Jacques Lacan : Le séminaire Livre XVII – L’envers de la psychanalyse Seuil


JACQUES LACAN
LE SEMINAIRE livre XVII – L’envers de la psychanalyse Seuil


Chapitre VII – Œdipe et Moïse et le père de la horde.

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Le complexe d'Œdipe tel que nous le raconte Freud quand il se réfère à Sophocle n'est pas du tout traité comme un mythe. C'est l’historiole de Sophocle moins, vous allez le voir, son tragique. Selon Freud, ce que révèle la pièce de Sophocle, c'est qu'on couche avec sa mère quand on a tué son père — meurtre du père et jouissance de la mère, à entendre aux sens objectif et subjectif, on jouit de la mère et la mère jouit. Qu' Œdipe ne sache absolument pas qu'il a tué son père, ni non plus qu'il fasse jouir sa mère, ou qu'il en jouisse, ne change rien à la question, puisque justement, bel exemple de l'inconscient.
Je pense avoir dénoncé depuis assez longtemps l'ambiguïté qu'il y a dans l'usage du terme inconscient. Comme substantif, c'est quelque chose qui a en effet pour support le représentant refoulé de la représentation. Au sens adjectif, on peut dire que ce pauvre Œdipe était un inconscient. Il y a là une équivoque, c'est le moins qu'on puisse dire. Quoi qu'il en soit, ceci ne nous gêne pas. Mais, pour que ceci ne nous gêne pas, il faudrait voir ce que les choses veulent dire.
Il y a donc ce mythe d'Œdipe, emprunté à Sophocle. Et puis, il y a l'histoire à dormir debout dont je vous parlais tout à l'heure, le meurtre du père de la horde primitive. Il est assez curieux que le résultat en soit exactement le contraire.
Le vieux papa les avait toutes pour lui, ce qui est déjà fabuleux — pourquoi les aurait-il toutes pour lui ? — alors qu'il y a d'autres gars tout de même, elles aussi peuvent peut-être avoir leur petite idée. On le tue. La conséquence est tout à fait autre chose que le mythe d'Œdipe — pour avoir tué le vieux, le vieil orang, il se passe deux choses. J'en mets une entre parenthèses, car elle est fabuleuse — ils se découvrent frères. Enfin, cela peut vous donner quelque idée sur ce qu'il en est de la fraternité, je vais vous donner un petit développement comme une petite pierre d'attente — on aura peut-être le temps d'y revenir avant qu'on se sépare cette année.
Ces énergies que nous avons à être tous frères prouvent bien évidemment que nous ne le sommes pas. Même avec notre frère consanguin, rien ne nous prouve que nous sommes son frère — nous pouvons avoir un lot de chromosomes complètement opposés. Cet acharnement à la fraternité, sans compter le reste, la liberté et l'égalité, est quelque


