Françoise HACCOUN, Le nouveau symptôme et ses figures


DEUXIEME PARTIE
 
 
LE NOUVEAU SYMPTÔME
 
 
 «La jouissance, c’est le tonneau des Danaïdes, une fois qu’on y entre, on ne sait pas jusqu’où ça va. Ça commence à la chatouille et ça finit par la flambée à l’essence. Ça, c’est toujours la jouissance.[1] »
 

[1] J. Lacan.  L’envers de la psychanalyse, livre XVII, 1969-1970, Le Seuil, page 83.


                                           Parler de « nouveau symptôme » implique d’emblée une nouvelle conceptualisation de la notion de symptôme que nous avons dépliée au premier chapitre de ce travail, celle de passer du versant enveloppe formelle (telle que Lacan nous l’a fait entendre dans son retour à Freud) à sa face de jouissance mise en avant dans R S I en 1974-1975. Le premier versant met en valeur la face signifiante du symptôme, il est parole empêchée dont le déchiffrage permet d’en extraire le sens caché. Le deuxième versant constitue ce qu’il y a de plus réel dans le symptôme, devenu alors modalité de jouir de l’inconscient.
Ce déplacement de la définition du symptôme, l’une n’excluant pas l’autre, nous permet de repérer comment la civilisation développe de nouvelles modalités sociales de jouir par les formes différentes que prend le symptôme et par les nouveaux objets qu’elle promeut.
Peut-on avancer que l’on passe en quelque sorte du « malaise dans la civilisation » au « nouveau symptôme dans la civilisation » ? Or, si le symptôme constitue la pierre d’angle pour aborder l’expérience analytique, si sa structure est intemporelle, ses formes de présentation changent en fonction de l’époque.

I. Nouveau symptôme et civilisation

Le séminaire conjoint de J.-A. Miller et d’É. Laurent « L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique », de 1996-1997, nous est particulièrement précieux et de surcroît, nous semble incontournable pour approcher la spécificité du nouveau symptôme.
Le nouveau symptôme exige de le mettre en rapport avec le discours dominant de l’époque. J.-A. Miller donne la définition suivante de la civilisation contemporaine : « c’est un système de distribution de la jouissance à partir de semblants .»
Le développement ci-dessous tente d’en rendre compte.

I. 1) Du nouveau
L’idée même de nouveau symptôme n’est pas d’aujourd’hui, Freud le notait dès son introduction à la psychanalyse : «…ce qui reste de la maladie après la disparition des symptômes, c’est la faculté de former de nouveaux symptômes ».
J.-A. Miller met l’accent sur ces nouvelles formes de symptôme, en insistant sur le signifiant « nouveau », qui tend à devenir en soi un véritable symptôme. Mais, il nous mobilise plus particulièrement sur le concept nouveau plutôt que sur le symptôme. Du nouveau prend la forme d’un ailleurs, la dimension d’Autre chose. Le désir est mis en tension pour ce nouveau qui relève de l’exigence surmoïque par son caractère d’insistance. « Ce surmoi exige du nouveau. Donne moi du nouveau »
Du nouveau n’est pas le nouveau, l’article le présentant en français une valeur différente dans sa précision. Du nouveau ne désigne rien de précis sinon la dimension même du nouveau, comme une « dimension de l’être ». Jouir du nouveau est ce qui vaut dans notre société contemporaine, « du nouveau est la forme symptomatique du malaise dans la civilisation ».
Ainsi, le culte du nouveau est la forme contemporaine de la jouissance attrapée du côté de la pulsion de mort, en tant que le nouveau est éphémère, destiné à disparaître pour laisser la place à du nouveau nouveau, forme spécifique de la société de consommation, telles l’information, la communication d’aujourd’hui.
« Tout çà fait que le nouveau reste nouveau de moins en moins longtemps et la jouissance de la nouveauté se fait corrélativement toujours plus insistante, exigeante, dans sa rivalité mortifère avec l’obsolète . »
Ce nouveau pris comme nouveau symptôme dans la civilisation perd son caractère de nouveau car il est prévu, programmé d’avance, pris dans l’automaton de son apparition. (Exemple : les automobiles, les ordinateurs, les téléphones portables, la mode, le fast-food,…) Le nouveau est mortifié sitôt apparu, son caractère en est l’insatiabilité, répondant à l’exigence surmoïque de sa consommation sans limite et vorace.
I. 2) Surmoi et jouissance

