Nicole MAGALLON: L'homme aux loups aimait-il Freud?


Il y a un patient de Freud, encore plus célèbre que Schreber, qui peut nous permettre d’avancer sur la question du transfert dans la psychose et comment Freud en tant qu’analyste se situait dans ce transfert. C’est l’Homme aux loups.

Le 13 février 1910, Freud écrit à Ferenczi : « Un jeune russe riche que j’ai pris à cause d’une passion amoureuse compulsive, m’a fait l’aveu après la première séance, des transferts suivants : juif escroc, il aimerait me prendre par-derrière et me chier sur la tête. »
C’est ainsi que débute l’analyse de l’Homme aux loups.
« La fin de mon traitement chez le professeur Freud eut lieu au même moment que l’assassinat de l’héritier du trône autrichien, l’archiduc François-Ferdinand, et de son épouse la duchesse de Hohenberg. Ce fut un dimanche où la chaleur était particulièrement étouffante, ce 28 juin 1914 qui devrait être si lourd de conséquence. » Le lendemain, l’Homme aux loups rendait visite à Freud pour prendre congé de lui. Son analyse, qui avait duré 4 ans, à raison d’une heure par jour, 6 jours par semaine, était terminée. Il en sortait guéri et pouvait enfin épousé Thérèse, celle qui l’avait amené chez Freud.
Quelques années plus tard en 1919, de retour de Russie, ruiné par la première guerre mondiale, l’Homme aux loups reprendra une tranche d’analyse avec Freud.
En 1926, Freud refusera une troisième analyse à l’Homme aux loups et l’envoie chez Ruth Mack Brunswick, elle-même en analyse avec Freud. La cure de l’Homme aux loups avec Mme Brunswick durera d’octobre 1926 à février 1927. Elle diagnostique une paranoïa. Le persécuteur est d’abord un dermatologue, le professeur X qui a défiguré l’Homme aux loups, puis Freud qui l’a ruiné.
A. La scène originaire comme condition de guérison
Il ne s’agit pas ici de reprendre le cas de l’Homme aux loups. Je renvoie le lecteur au travail de Agnès Aflalo « Réévaluation du cas de l’Homme aux loups » . Travail remarquable qui démontre qu’il est probable que l’Homme aux loups était psychotique. Elle suit en cela Lacan et conclut son texte ainsi : « C’est à prendre appui sur la structure que Lacan nous enseigne qu’un obsessionnel freudien ne devient pas psychotique. Même si l’analyse avec Freud a contribué au déclenchement tardif de la psychose de Sergueï, nous avons gagé avec Lacan que nous pouvions nous servir des erreurs de Freud. »

Je partirais donc sur l’hypothèse de la psychose. Avant d’aborder la cure avec Ruth Mack Brunswick, il me faut reprendre très sommairement les repères structuraux tels qu’Agnès Aflalo les dégage à partir du texte de Freud.
Lors de la scène primitive s’inscrivent deux images indélébiles. Celle du père dressé (c’est le loup aux pattes dressées, objet de la phobie), c’est le père jouisseur. Celle de la mère à genoux, ce qui rend visible l’absence de pénis et les fesses. Se fixe le but sexuel de l’Homme aux loups : se faire coïter par le père. Quant au pénis du père, il apparaît et disparaît. La mère aussi bien que le père apparaissent comme châtrés.
Le rêve aux loups réactive la scène primitive et la position initiale de l’Homme aux loups. Il prend à ce moment-là la mesure de la condition pour cela, soit être châtré comme la mère.
Agnès Aflalo isole deux décisions du sujet face à la castration de la mère :
Première décision : Face à la réalité de la castration, plus précisément de l’absence de pénis chez la mère, « il se décida pour l’intestin contre le vagin. » Les femmes ne sont pas châtrées puisqu’elles ont toutes un derrière. Je peux continuer à me masturber tout en sauvegardant mon pénis. C’est le rejet de la castration. Ainsi l’Homme aux loups ne traite pas la question de la castration. Il garde une position féminine au niveau de l’inconscient, soit un but sexuel passif.
Mais « il reconnaît le danger de la réalité » d’où l’angoisse de la phobie. Phobie atypique, car nous dit Freud elle est plus angoisse de dévoration que de castration. Dans ce cas, le sujet lui-même est l’objet menacé de castration ce « en quoi le sujet s’identifie à son pénis. »
« L’attitude féminine envers l’homme, nous dit Freud, se retire dans la symptomatologie intestinale et s’extériorise dans les diarrhées, constipation et douleurs intestinales fréquentes. » Il y a mise au premier plan de la zone anale, l’objet anal entrant dans la série fèces, cadeaux, argent, enfant. La phrase « je ne puis plus vivre ainsi » signe l’identification avec la mère.
La position inconsciente de l’Homme aux loups restera toujours celle de se faire coïter par le père. Le père jouisseur sera toujours là menaçant.
S’il écarte, en choisissant le derrière contre le vagin, et la question de la jouissance, et celle de la castration, il ne règle pas le problème de la sexuation. Car si toutes les femmes ont un derrière, cela ne définit plus les hommes. Une autre figure du père peut surgir, celui du père comme châtré.