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chose de gratiné, dont il conviendrait qu'on aperçoive ce qu'il recouvre.
Je ne connais qu'une seule origine de la fraternité — je parle humaine, toujours l'humus —, c'est la ségrégation. Nous sommes bien entendu à une époque où la ségrégation, pouah. Il n'y a plus de ségrégation nulle part, c'est inouï quand on lit les journaux. Simplement, dans la société — je ne veux pas l'appeler humaine parce que je réserve mes termes, je fais attention à ce que je dis, je ne suis pas un homme de gauche, je constate —, tout ce qui existe est fondé sur la ségrégation, et, au premier temps, la fraternité.
Aucune autre fraternité ne se conçoit même, n'a le moindre fondement, comme je viens de vous le dire, le moindre fondement scientifique, si ce n'est que parce qu'on est isolé ensemble, isolé du reste. Il s'agit d'en avoir la fonction, et de savoir pourquoi c'est ainsi. Mais enfin, que ce soit ainsi saute aux yeux, et faire comme si ce n'était pas vrai, cela doit, à force, avoir quelques inconvénients.
C'est du mi-dire, ce que je vous dis là. Si je ne vous dis pas pourquoi c'est ainsi, c'est d'abord parce que, si je dis que c'est ainsi, je ne peux pas dire pourquoi c'est ainsi. Voilà un exemple.
Quoi qu'il en soit, ils se découvrent frères, on se demande au nom de quelle ségrégation. C'est dire que, pour le mythe, ça fait plutôt faible. Et puis, ils décident tous d'un seul cœur qu'on ne touchera pas aux petites mamans. Parce qu'il y en a plus d'une, en plus. Ils pourraient échanger, puisque le vieux père les a toutes. Ils pourraient coucher avec la maman du frère, justement, puisqu'ils ne sont frères que par le père.
Jamais personne ne semble s'être ébahi de cette curieuse chose, à quel point le Totem et Tabou n'a rien à faire avec l'usage courant de la référence sophocléenne.
Le comble du comble, c'est le Moïse. Pourquoi faut-il que Moïse ait été tué ? Freud nous l'explique, et c'est le plus fort — c'est pour que Moïse revienne dans les prophètes, par la voie sans doute du refoulement, de la transmission mnésique à travers les chromosomes, il faut bien l'admettre.
La remarque qu'un imbécile comme Jones fait, que Freud ne semble pas avoir lu Darwin, est juste. Il l'a pourtant lu, puisque c'est sur Darwin qu'il se fonde pour faire le coup de Totem et Tabou.
Ce n'est pas pour rien que Moïse et le monothéisme, comme le reste de tout ce qu'écrit Freud, est absolument fascinant. Si on est un libre esprit, on peut se dire que ça n'a ni queue, ni tête. On en reparlera. Ce qu'il y a de certain, c'est que ce dont il s'agit avec les prophètes n'est pas quelque chose qui ait quoi que ce soit à faire, cette fois-ci, avec la jouissance.   



Chapitre VIII – Du mythe à la structure
 
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C'est ce qui permet de mettre au centre de la logique ce tout homme — tout homme est mortel — dont l'appui est justement le non-savoir de la mort, et du même coup ce qui nous fait croire que tout homme, cela signifie quelque chose, tout homme né d'un père, dont c’est, nous dit-on, en tant qu'il est mort, qu’il — lui, l’homme — ne jouit pas de ce
dont il a à jouir. L'équivalence est donc faite, en termes freudiens, du père mort et de la jouissance. C'est lui qui la garde en réserve, si je puis dire.
Tel qu'il s'énonce non plus au niveau du tragique, avec toute sa souplesse subtile, mais dans l'énoncé du mythe de Totem et Tabou, le mythe freudien, c'est l'équivalence du père mort et de la jouissance. C'est là ce que nous pouvons qualifier du terme d'un opérateur structural.
Ici, le mythe se transcende, d'énoncer au titre du réel — car c'est là ce sur quoi Freud insiste — que ça s’est passé réellement, que c'est le réel, que le père mort est ce qui a la garde de la jouissance, est ce d'où est parti l'interdit de la jouissance, d'où elle a procédé.
Que le père mort soit la jouissance se présente à nous comme le signe de l'impossible même. Et c'est bien en cela que nous retrouvons ici les termes qui sont ceux que je définis comme fixant la catégorie du réel, en tant qu'elle se distingue radicalement, dans ce que j'articule, du symbolique et de l'imaginaire — le réel, c’est l'impossible. Non pas au titre de simple butée contre quoi nous nous cognons le front, mais de la butée logique de ce qui, du symbolique, s'énonce comme impossible. C'est de là que le réel surgit.
Nous reconnaissons bien là en effet, au-delà du mythe d'Œdipe, un opérateur, un opérateur structurel, celui dit du père réel — avec, dirais-je, cette propriété qu'au titre de paradigme, il est aussi la promotion, au cœur du système freudien, de ce qui est le père du réel, qui met au centre de l’énonciation de Freud un terme de l’impossible.


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C'est dire que l’énonciation freudienne n'a rien à faire avec la psychologie. Il n'y a aucune psychologie concevable de ce père originel. Seulement, la présentation qui en est donnée appelle la dérision, et je n'ai pas besoin de répéter ce que j'en ai dit lors du dernier séminaire — celui qui jouit de toutes les femmes, inconcevable imagination, alors qu'il est assez normalement perceptible que c'est déjà beaucoup de suffire à une. Nous sommes là renvoyés à une tout autre référence, celle de la castration, à partir du moment où nous l'avons définie comme principe du signifiant-maître.

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