Freud et transfert dans la psychose


L’amour du père. Freud et le transfert dans la psychose*
Je l’aime, lui, un homme

Nicole Magallon

En 1938, Freud reprend la question de la psychose :
« Le problème de la psychose serait simple et clair si le moi se détachait totalement de la réalité, mais c’est là une chose qui se produit rarement, peut-être même jamais. »
En effet la question serait simple si il y avait un détachement total.
Que ce soit le détachement du moi de la réalité.
Ou celui de la libido des objets.
Ou, en revenant plus avant dans l’élaboration freudienne, que la défense dans la psychose soit totalement réussie.
Car alors la question de la psychanalyse avec des psychotiques serait forclose.
Mais Freud nous indique que le détachement de la libido est toujours partiel et que la défense échoue toujours.
Reprenant la différence entre névrose et psychose, topique ou structurale, il conclut : « elles ont un caractère commun, important : en effet, que le moi, pour se défendre d’un danger, dénie une partie du monde extérieur ou qu’il veuille repousser une exigence pulsionnelle de l’intérieur, sa réussite en dépit de tous ses efforts défensifs, n’est jamais totale, absolue. »
Et c’est une chance. Car alors il devient possible d’aborder le problème du transfert dans la psychose.
A. « Je j’aime, lui, un homme »
Freud aborde la question du transfert au delà du narcissisme et du déplacement de l’affect le long de la chaîne signifiante selon un troisième axe, celui de l’amour. L’amour de transfert est-il authentique ? Aborder l’amour du côté de l’authenticité, de la vérité, permet, me semble-t-il, de dégager le transfert de ses versants imaginaire et symbolique. S’agit-il encore de fausses connexions ou d’un simple cliché ?

Dans « Observations sur l’amour de transfert », Freud donne deux arguments pour contester l’authenticité de cet amour. D’abord, il sert la résistance. Il vient faire obstacle à la continuation des associations qui devrait amener à se rapprocher de l’inconciliable contre lequel le sujet s’est défendu. Ensuite, « le fait que rien, dans la situation présente ne le justifie. Ce n’est qu’un ensemble de répliques et de clichés. » Et pourtant, « l’amour qui devient manifeste dans le transfert ne mérite-t-il pas d’être considéré comme un amour véritable ? » Bien que cet amour soit en quelque sorte artificiellement créé par la situation analytique, « il ne cède en rien… aux autres amours. » Car après tout les autres amours ne sont eux aussi que répliques.
A vrai dire dans ce texte, on ne sait pas bien ce que Freud entend pas amour véritable. Comme si il ne pouvait pas se satisfaire de l’amour comme uniquement narcissique bien que tout amour soit narcissique ou simple mésalliance.

Reprenons l’élaboration freudienne sur l’amour, ou tout au moins sur la constitution de l’objet d’amour.
Premièrement, il y a constitution du moi. C’est le stade du narcissisme. « Dans ce « soi-même » pris comme objet d’amour, les organes génitaux constituent peut-être déjà l’attrait primordial .» Pourquoi « déjà » ? Parce que « l’étape suivante conduit au choix d’un objet doué d’organes génitaux pareils aux siens propres, c’est-à-dire au choix homosexuel de l’objet, puis, de là, à l’hétérosexualité. » Le choix homosexuel n’est pas pour autant supprimé. La composante homosexuelle est utilisée à d’autres usages que ceux de la sexualité, dans le champ social.
La paranoïa est la conséquence d’un renforcement de l’homosexualité refoulée. « Les paranoïaques cherchent à se défendre contre une telle sexualisation de leurs investissements pulsionnels sociaux. » C’est la thèse freudienne de la paranoïa. Il convient de s’y arrêter.
La motion pulsionnelle homosexuelle qui se dit « Je l’aime lui, un homme », du moins pour un homme est une composante normale de la pulsion sexuelle. Tout homme y est confronté. Dans la névrose, cette composante va être refoulée, c’est-à-dire conformément au schéma freudien du refoulement, il va y avoir retrait de l’investissement libidinal des représentations en lien avec cette motion pulsionnelle. Ce qui peut se traduire par une inhibition extrêmement importante des activités intellectuelles et sociales. C’est le cas de l’Homme aux loups lorsqu’il vient voir Freud.
La cure analytique permettrait la levée de ce refoulement afin que la libido, auparavant attachée dans les fantasmes, reprenne son cours et réinvestisse le champ social.