Et c’est la deuxième décision de l’Homme aux loups. « Il prend parti pour le père en tant que châtré contre le père de la religion. » L’Homme aux loups s’identifie au christ, ce qui lui permet à la fois d’être homme comme le père (le christ est avant tout un homme), et à la fois être le préféré du père comme objet du sacrifice. « Nous avons compris l’identification au père (comme châtré) comme une identification narcissique » ? nous dit Freud. Cette identification au père châtré lui permet d’avoir un moi viril.

Résumons cela schématiquement :
§ Une attitude féminine inconsciente envers le père toujours maintenue, ce que Freud appelle une homosexualité hyperintense. A tout moment peut surgir le père jouisseur comme menaçant. Cette attitude féminine envers l’homme se réfugie dans les symptômes intestinaux.
§ Une identification narcissique au père comme châtré se doublant du « fantasme » d’être le fils préféré du père comme objet de sacrifice.
§ La poussée vers la femme, comme impératif donné par la position de la mère dans la scène primitive.
C’est une atteinte réelle du pénis (gonorrhée) qui fera basculer l’Homme aux loups et le mènera chez Freud. Il se croyait « coiffé ». « C’est pourquoi il s’était toujours tenu pour un favori de la chance.» Il y a atteinte, et à l’identification narcissique au père châtré, et au « fantasme » d’être le fils préféré.

Freud, en tant que juif, escroc, voilà un père châtré pour l’Homme aux loups, un père qui peut soutenir son identification virile. Et dés la première séance, l’Homme aux loups affirme son désir sexuel envers ce père. Les coordonnées du transfert sont en place.

Fort de ce transfert, Freud construit la scène originaire en deux temps.
Le premier est celui du coït des parents. L’enfant « est toujours fixé, comme ensorcelé, à la scène qui fut décisive pour sa vie sexuelle. »
Puis, deuxième temps, « il produit lui-même l’enfant fécal. » « Fantasme de renaissance », nous dit Freud, « qui n’est qu’une reproduction mutilée, censurée du fantasme homosexuel. » Le voile se déchire, la fenêtre s’ouvre. Pour cette deuxième partie, Freud parle d’adjonction de sa part. « Le patient accepta cet acte final construit par moi et sembla le confirmer par une « formation passagère » de symptôme… Le détail que je viens d’ajouter, nous dit Freud, ne doit naturellement pas être mis sur la même ligne que l’autre contenu de la scène. Il ne s’agit pas, dans ce cas, d’une impression venue de l’extérieur, mais d’une création propre à l’enfant. »
Par cet acte, qui peut se dire : se faire faire (soi-même) par le père, « la scène originaire a été transformée en condition de guérison. »