Freud, dans « Malaise dans la civilisation » avait œuvré d’une certaine façon contre le renoncement pulsionnel au regard de la morale victorienne qui le précédait et a pu participer en cela à l’émergence de la psychanalyse. L’idéal de cette morale était celle du rigorisme du travail, de la frugalité et de l’abstention sexuelle à l’âge où s’épanouit la révolution industrielle. Cette morale posait son « veto » à la réalisation de la libido. Or, Freud a pu isoler que ce veto, ce refus de la réalité extérieure ne se prête pas au développement pulsionnel, mais qu’il existe une instance psychique interne qui fait barrière, un « dire que non » psychique du nom de « versagung », traduit par « refus ». Parallèlement au refoulement, ce sont les pulsions du moi qui donnent ou ne donnent pas leur veto aux pulsions sexuelles. Ainsi, la versagung, oppose à la réalité extérieure, sociale, une réalité psychique, réalité interne des fantasmes ramenés à l’Œdipe comme la scène primitive, la séduction par un adulte, et la menace de castration. Freud a ainsi nommé le surmoi comme instance psychique trans-individuelle, instance de la deuxième topique, à partir de 1920. Cet apport freudien permet de redéfinir ce que l’on entend par principe de plaisir/principe de réalité, si nous entendons réalité au sens de réalité extérieure.
Lacan a inscrit le surmoi au rang des avatars de la pulsion, faisant du surmoi une instance pulsionnelle. Il a pu montrer que « rien ne pousse personne à jouir sauf le surmoi. Le surmoi est l’impératif de la jouissance ». Or, de nos jours, le commandement « Jouis », impératif de la loi du marché capitaliste, est saisi comme opérateur de jouissance. « La gourmandise dont il (Freud) dénote le surmoi est structurale, non pas effet de la civilisation, mais « malaise (symptôme) dans la civilisation .» Le surmoi n’est pas pris ici sur son versant interdicteur, de censure, de devoir, de culpabilité, dit par Freud « héritier du complexe d’Oedipe », termes qui font exister l’Autre, mais sur un versant de pousse à jouir, surmoi de notre civilisation, que met en valeur Lacan à la fin de son enseignement. Cependant, le surmoi lacanien rend compte du sens donné au surmoi freudien. « Il est vérité du surmoi freudien », mais son énoncé « jouis » l’introduit aux normes de la civilisation contemporaine.

I. 3) La précarité de notre mode de jouissance

J.-A. Miller nous sensibilise sur la spécificité de notre société contemporaine par rapport à la société traditionaliste victorienne du temps de Freud. Cette dernière était caractérisée par la répression, le refoulement, alors qu’aujourd’hui, on assiste plutôt à un foisonnement des pratiques du tout-dire. La répression sociale du dire est quasiment devenue exigence sociale qui n’empêche plus la jouissance. Pourtant cette profusion du tout-dire procède de la psychanalyse, mais parler devient un traitement, une réponse universelle et un questionnement éthique face au bien ou au mal.
Nous assistons à une forme de cynisme contemporain faisant l’apologie de la jouissance autistique. « Les cyniques modernes, ce sont ceux qui font loi dans notre époque, par la sainte alliance du discours de la science et du discours capitaliste. Ils sont les idéologues d’une apologie de la jouissance autiste de chacun avec les gadgets qui lui tiennent lieu de plus-de-jouir . »
La mode n’est-elle pas au communitarisme ? En effet, des groupes se soudent, clos sur eux-mêmes les sujets se reconnaissent par des traits identificatoires qui se limitent à des usages vestimentaires ou alimentaires. Telle peut s’expliquer la prophétie de Lacan en 1974 sur l’inexorable montée du racisme et de la ségrégation. C’est ainsi qu’à l’époque où l’Autre n’existe pas, des comités d’éthique se forment : « L’expression comité d’éthique veut dire simplement qu’aujourd’hui on a plus un grand Autre au lieu de la vérité ». En même temps, il se produit une décadence des idéaux et la promotion de la fonction de plus-de-jouir.

Depuis Freud, le fondement de la psychanalyse est basé sur le mythe du meurtre du père et sur la croyance « d’un père exalté jusqu’au grandiose ».
En 1938, dans Les complexes familiaux, Lacan précise « qu’un grand nombre d’effets psychologiques relèvent d’un déclin social de l’imago paternelle. Déclin conditionné par le retour sur l’individu d ‘effets extrêmes du progrès social… »
Quels sont ces effets extrêmes causés par le déclin de l’image paternelle dont parle Lacan ?
Aujourd’hui, ce ne sont plus les idéaux qui sont proposés au sujet mais la jouissance.
Dans « Télévision », Lacan énonce la modalité en jeu qui caractérise la société contemporaine et en est même le vecteur : « Ce qui caractérise notre époque contemporaine, c’est la précarité du mode de jouissance » qui ne se situe plus que du plus-de-jouir . »
Notre jouissance, c’est la jouissance contemporaine qui ne se situe plus à partir de l’agent de la castration, contrairement à la première conception de Lacan sur la jouissance interdite L’abord de la jouissance se fait ici sous le mode du collectif, du social, et non sous un abord particulier de la jouissance, restreint au seul sujet de l’individuel. Lacan nous présente ainsi deux façons de situer la jouissance :
- La première est d’un abord plutôt freudien par sa primauté donnée à la castration. Nous retrouvons là ce que Lacan énonçait quant au désir, à la Loi et à la jouissance. « La castration veut dire qu’il faut que la jouissance soit refusée, pour qu’elle puisse être atteinte sur l’échelle renversée de la Loi du désir . » Cette citation exigerait à elle seul tout un développement mais nous n’en saisirons que l’arête. C’est la castration qui règle le désir, qui permet l’accession à l’échelle du désir et à la Loi en tant que le désir c’est le désir de l’Autre ; cette opération n’est possible que par le refus de jouissance à elle-même interdite. La chaîne de l’énonciation comporte à son départ le mot jouissance et à son arrivée le mot castration, montrant l’entrée dans le champ du langage par la parole. Le trajet d’une cure ne va-t-il pas aussi de la jouissance à la castration ? Ceci une des premières occurrences du terme de jouissance chez Lacan, qui pense à ce moment du début de son enseignement que toute l’opération signifiante peut endiguer la jouissance sans reste.
- La deuxième, qui ne se situe plus à partir de l’agent de la castration, concerne la jouissance contemporaine, correspond à ce que Lacan a nommé plus-de-jouir, mettant l’accent sur la fonction de reste. La lettre petit a désigne, dans les années 70, ce reste non mortifié par le signifiant. Ceci pourrait se dire ainsi : « Les nouveaux symptômes ne sont que la partie émergée d’un dérèglement de fond du rapport à la jouissance. Un rapport à la jouissance désinséré du cadre légal de la castration . » Nous approfondirons ultérieurement ce terme de plus-de-jouir, construit par analogie avec le concept marxiste de plus value.