Que se passe-t-il dans la psychose ? C’est ce que Ferenczi va nous appendre dans un texte de 1914 :
« J’ai connu un jeune homme supérieurement intelligent, auquel je me suis intéressé pendant 14 ans… C’était un malade mental, mégalomane et persécuté, mais qui parvenait à contrôler suffisamment ces symptômes pour conserver sa place dans la société. » « A ses idées mégalomaniaques et paranoïaques s’ajoutait l’érotomanie. » Ferenczi le rencontrait environ une fois par mois. Le jeune homme lui témoignait une réelle sympathie.
« L’effondrement survint vers la douzième année de ces relations. Révolté par de prétendues brimades, il se livra à des voies de fait sur la personne de son chef de service. » « Vers la même époque ou un peu avant » , précise Ferenczi, il commence à s’intéresser à la littérature psychanalytique et tout particulièrement à un article de Ferenczi sur le rapport entre la paranoïa et l’homosexualité.
Idée qui lui paraît d’abord comique, le voilà maintenant convaincu : « Jusqu’à présent il avait souffert d’une manie de la persécution, mais maintenant il comprenait par une sorte d’illumination que, dans le fond, il était à proprement parler un homosexuel. » Et interprète dans ce sens son rapprochement avec Ferenczi. Celui-ci se réjouit : « je fus extrêmement satisfait de la tournure prise par les événements.» Ferenczi pensait que la levée de ce refoulement allait permettre au jeune homme de guérir. Il déchanta rapidement. Le jeune homme torturé par des fantasmes homosexuels (avec Ferenczi entre autres), halluciné et parlant tout seul, se trouva en quelques jours hospitalisé dans un état catatonique profond. A la sortie de cet état, « il écartait avec horreur ses idées homosexuelles, niait l’existence de sa psychose. » Depuis lors, il évita ostensiblement Ferenczi.

Il me semble que ce cas apporté par Ferenczi illustre bien « qu’un rejet est autre chose qu’un refoulement. » Mais aussi comment Ferenczi lui-même devint le partenaire de cette homosexualité pour ainsi dire retrouvée.
Car cette homosexualité, il s’agit dans la paranoïa non pas de la refouler mais de la nier.
C’est avec la négation de la phrase : « « Je l’aime » (lui, un homme) » , que Freud construit le délire dans la paranoïa, dans son texte sur le Président Schreber.
Le délire de persécution comme : « Je ne l’aime pas, je le hais ». « Le persécuteur n’est jamais qu’un homme auparavant aimé. »
L’érotomanie : « Ce n’est pas lui que j’aime – c’est elle qui aime – parce qu’elle m’aime » d’où le : « Je m’en aperçois, elle m’aime. »
Le délire de jalousie : « Ce n’est pas moi qui aime l’homme – c’est elle qui l’aime. »

Freud reprend cette question du délire de jalousie et de persécution dans un texte plus tardif de 1922. « Ces derniers temps, nous dit-il, j’ai pu tirer de l’étude intensive de deux paranoïaques quelque chose de nouveau pour moi. »
« Le premier cas concernait un jeune homme présentant une paranoïa de jalousie dont l’objet était son épouse à la fidélité irréprochable », l’objet des motions homosexuelles étant le beau-père. « Les rêves de mon jaloux me préparaient une grande surprise », nous indique Freud. « Ils étaient parfaitement libres de tout délire et laissaient reconnaître les motions homosexuelles sous-jacentes sous un déguisement pas plus fort qu’il n’est habituel. » Bref, des rêves que tout un chacun est susceptible de faire. Freud venait de nous décrire très minutieusement comment l’anormalité de son patient ne résidait qu’en ceci : il observait et interprétait correctement toutes les manifestations de l’inconscient de son épouse aussi bien que s’il s’était agi du sien propre. La jalousie lui fournissait une défense contre l’homosexualité, une défense suffisamment efficace pour que notre jaloux puisse rêver tranquillement à ses amours homosexuelles. Notre rêveur pouvait dormir, car comme nous le dit Lacan « son message était porté par un autre. » Ce message est un message d’amour. « Le sens des délires de relation est précisément, nous dit Freud, que les paranoïaques attendent de tous les étrangers quelque chose comme de l’amour. » Et « le paranoïaque n’a pas tellement tort quand il ressent une telle indifférence (des étrangers), par rapport à une exigence d’amour. » Ce qui se dégage là, c’est que le psychotique, du moins le paranoïaque, tend dans son rapport avec l’autre à une exigence d’amour.
« Mon second cas n’aurait certainement pas été classé, sans analyse comme paranoïa persecutoria, mais je dus considérer le jeune homme comme candidat à cette issue morbide. » C’est ainsi que Freud nous présente son deuxième rêveur paranoïaque. « Ce que j’appris de nouveau avec lui, c’est que les classiques idées de persécution peuvent exister sans qu’on leur accorde de crédit ni de valeur… Il ne leur accordait aucune importance et les tournait régulièrement en ridicule. » Par contre, « il produisait en grand nombre des rêves de persécution. » En quelque sorte, il n’avait pas encore fait porter son message par un autre.
« Une fois, continue Freud, il rapporta un rêve de transfert paranoïaque très caractéristique. Il vit en rêve que je me rasais en sa présence et remarqua à l’odeur que je me servais du même savon que son père. Je faisais cela pour le contraindre à un transfert paternel sur ma personne. » Bien que Freud nous dise que sur le fait d’être rasé, il « n’offrait sur ce point aucune prise au transfert paternel » , ne peut-on pas avancer ici que ce malade cherchait quelqu’un qui puisse porter enfin son message d’amour ?