Ceci éclaire la deuxième tranche d’analyse avec Freud. L’Homme aux loups souffre à nouveau de constipation. Freud l’interprète comme un reste transférentiel sur lui non liquidé. Il a bien raison. Peut-on dire qu’une fois encore, l’Homme aux loups doit se faire faire par le père pour s’extraire de la scène primitive ?
L’Homme aux loups ne peut payer cette tranche d’analyse à Freud. De plus, ruiné, il est sans aucun moyen de subsistance. Par l’intermédiaire de Freud, il trouve un modeste travail dans une compagnie d’assurances où il restera jusqu’à sa retraite. Et, Freud entreprend une collecte d’argent pour aider l’Homme aux loups. Une somme variable suivant la collecte lui est versée chaque année pendant au moins 6 ans.
A partir de 1945, il est pensionné par Kurt Eissler au nom des Sigmund Freud Archives. En 1970, est publiée son autobiographie, sur laquelle il perçoit des droits d’auteurs. L’Homme aux loups s’adonnera à la peinture. Certaines de ses toiles furent achetées par des psychanalystes.
Ainsi, la psychanalyse a subvenu aux besoins financiers de l’Homme aux loups jusqu’à sa mort, en 1979.
B. La cure avec Ruth Mack Brunswick : la scène primitive comme nécessaire à la guérison.
Je renvoie le lecteur au texte de Ruth Mack Brunswick. Reprenons d’abord les étapes qui amènent l’Homme aux loups chez elle.
1923, l’Homme aux loups rend visite à Freud pour recevoir la collecte annuelle. Freud vient de subir sa première opération à la mâchoire. A l’automne, Freud est opéré de nouveau. « Cette fois le caractère grave de sa maladie fût connu de nous tous, l’Homme aux loups compris » , nous dit Ruth Mack Brunswick.
Lorsque il constate le caractère grave de la maladie de Freud, au delà de l’homme Freud, juif, escroc, châtré donc, l’Homme aux loups n’est-il pas confronté à cet au delà de l’image, au delà qui se constitue par la possibilité de la mort de Freud ?
Lors de la première analyse, Freud se maintenant en père châtré, a soutenu l’identification virile narcissique de l’Homme aux loups, doublée du « fantasme » d’être le fils préféré. Lorsque le père châtré tombe, surgit alors le père jouisseur, le loup aux pattes dressées.
« Pour que la psychose se déclenche, il faut que le Nom-du-Père, verworfen, forclos, c’est-à-dire jamais venu à la place de l’Autre, y soit appelé en opposition symbolique au sujet… Encore faut-il que cet Un-père vienne à cette place où le sujet n’a pu l’appeler d’auparavant. Il y suffit que cet Un-père se situe en position tierce dans quelque relation qui ait pour base le couple a-a’, intéressant le sujet dans le champ d’agression érotisé qu’il induit » , nous enseigne Lacan.
C’est l’éventualité de la mort de Freud qui a fait surgir pour l’Homme aux loups cet Un-père.
En 1923, l’Homme aux loups est confronté à son transfert homosexuel visant Freud, mais un Freud qui est maintenant plus un loup aux pattes dressées qu’un vieux loup gris qui a perdu sa queue.

A reprendre les élaborations freudiennes, face à ce transfert si l’on peut dire, il y a retrait de la libido de l’objet et retour de celle-ci dans le moi. Ce que signe, et l’hypochondrie, et le délire des grandeurs. Délire des grandeurs qui s’énonce : « je suis le fils préféré du père ». S’il est le fils préféré du père dans l’imaginaire, « il est la mère » au niveau inconscient. Mère qui justement rentre de Russie en novembre 1923. Elle a une verrue sur le nez. Cette verrue permet en quelque sorte d’orienter le retour de la libido, la symptomatologie hypochondriaque, sur le nez.
Cependant tout de la libido ne se détache pas. Il reste pour l’Homme aux loups l’amour pour Freud.
Ainsi, l’Homme aux loups retrouve la position qu’il désire occuper dans la scène primitive, condition de l’amour du père.
De 1923 à 1926, les symptômes hypochondriaques dominent avec la crainte d’être défiguré. L’Homme aux loups, complètement absorbé par des cicatrices sur son nez, consulte différents dermatologues, dont le professeur X, substitut de Freud.
En 1925, un médecin, à propos de son nez lui dit : « Il n’y a rien à faire. » « L’univers tourna sur son axe. La charpente de sa vie s’effondra. C’était pour lui la fin : ainsi mutilé, il ne pouvait pas vivre. » Effectivement, la charpente de sa vie, comme pour Schreber, menace de s’effondrer.
Lors d’une visite chez le professeur X qui lui perce un bouton sur le nez, il est saisi d’une « extase aiguë à la vue sur sang coulant sous la main du docteur. » Ce terme d’ « extase » indique que dans le rapport avec le professeur X quelque chose excède la simple reconnaissance du patient envers le malade mais signe que ce rapport s’est, selon les termes de Freud, sexualisé.