Citons J.-A. Miller sur ce qu’il nomme « la mégère modernité » :
« Vous n’y pouvez rien, vous êtes aux prises avec ces pluies d’objets qui se déversent sur vous, imaginairement, que vous puissiez les acquérir ou non. Quoique que vous fassiez, ils vous entraîneront à penser, ils seront de plus en plus là . »
L’identification du sujet contemporain se situe du côté du plus-de-jouir et relève de l’identification au consommateur. « Il y a un hédonisme de type nouveau » souligne J.-A. Miller, reprenant le signifiant « nouveau », triomphant sur l’idéal rigoriste en en constituant la spécificité de notre époque qui, si elle a à peine émergé au XVIII° siècle, se voit finalisée à la fin du XX°. La promotion de masse de l’objet petit a comme cause du désir mais d’un désir insatiable, et toujours renaissant, développe le goût pour l’objet nouveau. Lacan, dans « Radiophonie » parlait de « la montée au zénith » de l’objet petit a, dit plus-de-jouir, partenaire de jouissance de la civilisation contemporaine, suscitant angoisse s’il vient à manquer. En même temps, le signifiant chute de sa place de signifiant et devient signe: « Que ce soit d’une telle chute que le signifiant tombe au signe, l’évidence est faite chez nous de ce que ( autrement dit : qu’il n’y a plus de signifiant à frire, c’est ce que le saint fournit), on y achète n’importe quoi, une bagnole notamment, à quoi faire signe d’intelligence, si l’on peut dire de son ennui, soit de l’affect du désir d’Autre chose (avec un grand A) . »
C’est ainsi par exemple que l’art de vendre est de savoir développer avant tout l’envie de consommer, même si cela n’est pas utile, c’est à dire de produire du manque à avoir. « Tu as le droit au plus de jouir même si cela ne te sers à rien . »

Précisément, Lacan nous a éclairé sur ce qu’il en est du droit à la jouissance en partant d’une notion juridique, l’usufruit, droit d’utiliser et de jouir des fruits d’un bien. L’essence du droit est « de répartir, distribuer, rétribuer ce qu’il en est de la jouissance ». S’en suit la définition qu’il donne dans « Encore » au concept de jouissance en ce temps de son enseignement : « La jouissance, c’est ce qui ne sert à rien ». Cet hédonisme de masse, véritable tyrannie du « tout jouir », tendrait à faire disparaître la particularité du symptôme.
J.-A. Miller propose un mathème correspondant à ce qui se présente pour problématiser le mode de jouir contemporain et met en valeur la crise actuelle de l’identification ainsi que la dimension autistique du symptôme présentifiée par exemple par la jouissance solitaire à consommer. (La jouissance toxicomaniaque, par exemple est emblématique de cet autisme contemporain de la jouissance) :
I < a

Grand I, l’idéal, ne peut circuler qu’à en passer par l’Autre, l’Autre social, l’Autre de la Loi. La précarité du mode de jouir contemporain n’est plus garantie, n’est plus dirigé par l’Idéal, par sa collectivisation mais est plutôt particularisée. Si le mode de jouir contemporain a un statut autistique, quelle place prend le symptôme dans ce fonctionnement sans Autre ? Peut-on le faire advenir à se reconnaître comme signifié de l’Autre ? Le symptôme, dans cette dimension, n’est pas dysfonctionnement, soit quelque chose qui ne va pas par rapport à un Idéal, et dont le sujet se plaint, mais fonctionnement, organisé dans un certain mode de jouir. « Le dysfonctionnement est un fonctionnement . »