Ce texte nous apprend plusieurs choses.
Outre le fait que Freud recevait des psychotiques, et bien qu’il ait tenté de rendre compte de l’absence de transfert dans la psychose, il constate qu’il a bien transfert dans la psychose. Un transfert qui concerne l’analyste, quelque chose comme de l’amour, une exigence d’amour.

B. Schreber aimait-il le Dr Flechsig ?
Si Freud n’a pas consacré un travail spécifique sur le transfert dans la psychose, il a abordé cette question à partir du transfert du Président Schreber sur le Dr Flechsig.

Freud avait une pratique de cabinet privé. En 1907, il écrit à Abraham : « A vrai dire, je ne vois que très rarement des démences précoces, quant aux autres déficits, presque jamais. » Aussi ne faut-il pas s’étonner qu’il nous ait proposé comme cas paradigmatique de la psychose, le Président Schreber, illustre paranoïaque même si cette paranoïa pour ainsi dire n’était pas tout à fait « pure ».

Présent aux côtés des cas les plus célèbres de Freud, Dora, Le petit Hans, l’Homme aux rats et l’Homme aux loups, Schreber se trouve élevé au rang des grandes présentations de cas. Pourtant, il ne s’agit pas d’une cure, mais du travail sur un texte, l’autobiographie de Schreber. En introduction de son travail, Freud écrit : « L’investigation psychanalytique de la paranoïa serait d’ailleurs impossible si ces malades n’offraient pas la particularité de trahir justement, certes sur un mode déformé, ce que d’autres névrosés gardent secret. Mais comme on ne peut contraindre les paranoïaques à surmonter leurs résistances intérieures et qu’ils ne disent, en outre, que ce qu’ils veulent bien dire, il s’ensuit que dans cette affection un mémoire rédigé par le malade ou bien une auto-observation imprimée peut remplacer la connaissance personnelle du malade. » Lorsque l’article sur l’analyse de ce cas paraît en 1911, Schreber est déjà mort, mort à l’asile dans un état de démence totale.
Jacques Lacan, dans son introduction à la première traduction du texte en français du président Schreber, en 1966, nous indique :
« Le texte de Schreber est un grand texte freudien, au sens où, plutôt que ce soit Freud qui l’éclaire, il met en lumière la pertinence des catégories que Freud a forgées… Certes Freud ne répudierait pas la mise à son compte de ce texte, quand c’est dans l’article où il le promeut au rang de cas qu’il déclare qu’il ne voit ni indignité, ni même risque, à se laisser guider par un texte aussi éclatant, dut-il s’exposer au reproche de délirer avec le malade, qui ne semble guère l’émouvoir. »
En effet, Freud à la fin de son texte sur le Président Schreber nous signale :
« Ne craignant pas davantage ma propre critique que je ne redoute celle des autres, je n’ai aucune raison de taire une coïncidence qui fera peut-être beaucoup de tort à notre théorie de la libido dans l’esprit de beaucoup de lecteurs. Les « rayons de Dieu » schrébériens ne sont au fond que la représentation concrétisée et projetée au-dehors d’investissements libidinaux, et ils prêtent au délire de Schreber une frappante concordance avec notre théorie. Que le monde doive prendre fin parce que le moi du malade attire à soi tous les rayons et – plus tard, lors de la période de reconstruction – la crainte anxieuse qu’éprouve Schreber à l’idée que Dieu pourrait relâcher la liaison établie avec lui à l’aide des rayons, tout ceci, comme bien d’autres détails du délire de Schreber, ressemble à quelque perception endopsychique de ces processus dont j’ai admis l’existence, hypothèse qui nous sert de base à la compréhension de la paranoïa. »
Pour Freud, le délire de Schreber, « ce merveilleux Schreber que l’on aurait dû faire professeur de psychiatrie et directeur d’asile » , ressemble tellement à sa propre théorie de la libido qu’il se sent obliger d’ajouter, comme pour se prémunir de toute accusation de plagiat :
« Je puis cependant en appeler au témoignage de mes amis et collègues : j’avais édifié ma théorie de la paranoïa avant d’avoir pris connaissance du livre de Schreber. L’avenir dira si la théorie contient plus de folie que je ne le voudrais, ou la folie plus de vérité que d’autres ne sont aujourd’hui disposés à la croire. »
