme de soutien masculin à sa position virile incertaine, comme le patient la recherche dans la compagnie homosexuelle. L'orientation homosexuelle du père ne semble pas faire de doute au patient .
L'homosexualité pourrait donc être aussi un trait d'identification imaginaire au père.



La carence de l'Idéal du Moi : I (A)

Les signifiants portés par ce père ne parviennent cependant pas à se substituer aux signifiants maternels : c'est un père honteux de par ses origines et son engagement pendant la guerre. Cet engagement a rayé le père du côté de la famille maternelle du patient. Par ailleurs la position homosexuelle du père est également un élément peu propice à porter les signifiants de l'Idéal.

Dans l'Oedipe normal, "le parent du même sexe apparaît à l'enfant à la fois comme l'agent de l'interdiction sexuelle et l'exemple de sa transgression", précise LACAN dans "Les complexes familiaux". "La tension ainsi constituée se résoud par un refoulement de la tendance sexuelle et par la sublimation de l'image parentale" qui aboutissent "à la formation du Surmoi et à celle de l'Idéal du Moi" à la fin de l'Oedipe.

Pour notre patient, l'interdiction et la castration se manifestent par une version terrifiante liée aux représentations de la mère. Le père n'offre pas le support identificatoire à son fils, permettant la sublimation et la formation de l'Idéal du Moi, en vue d'une issue normativante de l'Oedipe.
Dans la normalité, l'Idéal du Moi préserve le narcissique, il fait tenir l'image tout en prenant sa source dans les premières lésions narcissiques.
La formation de l'Idéal du Moi permet d'intérioriser le regard de l'Autre par un signe "Ein einziger zug", trait isolé unique, prélevé au champ de l'Autre, ayant la structure du signifiant, c'est à dire représentant le sujet pour un autre signifiant.
L'Idéal du Moi comme introjection symbolique, constitutive de toute relation symbolique, a une fonction pacifiante pour le sujet. Il a aussi fonction de masque.
La carence de l'Idéal du Moi laisse le patient sans soutien de son image spéculaire ; i'(a) n'est pas soutenu par I (A).
Dans le souvenir d’enfance où il est habillé en fée, le voile, (la robe), dévoile la castration de la mère, quand apparaissent ses chaussures d'homme. Ce souvenir fait traumatisme de la rencontre sexuelle. C'est sa propre castration qui lui apparaît. Il se voit castré, privé du phallus imaginaire (-j).
Le signifiant paternel ( I(A) ), lui manque alors pour soutenir sa position dans le symbolique et lui permettre de rencontrer cette position dans l'Autre et dans l'échange social.
Pour pallier à l'angoisse de castration, non masquée par le symbolique, il a recours au phallus imaginaire. Il va chercher un appui à sa virilité chez les autres hommes comme son père, dans l'homosexualité. C'est un raté de l'Oedipe.

L'autre homme dans l'homosexualité, vient soutenir sa propre image pour affirmer sa position virile car l'identification au père en tant que possesseur du pénis et porteur de la loi ne le soutient pas pour assumer le type viril à l'issue de l'Oedipe. Le père ne permet pas au patient d'aboutir à la formation de l'Idéal du Moi.
La castration de la femme a été reconnue par notre sujet, mais ne trouvant pas l'appui du symbolique chez le père ( I(A) ), pour accepter cette perte (- j) et soutenir l' image de sa virilité, il cherche chez l'homme, dans une sorte de métonymie du père, l'objet qui le complète (j) dans le fantasme homosexuel.

Ce qui manque à la mère, ce qui manque à une femme, symbolise ce qui peut être perdu, ce qui peut manquer à l'être, le phallus symbolique, signifiant de la perte (F).
C'est dans l'imaginaire que ce sacrifice se joue, que s'opère une exclusion de cette part, le pénis dans l'image spéculaire, en produisant un manque constitutif.
Pour notre sujet, le signifiant du manque (F) est ravalé au manque imaginaire (-j).

Il récupère ainsi une virilité imaginaire grâce à l'organe imaginaire qu'il trouve chez l'autre homme, mais clandestine, dans les saunas et incompatible avec le champ de l'Autre. Il trouve ainsi une suppléance, qui bouche la castration de l'Autre et assure sa jouissance.
Nous retrouvons chez notre patient ce défaut d'Idéal du Moi comme dans le "cas GIDE" de LACAN, présenté dans la partie théorique.
Cependant leur solution diffère.
GIDE trouve un support d'identification chez sa cousine Madeleine, qui deviendra sa femme et son objet d'amour idéal, excluant tout désir sexuel. Leur correspondance aura pour lui une fonction de fétiche en venant à la place du désir, compléter la jouissance de l'Autre.