II. L’époque de l’Autre qui n’existe pas.

Retenir pour notre thèse la formule de « l’Autre qui n’existe pas» nécessite de bien clarifier les deux statuts de l’Autre dans le déroulé de l’enseignement de Lacan : un Autre, indexé par la lettre grand A, celui du réseau des signifiants, consistant et stable et un Autre plutôt inconsistant, flanqué d’une barre, témoignant de sa faille, son incomplétude et noté par le mathème S (A barré). Ce signifiant de l’Autre barré veut dire que quand l’Autre a disparu derrière la barre, qu’il manque, il en reste son signifiant. (cf. première partie, chapitre II). Reprenons l’exemple que nous cite J.-A. Miller sur le sourire du chat de Chester, de Lewis Carroll, ce chat qui a la faculté de disparaître et d’apparaître à volonté, mais il ne reste que son sourire, signifiant qui le représente, ce sourire fendu jusqu’aux oreilles. Citons : « Ma parole ! pensa Alice, j’ai souvent vu un chat sans un sourire, mais jamais un sourire sans un chat ! . »
Le signifiant de l’Autre barré c’est ce qui reste quand l’Autre ne détient plus la consistance et la stabilité, celui que Lacan nous avait présenté comme « trésor des signifiants ». En 1960, Lacan faisait de S (A barré) un signifiant « Nous partirons de ce que le sigle S (A barré) articule, d’être d’abord un signifiant ». L’Autre n’existe que par son signifiant auquel Lacan attribue la place de (-1) permettant de compter l’ensemble des signifiants du sujet, « …ce signifiant ne peut être qu’un trait qui se trace de son cercle sans pouvoir y être compté. Symbolisable par l’inhérence d’un (-1) à l’ensemble des signifiants .» (J.-A. Miller le situe à la place d’ex-sistence). Le sujet est divisé par le manque dans l’Autre. Ce manque fait cet Autre inconsistant par la jouissance qui « met l’univers en défaut », jouissance qui, en tant que péché originel, est réelle.
L’Autre, comme nous le signale Lacan dans « Encore » est troué, comme lieu il ne tient pas et l’objet a vient fonctionner au regard de cette perte. C’est ainsi qu’il explique son mathème « …Je l’ai marqué en le redoublant de ce S qui veut dire signifiant,signifiant du A en tant qu’il est barré -S(A barré) … ».
Pourtant, dans ce développement, et en ce qui concerne l’objet de notre recherche, il est à préciser qu’un déplacement du côté du réel doit s’opérer : l’Autre n’est pas réel, mais la jouissance, représentée par l’objet petit a, l’est. Ceci peut s’écrire alors Aàa.

Comment l’Autre existe-t-il ?
Retenons les deux formes énoncées dans le cours du 4 décembre 1996.
-Sous la forme d’un tout unifiant, globalisant, poussant au consensus. Cet Autre répond à la loi de l’universel de la fonction phallique que Lacan a produit dans les formules de la sexuation sous la forme du pour tout : pour tout x, Φ de x.
- Celle du Un de l’exception dont la position d’existence est celle du « hors de », car, pour pouvoir isoler un « pour tout x », il faut qu’il se complémente d’une exception. Il est également situé du côté gauche, soit du côté masculin des quanteurs de la sexuation. Ce positionnement renvoie à la structure du groupe freudien analysé dans « Psychologie collective et analyse du moi » où le leader se trouve ex-sister au groupe et dans une position hiérarchiquement supérieur aux autres du groupe.

Par contre, « l’Autre n’existe pas » se répercute à deux niveaux :
- Il n’existe pas de tout universel. On ne peut ainsi fermer l’espace du pour tout x ».
- Il n’y a pas non plus l’existence du Un. La structure du pas tout correspond plutôt à l’inexistence de cet Un. « L’Autre qui n’existe pas », met aux commandes la loi universelle le pas tout généralisé. Ceci n’évoque-t-il pas la façon dont Lacan qualifie la position féminine et dont il nous a rendu compte dans « Encore » : sans limite, et au-delà du phallus ? A la différence près que La (barré) femme, même si elle a rapport à S (A barré) se dédouble puisqu’elle n’en a pas moins rapport avec Φ.

Éric Laurent illustre la forme logique de ce pas tout généralisé en prenant exemple sur la crise des années soixante-huit où tous les signifiants Un ont été successivement mis à mal.
J.-A. Miller présente la société actuelle comme « éclatée, dispersée, intotalisable, « une multiplicité inconsistante » (Cantor), un pas-tout (Lacan) .»

II. 1) S1 et petit a. Ce Qui fait insigne

Ce qui fait insigne pour un sujet tient à l’articulation entre le trait unaire, origine du signifiant, signifiant sous sa forme élémentaire et support de l’identification imaginaire du sujet, et l’objet petit a, produit qui reste de l’articulation signifiante. C’est par le trait unaire, « petit bâton, trait en tant qu’il commémore une irruption de la jouissance » que la répétition se manifeste dans l’exploration de l’inconscient jouissance.
Dans le Discours du Maître, s’interpose un terme, le S2, discours qui montre l’impact du signifiant sur l’accession au sujet, déterminé par un signifiant comme représentant le sujet auprès d’ un autre signifiant.
Dans son séminaire du 6/12/1967 « L’acte psychanalytique », J. Lacan met en fonction un ternaire sous forme de triangle dont un côté est marqué par le sujet barré, condition d’une inexistence subjective causée par la division inhérente à l’expérience analytique. Ce S barré est écrit comme le signifiant en moins, signifiant qui négative la jouissance. Des deux autres côtés du triangle, Lacan pose deux écritures, celle de petit a, comme chute du réel, et celle de grand I, première identification du sujet par le signifiant maître (S1).