La théorie schrebérienne
Pour Schreber à l’origine toute la libido est accumulée dans un insondable éloignement dans ce lieu du Dieu schrebérien, Dieu sans limite uniquement constitué de rayons divins, chaînes signifiantes procurant une béatitude éternelle et infinie. Des mots, que des mots, plus de la volupté comme une jouissance sexuelle sans limite. Dieu se rapproche et il crée. Il détache sur la terre quelques rayons, soit des mots plus l’investissement libidinal qui leur est attaché. A la mort, Dieu reprend les rayons. Ainsi, il n’a affaire qu’à des cadavres. Il ne connaît rien du vivant. Puis il se retire très très loin. Le vivant, lui, n’est qu’un corps rempli de nerfs dont la propriété est de parler, anciens rayons divins. La différence entre Dieu et sa créature, c’est le corps comme enveloppe. C’est ce corps qui fait limite à la béatitude éternelle. A la mort, les nerfs rejoignent Dieu dans son immense volupté, le corps lui est abandonné à la putréfaction, vieux sac pourrissant.
Ce monde est mû par une force d’attraction qui n’est pas celle de Newton, mais une « loi impénétrable dans son essence la plus intime … et en vertu de laquelle rayons et nerfs sont attirés les uns par les autres. » « Attirant, cela désigne en effet pour les rayons ce qui les intéresse. La chose évoque ce que chante Goethe dans son Pêcheur : Moitié elle l’entraîna par le fond et moitié il sombra. »
Ce qui intéresse les rayons divins, c’est l’état de volupté d’un corps humain. Plus la corruption sexuelle d’un homme augmente, plus le pouvoir attractif de ses nerfs augmente. De même pour la nervosité de l’homme. Plus un homme est fou, plus ces nerfs possèdent un pouvoir attractif sur les rayons. « C’est la raison même qui faisait qu’autrefois on donnait aux établissements hospitaliers pour malades des nerfs, le nom d’hôtel-Dieu. » Schreber rend compte ainsi du commerce étroit qu’entretiennent la folie et la jouissance. Le corps d’un malade mental peut ainsi devenir la chambre où Dieu viendrait se reposer au risque d’y disparaître. Une chambre qui ressemble plus à « un trou noir », absorbant toute l’énergie et toute la matière de l’univers qu’à un havre de paix.
Aussi, l’ordre de l’univers dit : Dieu ne doit pas rentrer en contact permanent avec un être humain vivant. Dieu peut « brancher un raccordement de nerf » sur des êtres humains vivants ponctuellement quand il dorment par exemple « afin de les gratifier de quelque pensée ou de certaines idées fécondes sur l’au-delà. » Dans ce cas il peut se retirer. La condition de son retrait est alors l’absence de mots, de pensées dans le corps en question.
Il y a cependant un cas exceptionnel qui nécessite un raccordement permanent de Dieu avec sa créature.
« L’ordure morale («libertinage voluptueux ») et peut-être aussi la nervosité eussent-ils sur une planète ou sur une autre, atteint la population entière au point qu’on dût, de par la noirceur excessive atteinte par justement les nerfs de cette population, renoncer à leur récupération en nombre… l’anéantissement du peuplement sur cet astre pouvait dès lors intervenir. » Il s’agit alors de sauvegarder l’espèce. Pour ce faire, et dans ce cas seulement, Dieu établit un raccordement de nerf permanent avec un être humain vivant dont la conséquence est l’éviration de l’être humain en question. Lorsque son corps est ainsi le réceptacle des rayons divins, sa transformation en femme est inéluctable. A partir de ce corps de femme, il y reproduction de l’espèce.
Tel est l’ordre de l’univers.

Que s’est-il passé pour Schreber ? Une faille s’est produite dans l’ordre de l’univers, « cette construction prodigieuse » .
Un raccordement illégal de Dieu avec Schreber a été fomenté par le Dr Flechsig, celui-là même qui était son médecin. Et pourquoi faire me direz-vous ? « Dans le dessein de s’arroger les rayons divins » sans avoir à en payer le prix. Le prix, c’est l’éviration.
Il faut s’imaginer la situation exactement comme lorsqu’un voisin se branche sur votre réseau électrique, en dérivation, pour ne pas payer la facture d’électricité. C’est lui qui consomme, c’est vous qui payez. Bien sûr, vous consommez aussi.