Le 6/06/1926, Freud écrit à l’Homme aux loups pour lui demander une précision sur le rêve aux loups. Celui-ci répond le 16/06, en évoquant deux souvenirs, l’un sur un orteil surnuméraire d’une tante, orteil qui a du être coupé, l’autre sur la castration des chevaux. La question de la castration est au premier plan. Est-ce cette demande de Freud qui, pour ainsi dire, a présentifié pour l’Homme aux loups le désir de ce père terrifiant ?
Le 17, un autre dermatologue consulté sur son nez lui dit : « Les cicatrices ne disparaîtront jamais… En entendant ces paroles, une sensation terrible s’empara de l’Homme aux loups. Il sombre dans un profond désespoir. » Freud refuse de le prendre en analyse une troisième fois, et l’envoie chez Ruth Mack Brunswick, elle-même en analyse avec Freud.
« L’amour que ce patient-là portait au père – représenté par Freud – constitue la plus grande menace à sa virilité : le satisfaire impliquerait la castration» nous dit-elle. Ainsi les conditions de l’émergence de la paranoïa, soit le renforcement de la motion homosexuelle visant le père, sont données.

Et le « je l’aime lui, un homme », cet amour inconciliable, se nie en un : « Il me hait ».
L’analyse débute par une crise de diarrhée.
Le «premier rêve est une version du fameux rêve aux loups… Une modification amusante s’est produite : les loups, auparavant blancs, sont à présent gris » , comme le grand chien de Freud. On voit là comment Freud, par l’éventualité de sa mort, a pris la place du loup aux pattes dressées.
Dans un premier temps, l’Homme aux loups refuse d’aborder son comportement lié à son nez et « écarte toute mention de Freud avec un rire étrange et indulgent. » Puis, il commence « à parler de son rare degré d’intimité avec Freud», tout en le « rendant responsable de la perte de sa fortune. » Je dirais là que ces deux éléments, l’hypochondrie, doublée d’un appoint, si ce n’est encore d’un délire, mégalomaniaque permettent le traitement du retrait de la libido dans le moi.
Aussi rien ne bouge.
« C’est alors que le destin vint à mon secours. » C’est ainsi que Mme Brunswick ouvre un deuxième temps de l’analyse. Le professeur X décède. A l’annonce de sa mort, l’Homme aux loups s’exclame : « Par Dieu, à présent je ne peux plus le tuer. »
S’ensuit un délire mégalomaniaque : il est le « fils » favori de Freud. Lorsque l’Homme aux loups avait constaté la maladie grave de Freud, il avait pensé que si Freud mourrait, il toucherait certainement un héritage. Mais quel montant, il ne le savait pas.
A la fin de la cure avec Freud, l’Homme aux loups se soutenait d’une identification virile, comme support du moi, à Freud comme père châtré, identification imaginaire redoublée par le « fantasme » d’être le fils préféré. Lorsque l’image s’efface, pour ainsi dire, à la mort du professeur X, « être le fils favori de Freud » reste pour l’Homme aux loups une possibilité de se soutenir narcissiquement.