Le sujet barré est le sujet du signifiant, représenté par un autre signifiant. Considérer le sujet du signifiant comme un vide signifiant introduit la nécessité d’un signifiant qui vienne combler ce vide, par la marque première de l’identification freudienne que forme l’idéal du moi, I(A).
Mais, à la lumière du dernier enseignement de Lacan, le sujet barré s’écrit aussi sujet de la jouissance, et répond à la même logique que pour le sujet du signifiant. Il y a de l’en-moins qui nécessite un autre comblement que celui de l’idéal, celui de la perte. La barre sur le sujet désigne cet en-moins et fait du sujet effet de signifiant, vidage de jouissance.

Ce ternaire comporte l’écriture d’un rapport du sujet à l’objet a et d’un rapport du sujet à la jouissance (mais qui ne se traduit pas là par le fantasme, rapport à la jouissance sur le mode imaginaire). Le petit a a ici rapport à la pulsion. Les deux versants de l’insigne se situent entre le rapport du sujet au signifiant ainsi que celui du sujet à la jouissance. Nous avons pu montrer de même, au chapitre précédent que cette duplicité vaut pour le statut de l’Autre.
J.-A. Miller nous propose sa thèse : Lacan a introduit une seule écriture pour S1 et petit a, pour ce comblement du sujet comme sujet du signifiant et sujet de la jouissance, le symbole sigma, appelé aussi sinthome. (Voir chapitre précédent). Son écriture se présente ainsi : (S1, a).
Le symptôme, nous l’avons vu, est un mixte entre petit a et grand I, soit à la fois une fonction signifiante et une fonction de jouissance autrement dit une fonction symbolique dans le réel. Il écrit le nom propre comme particulier du sujet. Ce qui fait insigne pour un sujet, c’est son symptôme. C’est ainsi que Lacan a désigné le vrai nom propre de James Joyce en l’appelant Joyce - le- symptôme.
Ce détour théorique nous paraît indispensable pour appréhender l’identification au nouveau symptôme. Le sujet contemporain s’identifie au S1 tout seul, isolé du S2, et peut dans certains cas avoir fonction de nomination par le « je suis » (exemple : Je suis toxicomane, alcoolique, SDF, handicapé…) Cette identification est identification au signifiant -S1-, mais aussi identification réelle de jouissance -petit a-, fonction de lettre de jouissance. Nous reprendrons cette question du « Je suis » au chapitre suivant sur la clinique plus spécifique du toxicomane. Cet effet de nomination vaut pour le symptôme moderne en tant que solution trouvée accrochée au discours de l’Autre social, court-circuitant l’inconscient, et non comme symptôme particulier du sujet.

II. 2) Grand Autre, discours, et jouissance

L’Autre barré et le discours
« L’Autre n’existe pas » renvoie à la logique du point de capiton autour duquel s’exerce toute l’analyse d’un discours.
C’est en évoquant le mécanisme de la psychose que Lacan nous a sensibilisé à la signification du point de capiton, « point où se noue le signifié et le signifiant. C’est le point de convergence qui permet de situer rétroactivement et prospectivement tout ce qui se passe dans le discours ».
L’expérience du père correspond au point de capiton sauté dans la psychose. La forclusion du Nom-du-Père reste un élément de repérage diagnostic précieux de la structure psychotique. L’Autre, le Nom-du-Père, comme opérateur est capable de surmonter la disjonction de signifiant et du signifié, d’établir un rapport entre le langage et le réel, en tant que « le signifiant fait halte à la jouissance ». Le point de capiton dont Lacan a donné une représentation dynamique dans le graphe du désir, noue le nœud entre signifiant, signifié et référence, indiqué par la lettre grand A, l’Autre. L’Autre, point de capiton, constitue ainsi le lieu du langage, sa structure, le trésor des signifiants. En cela il est consistant et possède le pouvoir de l’intention de signification.

Mais si l’Autre n’existe pas comme point de capiton, le lien social vient à sa place. Du reste, Lacan a pu avancer dans « Encore » que « chaque réalité se fonde et se définit d’un discours ».
Si l’Autre n’existe pas, il y a le discours. Lacan a montré comment signifiant et signifié sont disjoints, et que de ce fait « le signifiant comme tel ne se réfère à rien si ce n’est à un discours, c'est-à-dire à un mode de fonctionnement, à une utilisation du langage comme lien », lien entre « ceux qui parlent ». Ainsi, quand l’Autre vole en éclats, il reste la pratique commune du langage dans une communauté donnée, qui ne peut plus se constituer comme grand Autre, sous la forme du pour tout x de l’universel. « …Ce qu’on aperçoit aussi par là c’est que le pour tout x s’essouffle à reconstituer le grand Autre et qu’en fait le véritable régime où on se déplace c’est le régime du pas tout … »