J’ai dit plus haut que ce que la psychose démontre c’est que la constitution de la réalité du monde est corrélative de la constitution du moi, comme objet narcissique.
Plus les rayons divins sont pour ainsi dire aspirés par le corps de Schreber, plus le monde se dépeuple. Les objets, les personnes se vident de leur consistance pour n’être plus que des « images d’hommes bâclés à la six-quatre-deux » , plus que des ombres d’hommes. Le monde de Schreber n’est plus peuplé que des représentations de choses, sans les représentations de mots et sans investissement libidinal. C’est « le temps sacré de ma vie » , nous dit Schreber. « Je croyais l’humanité toute entière engloutie. » Lui-même certainement devait être mort, réduit à n’être plus qu’un cadavre.
Tous les rayons divins viennent se vider dans le corps de Schreber. Dans la psychose, il y a retrait de la libido des objets du monde, et la libido reflue dans le moi.
Et lorsque la libido se retire dans le moi, le monde disparaît.
« La fin du monde est la projection, nous dit Freud, de cette catastrophe interne, car l’univers subjectif a pris fin depuis qu’il lui a retiré son amour. »
Cette catastrophe interne, Schreber nous l’a décrit : c’est la destruction du corps, l’éviration, la mort du sujet.
Schreber nous décrit très précisément toutes les modifications que subissent, non pas son corps, ceci est une autre histoire, mais ses organes : cœur qui disparaît, poumons écrasés, larynx avalé… Il y a comme une sorte de désagrégation du corps où surgissent les organes en proie aux plus grandes altérations. C’est ça l’hypochondrie. Le retour de la libido sur le corps a pour effet, et la disparition du monde, et l’éclatement du corps.
Il y a retour à l’auto-érotisme, ce temps où les objets de la pulsion se trouvaient sur un corps qui n’était ni de soi, ni de l’Autre.

Dans ce désastre, alors qu’il supporte stoïquement tous les ravages que subit son corps, ce que Schreber ne veut pas, ce qu’il ne peut pas accepter, c’est l’éviration. Comme nous le dit Freud, ce qui reste le plus fortement investi au niveau du moi, ce sont les organes génitaux. La crainte narcissique, soit la crainte de la désintégration du moi, est essentiellement angoisse de castration.

Puis vient le temps de la réconciliation. Schreber accepte sa transformation en femme pour que l’ordre de l’univers soit rétabli, pour reconstruire le monde fait d’une nouvelle lignée d’hommes, la lignée Schreber. « Depuis lors, c’est en pleine conscience que j’ai inscrit sur mes étendards le culte de la féminité .» « Plutôt que de devenir fou en conservant son habitus masculin », Schreber choisit « de devenir femme mais saine d’esprit. »
« Et le paranoïaque rebâtit l’univers, non pas à la vérité plus splendide, mais du moins tel qu’il puisse de nouveau y vivre. Il le rebâtit au moyen de son travail délirant. Ce que nous prenons pour une production morbide, la formation du délire, est en réalité une tentative de guérison, une reconstruction. Le succès, après la catastrophe, est plus ou moins grand, il n’est jamais total ; pour parler comme Schreber, l’univers a subi une profonde modification interne. »
Le paranoïaque rebâtit avec le délire non seulement l’univers mais tout aussi bien son moi. Freud avait écrit bien avant : « Ils aiment leurs délires comme eux-mêmes ». Lacan conforme, et à la construction schréberienne et à la théorie du narcissisme de Freud, précisera en 1956 : « Le délirant, le psychotique, tient à son délire comme à quelque chose qui est lui-même. »
Le succès n’est jamais total. En effet dans ce temps de la réconciliation, si la menace de castration est passée au deuxième plan et Flechsig avec, tout le combat de Schreber avec Dieu réside en ceci : Dieu ne doit pas se retirer de lui. L’angoisse de castration a cédé le pas à l’angoisse de la perte de l’objet aimé.
Freud dans « Inhibition, symptôme, et angoisse », écrit : « J’ai expliqué ailleurs comment, au cours de son développement, la petite fille est amenée par le complexe de castration, à l’investissement tendre de l’objet. Or c’est précisément dans le cas de la femme que la situation de danger restée la plus active semble être celle de la perte de l’objet. Nous pouvons apporter à cette condition déterminant l’angoisse dans son cas la petite modification suivante : à savoir qu’il ne s’agit plus de l’absence de l’objet ou de sa perte réelle, mais au contraire de la perte d’amour de la part de l’objet .» Quelle est la conséquence de la perte de cet amour pour Schreber ?