Notre patient trouve un support identificatoire chez l'homme, porteur du phallus imaginaire.
Le Fétiche pour lui est le pénis du partenaire, qui vient masquer la castration maternelle.
Le désir pour la femme n'est pas totalement exclu, bien que ce sujet soit fortement orienté vers l'homme.

Quelle issue pour ce sujet ?
Pour Monsieur T, le manque rencontré au niveau de son image ne correspond pas à un franchissement de fin de cure lié à la chute des identifications imaginaires ; c'est au contraire l'insoutenable de son image en défaut qui l'amène à consulter.
Il a trouvé une première solution orthopédique dans l'homosexualité pour soutenir son image virile.
Cependant il reste en panne au niveau de ses relations sociales, pour soutenir la dimension symbolique du regard de l'Autre. Même ses études et sa profession qu'il a menées à bien, restent sans effet pour légitimer sa position sociale : il se vit toujours comme un usurpateur.

Par l'effet du travail analytique, le patient tente plusieurs solutions :

- Au niveau symbolique.
Il essaie de restaurer le père dans sa fonction interdictrice et tente de relier le regard de l'Autre à ce père. Il essaie de l'inscrire dans une dimension signifiante mais n'a pas les moyens d'assumer la dette symbolique.
-Au niveau artistique.
Monsieur T peint sur soie, il peint des fleurs ou des harmonies de couleurs.
La création artistique ne semble pas relever pour Monsieur T de la sublimation à la manière de Léonard de Vinci telle que FREUD la définit à partir de l'investigation sexuelle infantile.
La peinture reste pour lui, une activité autoérotique.
Monsieur T a ouvert un magasin d'art où il vend ses créations et "de beaux objets" exposés par d'autres artistes. Il vend aussi des bouquets harmonieux qu'il compose. Il trouve ainsi un assortiment à son image.
Cette boutique lui permet d'être dans un lien social sans trop d’angoisse : "Je fais une oeuvre d'art et je la transmets ! Les autres ressentent quelque chose, ça provoque du bonheur, donc il y a relation !", dit-il.

- Au niveau narcissique
Son entreprise est un succès. Il est reconnu dans son village, et admiré. Il trouve ainsi une place, la place de l'artiste, un être à part mais reconnu socialement, dans un échange social où il a une fonction, il crée et vend.
Dans ce "stratagème avec le miroir", selon ses mots, il peut soutenir son image devant les autres. Son fantasme d'homme efféminé le laisse en paix alors qu' une vingtaine d'années auparavant, il avait honte de peindre sur des tissus et se cachait.
La position de l'artiste admiré lui permet d'agalmatiser son image.
Cependant cette évolution reste précaire et fragile : il craint la rivalité avec les autres, il pourrait encore paraître "bizarre".
Par ailleurs la dimension de l'échange, des objets d'art contre de l'argent, dans un lien social, n'est pas l'essentiel pour lui. Son entreprise fonctionne mais il a du mal à vendre ses objets à un juste prix. Il a tendance à les sous-estimer.

Cette entreprise est un succès au niveau narcissique pour restaurer son image.


Discussion : Perversion ou trait de perversion ?

Eléments en faveur de la perversion :

Notre sujet est entré dans l'oedipe ; il a entrevu la castration maternelle mais n'a pu soutenir l'angoisse de castration en raison de la carence paternelle.

Comme l'indique FREUD dans "le fétichisme", (présenté dans la partie théorique), la castration de la Femme a été perçue, mais le fétiche, comme substitut du pénis manquant vient faire protection contre la menace de castration du sujet. Ce fétiche n'épargne pas Monsieur T d'être homosexuel car il le trouve chez les autres hommes, dans le pénis du partenaire.
FREUD note que le pénis est le prototype du fétiche.
L'intérêt de Monsieur T pour les vêtements féminins en voile, lui permet d'évoquer et de nier la castration de la femme.
L'homosexualité, son rapport au partenaire masculin, paraît bien pour lui une solution fétichiste.

Par ailleurs, on retrouve dans son mode de jouissance, une position masochiste à l'égard du père, dont il se défend en ayant un comportement actif avec ses partenaires homosexuels.