Au début de son enseignement, l’Autre était pour Lacan une instance symbolique dans le réel, puis progressivement, il a élaboré une autre thèse : il y a du savoir dans le réel, le savoir en tant qu’il représente l’inconscient. Ceci conduit Lacan à la théorie des quatre discours, discours dans le réel, donnés par des formules correspondant aux réponses que le sujet donne au réel. Pas d’Autre mais des discours, du savoir dans le réel. C’est ainsi, par exemple que l’agent du discours du maître, le signifiant maître, S1, tient la place d’Autre. De même S2, le grand Autre comme lieu du savoir, le S barré, le petit a comme réel du grand Autre. Cette démonstration aboutit au constat que le grand Autre se retrouve à l’articulation du discours lui-même ».
Le discours permet ainsi, selon Lacan, de rétablir le lieu de l’Autre qui n’est alors que fiction. Pour dégager la valeur de fiction du grand Autre, utilisons, comme nous y invite J.-A. Miller dans son cours du 11/12/96, le concept du sujet-supposé-savoir, grand Autre symbolique passé à la place de semblant d’objet petit a dans le transfert. Comme sujet-supposé-savoir, il a une structure de fiction et, à ce titre, devient Autre qui n’existe pas. A la place d’une structure de signifiant, l’Autre symbolique dans le réel, se substitue, dans le cours de l’expérience analytique, une structure de réel, l’objet petit a le retirant à l’Autre qui n’existe pas. Dans cette opération, l’Autre ne devient alors que structure de fiction.

Discours social et jouissance
Les quatre discours proposés par Lacan, avec leurs quatre places, l’agent, l’autre, la vérité, le plus-de-jouir, sont une façon de présenter une position collectivisante pour le sujet à partir de l’extraction primordiale d’une jouissance.
Le discours social fait partie du discours du maître. Quel est alors le lien entre discours et jouissance ?
« La référence d’un discours, c’est ce qu’il avoue vouloir maîtriser. Cela suffit à la classer dans la parenté du discours du maître . »
Le discours social est articulé au politique et il nous paraît nécessaire de s’interroger sur ce qu’il en est du champ de la jouissance et de la vérité qui se cache derrière le discours du maître qu’il véhicule.
Lacan énonce la thèse que nous retenons pour notre questionnement sur le nouveau symptôme orienté par le plus de jouir, inscrit dans le champ du discours social : « Néanmoins, il est clair que rien n’est plus brûlant que ce qui, du discours, fait référence à la jouissance ».
Le discours « s’origine » dans la jouissance. La découverte freudienne a mis en avant que le savoir parle tout seul sans que le sujet sache ce qu’il dit ni qui le dit. Ce savoir est alors rapporté à l’inconscient et, nous dit Lacan, se sait ineffablement, le savoir se présente tel « un chapelet qui se déroule tout seul »
Si la jouissance est appareillée par le langage comme Lacan l’a noté dans « Encore », nous pouvons concevoir plus globalement que la jouissance l’est de même par le social, porteur du complexe d’Oedipe, interdisant le bonheur de la jouissance, exclue de fait pour cela. Le langage génère le refoulement, laissant un reste le plus- de- jouir comme gain de plaisir.
La fonction de plus-de-jouir comme reste de l’opération signifiante, a la fonction de suppléer à l’interdit de la jouissance phallique introduite par la situation oedipienne.
« …Ce qui intéresse l’investigation analytique, c’est de savoir comment, en suppléance de l’interdit de la jouissance phallique, est apporté quelque chose dont nous avons défini l’origine d’une toute autre chose que de la jouissance phallique, celle qui est située, et, si l’on peut dire quadrillée, de la fonction du plus-de- jouir . »

III. Nouveau symptôme et plus-de-jouir

III. 1) Symptôme et pulsion
Le nouveau symptôme est donc à envisager sur ses deux versants, signifiant et jouissance. Mais, le signifiant d’un symptôme venant de l’Autre s’impose au sujet. Le signifiant « toxicomane », « alcoolique », par exemple fait écran à la subjectivation puisqu’il se présente comme réponse, comme solution.
Le nouveau symptôme est épinglé par l’Autre et prend l’écriture ∑ (A) . Le sujet du nouveau symptôme est en quelque sorte forclos, puisqu’il n’endosse pas sur lui son symptôme, ne le particularise pas, mais se désigne par une certaine identité sociale qu’il ne prend pas à son propre compte mais à laquelle il s’identifie.
Ce qui caractérise le sujet du nouveau symptôme, c’est le versant jouissance, où l’objet fait réponse au sujet à la place du symptôme.
Promotion d’une identification, un S1, ou promotion de l’objet de jouissance, a, constituent la spécificité des nouveaux symptômes de la clinique contemporaine. Nous sommes à une époque où le signifiant se définit comme signe de la jouissance plutôt que ce qui représente un sujet pour un signifiant.