En 1966, Lacan écrit : « De ce texte déchiré que lui-même devient, s’élève le hurlement qu’il qualifie de miraculé comme pour témoigner que la détresse qui le trahirait n’a plus avec aucun sujet rien à faire. » Lacan continue : « La thématique que nous mesurons à la patience qu’exige le terrain où nous avons à la faire entendre, dans la polarité, la plus récente à s’y promouvoir, du sujet de la jouissance au sujet que représente le signifiant pour un signifiant toujours autre, n’est-ce pas là ce qui va nous permettre une définition plus précise de la paranoïa comme identifiant la jouissance dans ce lieu de l’Autre comme tel ?»
Ce hurlement surgit au moment même où Schreber s’arrête de penser, soit quand le texte se déchire. « Dès que l’activité de ma pensée se trouve suspendue, Dieu tient aussitôt mes facultés intellectuelles pour mortes et la destruction de ma raison achevée (imbécillité), moyennant quoi il se donne à lui-même toute latitude pour se retirer. » S’ensuit outre le hurlement de Schreber, « les « appels aux secours » poussés par les nerfs de Dieu détachés de la masse, appels qui résonnent d’autant plus pitoyablement que Dieu s’est retiré plus loin de ma personne et que le chemin est plus long. »
Ici devient pathétique la situation de Schreber, réduit en tant que sujet du signifiant à n’être qu’un texte déchiré. De cette déchirure s’échappe la seule chose qui puisse servir de support à ce texte. Peut-on dire que s’échappe alors son être de jouissance ? Est-ce cela la perte de l’amour de l’objet ?

En quoi cela intéresse-t-il le transfert dans la psychose ?
Dans les « Mémoires d’un névropathe » Schreber nous décrit sa deuxième maladie. C’est en 1884, que Schreber est malade pour la première fois, suite à un surmenage intellectuel selon lui. Il est alors hospitalisé à la clinique de Leipsig chez le Dr Flechsig, pour symptômes hypochondriaques avec de nombreux troubles du sommeil. Ces troubles seront traités par une cure de sommeil. Schreber sera alors très reconnaissant au Dr Flechsig de cette guérison.
« La deuxième maladie débuta en octobre 1893 par une insomnie des plus pénibles. » Entre juin et octobre 1893, « il rêva qu’il était de nouveau atteint de ses anciens troubles nerveux, ce dont il était aussi malheureux en rêve qu’heureux au réveil lorsqu’il constatait que ce n’était là qu’un rêve. Il lui vint de plus, un matin, dans un état intermédiaire entre le sommeil et la veille, « l’idée que ce serait très beau d’être une femme en train de subir l’accouplement. »
« Schreber, nous dit Freud, rapporte à la file ces rêves et ce fantasme ; si à notre tour, nous les rapprochons quant à leur contenu, nous pourrons déduire que le souvenir de la maladie éveilla aussi celui du médecin et que l’attitude féminine manifestée dans le fantasme se rapportait à l’origine au médecin. Ou peut-être le rêve : La vielle maladie est revenue, exprimait-il en somme cette nostalgie : Je voudrais revoir Flechsig. » Il conclut : le désir qui est à la base des rêves est un désir homosexuel. « La cause occasionnelle de cette maladie fut donc une poussée de libido homosexuelle. »
Schreber lui écrit : « Ainsi se perpétra le complot dirigé contre moi qui visait, une fois qu’aurait été reconnu le caractère incurable de ma maladie nerveuse, à me livrer à un homme de telle sorte que mon âme lui soit abandonnée, cependant que mon corps changé en corps de femme à la faveur d’une interprétation ambiguë du dynamisme immanent à l’ordre de l’univers, cependant que mon corps, donc, aurait été livré à cet homme, en vue d’abus sexuels, pour être ensuite tout bonnement « laissé en plan », c’est-à-dire sans doute abandonné à la putréfaction. » Nul doute que cet homme est Flechsig.

Dans les « Mémoires d’un névropathe », toute la construction de Schreber tient. Je veux dire qu’elle est logique, qu’elle est conforme à l’ordre de l’univers qu’il nous propose. Qu’il soit transformé en femme, il l’explique, qu’il ait pensé que l’univers avait disparu, il l’explique. Il rend compte de tous ses comportements, qualifiés de morbides par les psychiatres. Il n’hésite pas à se confronter à Kraeplin lui-même.
Il y a une seule chose où sa construction pâlit, où j’ai cherché vainement la raison, ce sont les abus sexuels. Que Flechsig se serve de lui, que la conséquence en soit l’éviration, tout s’inscrit, se comprend par sa construction. Mais que Flechsig veuille abuser sexuellement de son corps, il n’y a aucune raison pour cela dans sa construction. Là est vraiment la faille de son discours.
Le « je l’aime, lui, un homme », désir promoteur des rêves de Schreber, n’est pas un amour platonique.