« Ma technique, nous dit Mme Brunswick, consista à détruire par tous les moyens cette idée du patient qu’il fût le fils préféré de Freud. » Et elle y réussit. Il ne reste plus à l’Homme aux loups que de nier son amour.
Le matériel même de la persécution peut alors être abordé.
Ajoutons qu’il n’y a pas que le destin qui vint au secours de Mme Brunswick. L’anatomie aussi. C’est une femme. « Il me semble improbable qu’une analyse avec un analyste homme eût été possible… En évitant ainsi le transfert homosexuel, il est évident qu’on sacrifie l’intensité du transfert, qui est parfois une condition du succès thérapeutique », nous dit-elle. De plus, Mme Brunswick était elle-même en analyse avec Freud.
Vient alors un rêve aux loups un peu différent. Différence pointée par Lacan les loups s’y trouvent derrière un mur : « Derrière le mur, il y a une bande de loups gris, ils se pressent vers la porte et courent de ci de là. Leurs yeux brillent…. Le patient est terrifié craignant qu’ils ne réussissent à faire irruption à travers le mur. » Le matériel de la persécution est, on le voit, le matériel du rêve aux loups à la différence près qu’à la fenêtre s’est substitué un mur.
Ce qui se constitue alors avec Ruth Mack Brunswick, c’est la scène primitive en tant que l’Homme aux loups est celui qui regarde. Il est à nouveau comme ensorcelé. Il est dedans. Ainsi disait-il que « son heure quotidienne lui semblait l’équivalent de cet état de « voile » .
« Et à présent que les idées de grandeur étaient détruites, son délire de persécution apparut dans son intégralité. » Mme Brunswick continue : « Pendant ses heures d’analyses, il parlait comme un fou, s’abandonnant sans frein à ses fantasmes, ayant perdu tout contact avec la réalité. Il menaçait de tuer Freud et moi…et ces menaces semblaient par quelque côté moins vaines que celles qu’on est accoutumé d’entendre par ailleurs. Son désespoir était si absolu qu’on le sentait capable de n’importe quoi… Il semblait plongé dans un état dont ni lui ni l’analyse n’étaient à même de venir à bout. »
Et là, je ferais l’hypothèse que c’est la scène primitive telle que Freud l’a construite comme condition de guérison, que l’Homme aux loups reconstruira avec Ruth Mack Brunswick pour s’en extraire, pour que le voile se déchire.
L’Homme aux loups amène une série de rêves qui, pour ainsi dire, retracent l’histoire de sa névrose infantile. La religion intervient, la fenêtre s’ouvre. Arrive la figure du père castré. L’Homme aux loups renouvelle son choix : prendre parti contre le père de la religion pour le père castré.
« C’est à la suite d’un rêve que le patient renonça vraiment et complètement à son délire, nous dit Mme Brunswick. » Voici ce rêve : « Le patient marche dans la rue avec le second dermatologiste lequel est en train de discourir avec beaucoup d’intérêt sur les maladies vénériennes. Le patient mentionne le nom du médecin qui traita sa gonorrhée par une médication trop énergique. A ce nom, le dermatologiste dit : « Non, non, pas celui-là, un autre. »

Ainsi cet état se résolut de lui-même pour ainsi dire. Mme Brunswick en est elle-même étonnée et n’y trouve pas d’autres explications que celles-ci : « Le patient avait suffisamment « retravaillé » ses réactions envers le père et pouvait par suite y renoncer.»

Je ne sais pas si un paranoïaque peut suffisamment retravailler ses réactions avec le père. Il me semble plutôt que l’Homme aux loups a utilisé Ruth Mack Brunswick pour construire la scène primitive.
Mme Brunswick conclut son travail par : « Nous n’avons eu à nous occuper que d’une seule chose, d’un reliquat de transfert sur Freud. » Et elle continue : « On aura pu voir que mon propre rôle pendant cette analyse fut à peu prés négligeable : je n’agissais qu’en tant que médiatrice entre le malade et Freud. » L’impression d’avoir été négligeable ne reflète-t-elle pas ce que l’Homme aux loups est venu chercher chez Mme Brunswick ? Comme un matériel, un élément du puzzle lui permettant de constituer une scène.

Elle n’est pas, en tant que scène, constituée au départ, avant l’analyse. Je veux dire que c’est Ruth Mack Brunswick, en tant qu’élément femme en rapport avec Freud, qui met en acte la scène primitive. Au passage cela nous permet de situer ce que menaçait d’être une analyse avec Freud, pour l’Homme aux loups, soit un coït avec le père.
Et l’Homme aux loups, comme en position tierce, face à cette scène renouvelle son choix : « Non, non, pas celui-là, un autre. » Pas celui-là de père.

Si chronologiquement, la diarrhée de l’Homme aux loups se situe en début d’analyse, logiquement on peut la placer dans le deuxième temps de la scène primitive. A propos de cette diarrhée, qui préluda au thème important de l’argent, Mme Brunswick nous dit : « Le patient apparemment satisfait par la simple apparition de ce symptôme, ne mentionna pas autrement son intention de payer sa dette. » Car, dirions-nous, il ne s’agissait pas du paiement d’une dette, mais de s’extraire de la scène primitive, comme un « se faire faire soi-même ».