J.-A. Miller marque une disjonction dans l’approche du symptôme qui nous permet de nous éclairer sur la conceptualisation du nouveau symptôme.
Le symptôme comporte une part constante et une part variable. La part constante relève de sa composante pulsionnelle qui inscrit le symptôme dans le champ du réel. La part variable est son inscription au champ de l’Autre. Ce qui ne change pas, c’est donc ce qui fait du symptôme un surgeon de la pulsion. Ce qui se renouvelle, c’est l’enveloppe formelle du noyau de jouissance, (a).
Lacan énonçait, particulièrement dans son séminaire « Encore », que l’Autre n’est pas accessible totalement sinon par les pulsions partielles. La pulsion génitale, pour Lacan, n’existe pas . Freud, quant à lui, voyait un lien possible entre l’Autre sexuel et la pulsion génitale réalisée dans le cours du développement jusqu’à son terme. Citons cette référence freudienne qui l’affirme : « Ainsi se réalise dans les années d’enfance la forme de sexualité qui se rapproche le plus de la forme définitive de la vie sexuelle. La différence entre ces organisations et l’état définitif se réduit au fait que la synthèse des pulsions partielles n’est pas réalisée chez l’enfant, ni leur soumission complète au primat de la zone génitale. Seule la dernière phase du développement sexuel amènera l’affirmation de ce primat .»

Pour Lacan, il y a de fait une disjonction entre pulsion et grand Autre ; le statut auto-érotique de la pulsion et la formule « il n’y a pas de rapport sexuel » en sont la conséquence. Le lieu de la jouissance, nous l’avons montré lors de la première partie de notre recherche, est le corps propre, ce que Lacan a désigné comme jouissance Une.
La jouissance Une, en tant qu’elle est coupée du champ de l’Autre, comporte en elle une forme de solitude autistique. Cependant l’auto-érotisme de la pulsion est-il si total, la coupure d’avec l’Autre si radicale? Ne faudrait-il pas établir une intersection entre grand Autre et jouissance pulsionnelle ? En effet, La pulsion va chercher quelque chose dans l’Autre et le ramener dans le champ du sujet, séparé de son objet.
L’objet petit a vient donc à cette intersection entre pulsion et Autre. Le schéma de l’interaction libidinale fondamentale est le suivant :




« C’est là la double face de l’objet petit a, son caractère janusien. L’objet petit a est à la fois ce qu’il faut à la pulsion en tant qu’auto-érotique et c’est aussi ce qu’il faut aller chercher chez l’Autre . »
Lacan s’est opposé à la notion de monade primitive de la jouissance , unité fermée, séparée de l’Autre. Considérer l’intersection entre grand A et objet petit a permet en effet d’atteindre l’Autre réduit à un objet pulsionnel. « C’est une position où l’Autre n’existe pas mais où l’objet petit a consiste . »
Le fondement du rapport à l’Autre, c’est en premier lieu la pulsion, la jouissance, l’Autre réduit à la consistance de l’objet petit a condensateur de jouissance.
Ainsi, une part de la jouissance de l’Un est saisie au champ de l’Autre, dans la culture, aux fins d’être transformée et aboutir par exemple à la consommation (la publicité en est un exemple flagrant). Cette part de l’Autre qui mord sur la jouissance pourrait être équivalente à la castration, mise en scène de l’interdit à accéder à cet objet perdu à jamais, Autre social, Autre de la norme, qui donne le secret de la jouissance. « Petit a, c’est cette part de jouissance, de plus- de- jouir qui est attrapée par les artifices sociaux . »
Or l’objet de la pulsion est indifférencié, ne boucle jamais la pulsion, cet objet n’est en fait « que la présence d’un creux, d’un vide, occupable, nous dit Freud par n’importe quel objet ...» Il peut être représenté par n’importe quel objet de substitut, et, de ce fait, il n’est que semblant au regard de l’objet petit a en tant que tel. Du reste, toute représentation matérielle de l’objet petit a est un semblant. De cela, une distinction est à opérer quant à la conception de l’objet petit a : le réel de l’objet petit a, son vide topologique et le semblant d’objet petit a que sont les matérialisations, les représentations de ce dit objet.
Ceci, à notre sens a des conséquences notoires sur le mode de satisfaction des pulsions par les semblants, s’étendant dans le champ de l’Autre, et jusqu’au champ de la culture. Ces semblants venant alimenter l’auto-érotisme de la pulsion, le symptôme trouve alors sa place dans le champ du réel, « il est un recours pour savoir quoi faire avec l’Autre sexe, parce qu’il n’y a pas de formule programmée du rapport entre les sexes ».
Et, puisqu’il n’y a pas de rapport possible entre les sexes, se multiplient les symptômes, individuels et collectifs, inscrits au champ de la culture, pour suppléer en l’absence de cette inscription. Symptômes contemporains, offerts aux sujets, sans limite et sous la forme de semblants d’objets à consommer que Lacan a nommés plus-de-jouir…