Revenons quelques instants à notre rêveur jaloux. Freud nous indique : « Il sortait d’une période agitée dans laquelle le délire l’avait possédé sans interruption. Lorsque je le vis il ne produisait plus que des accès bien séparés les uns des autres, qui persistaient plusieurs jours et qui, chose remarquable, apparaissaient régulièrement le lendemain d’un acte sexuel, au demeurant satisfaisant pour les deux parties. On est en droit de conclure que chaque fois, après l’assouvissement de la libido hétérosexuelle, la composante homosexuelle excitée en même temps s’exprimait par la force dans la crise de jalousie. »
A l’origine, il y a le ça où règnent en silence les pulsions de mort dont la seule loi est celle du principe de plaisir, qui dit que toute accumulation de libido est déplaisir. Freud s’était demandé : Quelle est la contrainte qui pousse à sortir des frontières du narcissisme pour construire le monde des objets ? Nous pouvons nous demander qu’elle est la contrainte qui pousse à sortir de l’auto-érotisme pour constituer le moi ? L’accumulation de libido dans le moi, Schreber ne la ressent-il pas comme sexualité débridée, pouvant l’amener à subir toute sorte d’abus sexuels ?
Toujours est-il que le moi se constitue « en s’emparant de la libido des investissements d’objet, en s’imposant comme seul et unique objet d’amour… A l’origine, toute la libido est accumulée dans le ça. » Lors de la constitution du moi, il y canalisation de cette libido sur le moi. « A cette transposition en libido du moi est naturellement lié un abandon des buts sexuels, une désexualisation .» Cette désexualisation, c’est ce qui ne se produit pas lors de la constitution du moi paranoïaque.
Aussi, le renforcement de la poussée homosexuelle fait resurgir cette sexualité dans son aspect le plus cru. Et c'est bien de cela dont il s’agit de se défendre. La psychose, nous enseigne, que l’amour même lorsqu’il n’est pas platonique, est chez le névrosé tout de même désexualisé.
Je pense que c’est cela que Freud vise lors qu’il nous dit : « Les paranoïaques cherchent à se défendre contre une telle sexualisation de leurs investissements pulsionnels sociaux. »
Ils s’en défendent par le délire. « On parle de défense contre l’irruption supposée – et pourquoi cette irruption à un tel moment ? – de la tendance homosexuelle », nous dit Lacan. Il continue : « cette défense, contre l’irruption supposée de la tendance homosexuelle, entretient avec la cause qui la provoque un rapport qui est loin d’être univoque. Ou bien on considère qu’elle aide au maintien d’un certain équilibre. Ou bien c’est elle qui provoque la maladie.» C’est quand même l’enjeu du transfert dans la psychose.

Concernant la relation de Schreber à Flechsig, Freud écrit : « Le sentiment de sympathie éprouvé pour le médecin peut très bien être dû à un processus de « transfert », transfert par lequel un investissement affectif du malade fut transposé d’une personne qui lui importait fort à la personne du médecin indifférente en elle-même. » C’est exactement la définition du transfert tel que Freud le considère dans l’analyse. Pour Schreber, la personne à laquelle s’est substitué Flechsig, c’est le père de Schreber.

Alors est-ce le transfert à Flechsig qui a provoqué la psychose ? Pour Freud, il semble bien que non.
Pour Freud, ce qui précède toute manifestation de maladie mentale, qu’elle soit névrotique ou psychotique, c’est le refoulement pris au sens général. « Le processus propre au refoulement consiste dans le fait que la libido se détache de personnes – ou de choses – auparavant aimées. Ce processus s’accomplit en silence, nous ne savons pas qu’il a eu lieu, nous sommes contraints de l’inférer des processus qui lui succèdent. » Ces représentations auparavant aimées deviennent inconciliables à cause de leur sexualisation. « Le détachement ne saurait être en lui-même le facteur pathogène de la paranoïa. » Et même il est fréquent dans la vie normale au fur et à mesure des vicissitudes de nos investissements libidinaux.
Ce qui est pathogène, c’est la libido ainsi détachée. Ce n’est pas son réemploi si l’on peut dire dans le délire. Freud est formel là dessus. « Ce qui attire à grand bruit notre attention, c’est le processus de guérison qui supprime le refoulement et ramène la libido aux personnes mêmes qu’elles avaient délaissées. Il s’accomplit dans la paranoïa par la voie de la projection » et c’est le délire de persécution.
La plupart du temps, on pourrait même dire tout le temps, ce détachement est partiel et sert de « prélude au détachement général. »
« Toujours est-il que dans le cas de Schreber, le fait que la libido se soit détachée de Flechsig peut bien avoir constitué le processus premier, immédiatement suivi de l’apparition du délire ; par le délire est alors ramenée à Flechsig la libido… C’est alors qu’éclate à nouveau le combat du refoulement, mais maintenant avec des armes plus puissantes. Car l’objet qui est cette fois l’objet de la lutte est le plus important du monde extérieur… La bataille fait rage autour de ce seul objet. » De l’issue de cette bataille dépend non seulement l’existence du monde mais surtout du sujet Schreber. Ainsi ce n’est pas le transfert à Flechsig qui a déclenché la psychose, mais c’est ce transfert qui a produit le délire, qui a été le catalyseur du délire.