Enfin, sa position subjective paraît s'être articulée à la manière de la perversion, en réduisant au niveau imaginaire ce qui était en jeu au niveau symbolique.
C'est l'orientation qu'il prend au moment du mariage ! Ne pouvant assumer une position d'Homme dans une relation avec une femme, sur un plan symbolique, il s'oriente vers des relations homosexuelles. L'homosexualité lui permet de soutenir sa virilité sur un plan imaginaire, de manière métonymique.
L'Autre comme barré, est annulé ; la castration de la Femme est démentie.

Eléments en faveur du trait de perversion chez un névrosé

Nous ne pouvons soutenir notre position en faveur de la perversion, si nous considérons le fantasme pervers, tel que LACAN le présente, dans le fantasme sadien où le désir de l'Autre se manifeste comme volonté de jouissance dont le pervers se fait l'instrument.
Si dans son fantasme, Monsieur T met l'accent sur l'objet, l'homme porteur du phallus imaginaire, il ne semble pas rechercher la division de l'Autre par la jouissance. Chez ses partenaires homosexuels il semble moins chercher à produire leur division, qu'à obturer sa propre castration et à obtenir une jouissance narcissique, proche de celle qu'il éprouve de manière autoérotique dans la peinture.

Pouvons-nous en déduire que l'homosexualité n'est pour ce sujet qu'un trait de perversion ?

Nous pensons que la perversion se repère, pour ce sujet, essentiellement dans l'acception freudienne, fétichiste et masochiste.

 

 

CONCLUSION

 


Ce que notre patient nomme "phobie sociale" n'a pas valeur de signifiant phobique venant suppléer sur un plan symbolique, au défaut du père, comme pour le petit Hans.

Cette peur du regard des autres est un symptôme devant la défaillance du symbolique, le laissant sans support identificatoire.

Malgré la honte et une certaine culpabilité, Monsieur T n'est pas dans la position du chercheur comme Léonard de Vinci à partir de l'énigme de la sexualité ou comme Hans confronté au désir de la mère.
Dès qu'il entrevoit la castration maternelle, il la recouvre en recherchant le pénis fétichisé chez le partenaire.

Ce sujet se rapprocherait davantage de Gide : Gide pallie à la carence de l'idéal du Moi en s'identifiant à sa cousine et fétichise leur correspondance, tandis que Monsieur T trouve chez son partenaire le soutien narcissique et le fétiche.

Nous avons tenté d'orienter la cure de ce patient dans la direction qu'indique LACAN à propos de la "jeune homosexuelle" : le moule de la perversion se formant à partir de la valorisation de l'image qui est le témoin privilégié des éléments signifiants de la parole, articulés au niveau de l'Autre dans l'inconscient, la dimension signifiante doit être remise en jeu dans la dialectique du transfert.
En témoigne, le travail de restauration du père pour ce sujet, nous avons essayé de relancer la dimension symbolique, afin de restituer à minima une fonction d'idéal du Moi.

La jouissance n'est certes pas entamée pour ce sujet.

Par contre, ce qui s'amorce avec "la boutique d'art", au-delà d'un étayage narcissique, pourrait soutenir la position de Monsieur T dans l'échange social et introduire une médiation symbolique.

BIBLIOGRAPHIE

 

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- Séminaire IV, La Relation d'objet (1956-1957), Paris, Le Seuil, 1994.

- Séminaire V, Les Formations de l'inconscient (1957-1958), Paris, Le Seuil, 1998.

- Séminaire VI, Le Désir et son interprétation (1958-1959) inédit.

- Séminaire XI, les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, (1964) Paris, Points, 1990.

"D'une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose (1957-1958), Ecrits, Paris, Le Seuil, 1966.

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"Remarque sur le rapport de Daniel Lagache : Psychanalyse et structure de la personnalité" (1960), Ecrits, Paris, Le Seuil, 1966.

"Subversion du sujet et dialectique du désir dans l'inconscient freudien" (1960), Ecrit, Paris, Le Seuil, 1966.

"Kant avec Sade" (1963), Ecrits, Paris, Le Seuil, 1966.


ROBERT Paul :

- Petit ROBERT, Dictionnaire de la langue française, Paris 1985.


Traits de perversion dans les structures cliniques, volume préparatoire à la Vième rencontre internationale du Champ Freudien (juillet 1990), Paris, Navarin, 1990.

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