C. Freud et l’Homme aux loups
Quant à l’Homme aux loups, qu’en pensait-il ?
L’Homme aux loups ne s’est jamais remémoré la scène primitive. Pour lui : « cette scène primitive, c’est une pure construction. »
Sur la cure avec Ruth Mack Brunswick, voilà ce qu’il dit en 1973 : « La décision par rapport à la guérison dépend de moi. » «Le traitement n’a servi à rien jusqu’à ce qu’elle m’ait parlé de paranoïa. C’est seulement à ce moment que cette idée a commencé à me travailler … Cela ne me plaisait pas du tout… Alors j’ai eu tout à coup la volonté de ne pas passer pour un paranoïaque. Au bout de quelques jours c’était fini. C’est ce que j’ai réussi de mieux dans ma vie. Aujourd’hui encore je n’arrive pas à comprendre comment j’y suis parvenu. C’était si rapide et au fond si simple. »
En ce qui concerne la fin de la cure avec Freud, l’Homme aux loups nous explique qu’il lui arriva une fois ou deux d’aller à la selle spontanément. Alors « Freud a écrit : La cure a réussi. Il n’y a pas eu de réussite du tout. »
L’Homme aux loups en 1973 souffrait toujours de troubles intestinaux. Il prenait deux fois par semaine un médicament que Freud lui aurait prescrit.
« Jugez vous-même, mes ennuis intestinaux me viennent de la psychanalyse, j’ai perdu ma fortune. »
Il est certain que Freud a considéré l’Homme aux loups comme un névrosé même s’il constate « la gravité de la maladie » . A deux reprises il doute de ce diagnostic. La première fois, lorsqu’il étudie la réaction de l’Homme aux loups lors de la mort de sa sœur ; celui-ci aucunement triste avait pensé que maintenant il était le seul héritier du père. La deuxième fois, à propos de l’effet de la défécation, cela lui rappela le Président Schreber.
On ne sait pas ce que Freud a pensé de la cure de l’Homme aux loups avec Ruth Mack Brunswick ? En 1937 dans son article « Analyse avec fin et analyse sans fin », il revient sur l’Homme aux loups. Il reconnaît que lors de l’accès qui le conduit chez Mme Brunswick, « il s’agissait encore et toujours des reliquats du transfert ; ils présentaient alors clairement, malgré toute leur fugacité, un caractère paranoïaque. » Il écrit aussi : « J’espère qu’elle relatera bientôt elle-même ces expériences. » L’article de Ruth Mack Brunswick est paru en 1929 dans l’Internationale Zeitschrift für Pyschonanalyse journal créé par Freud en 1913 et qui fut l’organe officiel de l’association internationale de psychanalyse de l’époque jusqu’en 1939. On ne peut pas supposer que Freud n’ait pas lu ce texte.
Alors pourquoi 10 ans plus tard, fait-il comme s’il l’ignorait ?

Pour Eric Laurent le texte « Constructions dans l’analyse » ne peut se comprendre « si l’on n’y voit pas la trace de l’expérience de l’analyse de l’Homme aux loups. »
« Ce qui m’a frappé dans quelques analyses, c’est que la communication d’une construction manifestement pertinente provoquait chez les analysés un phénomène surprenant et d’abord incompréhensible. Ils sentaient émerger des souvenirs très vivaces, qu’ils qualifiaient eux-mêmes d’« excessivement nets »… Ces souvenirs auraient pu être qualifiés d’hallucinations, si à leur netteté s’était ajoutée la croyance à leur actualité. » Freud dans l’Homme aux loups évoque ce phénomène : « Dans la dernière époque du travail, le malade donnait l’impression d’une lucidité qui est habituellement accessible que dans l’hypnose. »
Freud consacre beaucoup de temps à prouver que la scène primitive a réellement eu lieu pour l’Homme aux loups. Il cherche à la dater précisément, à en donner les détails par le menu : les draps du lit étaient blancs, les parents ont fait l’amour trois fois, il était 5 heures, l’enfant avait-il la fièvre? A-t-il eu la malaria et quand ? etc. Dans « Constructions dans l’analyse », Freud compare le travail du délire à cette construction dans l’analyse.

Pourquoi Freud nous dit-il que cette scène avec la production de l’enfant fécal a été la condition de guérison de l’Homme aux loups ? Qu’a voulu faire Freud, au delà de la charité, en organisant une collecte pour l’Homme aux loups ? Pourquoi Freud a-t-il refusé de le prendre une troisième fois en analyse ? Le savait-il ou n’en n’a-t-il rien voulu savoir, comme il le dit si joliment, au sens du refoulement ?
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