Tout ne se détache pas de l’objet aimé. C’est pour ça qu’il y a possibilité de transfert dans la psychose, mais aussi possibilité de guérison selon Freud.
Car, à suivre Freud, on peut avancer que c’est bien Flechsig qui a permis en quelque sorte que quelques représentations subsistent dans la réalité, « offrant à l’inconscient quelque chose : le point où il faut s’attacher pour réaliser le transfert », comme un reste dont la libido ne peut pas se détacher.
Lacan nous donne une indication quant à ce reste lorsqu’il avance à la fin de son séminaire sur les psychoses : « Je voudrais vous faire noter la parole significative, voire malheureuse, que Flechsig dit à Schreber lors de sa rechute, alors que celui-ci arrive extrêmement perturbé à sa consultation. Flechsig a déjà été haussé pour lui à la valeur d’un éminent personnage paternel » . Le transfert est déjà établi. « Or, Flechsig lui dit que la dernière fois, on a fait d’énormes progrès en psychiatrie, et qu’on va lui coller un de ces petits sommeils qui va être bien fécond. »
J’avancerais que cette phrase a eu l’effet d’une interprétation pour Schreber, une interprétation freudienne, soit une interprétation qui donne un sens aux symptômes. Je dis cela parce que Lacan en même temps qu’il nous souligne l’importance de ce mot « fécond » dans ses résonances avec le terme de « procréation » critique Mme Macalpine « d’interpréter longuement les thèmes de procréation qu’elle tient pour suggérés par ce discours. » Et pourquoi celle-ci s’étend-t-elle tant sur ce thème, ce que ne feront ni Freud, ni Lacan : c’est parce qu’elle a ajouté au terme fécond, le terme « to deliver » qui n’est pas dans le texte de Schreber. Cette phrase de Flechsig à Schreber a joué comme une interprétation, c’est-à-dire a complété le symptôme par une signification. C’est ce qu’a fait Mme Macalpine.
Je ne veux pas dire que Lacan nous indique que le reste lié à Flechsig pour Schreber était en résonance avec la procréation. Je veux dire que lorsque que quelque chose reste accroché, il vaut mieux se taire.
Curieusement alors que Schreber ne cesse de témoigner de l’omniprésence du langage, de l’envahissement de son monde de paroles, qu’elles soient pleines de sens ou pures ritournelles, Lacan avance dans le séminaire III : « Là où la parole est absente, là se situe l’Eros du psychosé, c’est là où il trouve son suprême amour. »
Juste avant, il précise : « Le psychotique ne peut saisir l’Autre que dans la relation au signifiant, il ne s’attarde qu’à une coque, à une enveloppe, une ombre, la forme de la parole. » Bien avant dans ce même séminaire, il écrit : « Le persécuteur, pour autant qu’il est son support, n’est plus que l’ombre de l’objet persécuteur. »
Il est l’enveloppe de l’objet persécuteur. Ce qui rend nécessaire la persécution, c’est une satisfaction sexuelle inacceptable pour le sujet. Ainsi peut-on entendre cette remarque de Lacan de 1956 : « L’homosexualité, prétendue déterminante de la psychose paranoïaque, est proprement un symptôme articulé dans son procès. » Le symptôme, qui est un compromis entre sens et satisfaction pulsionnelle selon Freud. Il s’agirait dans le délire d’envelopper une satisfaction pulsionnelle insupportable, comme de placer au lieu du persécuteur, cet être de paroles, la cause de cet insupportable.

Si l’amour de transfert est amour véritable, alors dans la psychose, tout l’enjeu du maniement de ce transfert, sous réserve qu’il soit maniable, serait de maintenir l’Eros du psychosé sans pour autant devenir l’ombre de l’objet ?

Concluant sa préface aux « Mémoires d’un névropathe », Lacan écrit :
« Puissent-ils rappeler à ceux qui peuvent aller jusqu’à entendre ce que nous avons dit de l’implication dans le symptôme du sujet supposé savoir, à la veille d’une journée sur la clinique, comme le fait que la conception du trouble psychiatrique est affaire du clinicien – ce qu’impose le seul abord de ce texte poignant.
C’est que ledit clinicien doit s’accommoder à une conception du sujet, d’où il ressort que comme sujet il n’est pas étranger au lien qui le met pour Schreber, sous le nom de Flechsig, en position d’objet d’une sorte d’érotomanie mortifiante. »
En haut En bas