III. 2. Jouissance et plus de jouir

Nous nous proposons, dans un premier temps de faire un détour pour montrer comment Lacan amène la question de la jouissance à partir de la répétition. Le séminaire « L’envers de la psychanalyse » contient des références précieuses pour ce point.
C’est à partir du trait unaire, d’où s’origine le savoir que tout va pouvoir s’articuler de signifiant. Le signifiant se répète à représenter un sujet pour un autre signifiant, répétition inaugurale visant à la jouissance. « La répétition est fondée sur un retour de jouissance ».
La jouissance déborde le principe de plaisir qui en maintient la limite. « En effet si la jouissance est interdite, il est clair que ce n’est que d’un premier hasard, d’une éventualité, d’un accident, qu’elle entre en jeu. L’être vivant qui tourne normalement ronronne dans le plaisir . » Le thème du « ronron » sera d’ailleurs repris plus tard par Lacan, pour évoquer la jouissance du corps propre.
La jouissance s’entérine à partir du trait unaire et de la répétition mais c’est à partir de sa déperdition, que peut s’indiquer la jouissance à laquelle Lacan donne le nom de plus-de-jouir par sa dimension de perte, plus-de-jouir à récupérer. « Ce qui est recueilli dans la chute doit être conservé . »
Lacan utilise le phénomène de l’entropie et de la thermodynamique, grandeur permettant d’évaluer la dégradation de l’énergie d’un système pour expliquer cette déperdition de jouissance. « C’est seulement la dimension de l’entropie qui fait prendre corps à ceci, qu’il y a un plus de jouir à récupérer . »
Celle-ci est introduite par la répétition signifiante d’où découle à l’origine tout savoir. « Ce savoir est moyen de jouissance. Et, je le répète, quand il travaille, ce qu’il produit, c’est de l’entropie. Cette entropie, ce point de perte, c’est le seul point, le seul point régulier par où nous avons accès à ce qu’il en est de la jouissance. En ceci se traduit, se boucle, et se motive, ce qu’il en est de l’incidence du signifiant dans la destinée de l’être parlant . »
Le terme plus- de- jouir est forgé par Lacan à partir de la plus value, catégorie appartenant à la théorie marxiste reflétant la part supplémentaire de l’échange de travail, soit ce qui reste de la valeur d’un produit, lorsqu’on a retiré le coût de sa production et de sa commercialisation, et dont le capitaliste a la jouissance.
« Ce que Marx dénonce dans la plus-value, c’est la spoliation de la jouissance. Et pourtant cette plus-value, c’est le mémorial du plus-de-jouir, son équivalent du plus-de-jouir . »

C’est du plus-de-jouir représenté par le toc, le semblant, que prend son sens la société de consommation dont nous cherchons à rendre compte par la spécificité des nouveaux symptômes. Déjà, Marx avait saisi que le discours propre à la société capitaliste était lié aux intérêts marchands. Lacan nous précise que cette dite société est directement conditionnée par le signifiant maître véhiculé par ce discours et décrit ce qu’il en est de la société marchande : « …Le point important est qu’à partir d’un certain jour, le plus-de-jouir se compte, se comptabilise, se totalise. Là commence ce que l’on appelle accumulation du capital . »

IV. Le déclin du père

En quoi l’époque de Freud et la nôtre changent-t-elles quant à l’importance accordée à l’Œdipe ? É. Laurent en saisit l’arête : « Il y a moins de pères dans le contexte social, et la société a tendance à devenir une société de frères, de frères incrédules. Ils ne croient pas en Dieu, ils ne croient pas au père, ils ne croient plus à l’autorité. Le père s’étant retiré, les repères manquent ».
La figure du père décline et, avec elle, les figures du maître qui s’en soutiennent. Le refus de la fonction paternelle se chiffre dans le monde moderne, proposant à la place un pousse-à-jouir. Repérons-en la logique à l’œuvre.

IV. 1) De l’identification au père…
Deux questions émergent par rapport à l’identification. Qu’enest-il de l’identification si l’Autre n’existe pas ? Quelle est l’incidence du statut de cet Autre sur l’identification ? Le concept d’identification est en effet directement en rapport avec l’Autre.
Freud construit le mythe de « Totem et tabou », celui du meurtre du père originaire, violent, jaloux, gardant pour lui toutes les femmes de la tribu, mais seul, hors lien avec les individus de la horde, redouté et tout à la fois vénéré comme Un par ses fils. Freud reprend ce mythe dans « psychologie des foules ». Le père faisait obstacle à la satisfaction de leurs tendances sexuelles directes. C’est ainsi que, tous rassemblés, poussés par leur amour pour les mères et les sœurs, ils le tuent et le dévorent. Freud fait de ce repas totémique repas de sacrifice, la première fête de l’humanité, et le mode d’une identification primordiale à ce père par incorporation. Ces fils vont alors refuser l’héritage du père, c’est-à-dire consentir à renoncer à la jouissance primordiale, qui est le (-1) de la castration de jouissance, pacte symbolique venant unir les frères par l’intériorisation de l’obstacle à la jouissance. Mais, ce père primordial, après son meurtre, fera retour pour le fils comme animal-totem. Freud rend compte qu’aucun fils ne pourra jamais prendre la place du père qui est foncièrement place vide, laissant une insatisfaction inassouvissable.
Ce mythe freudien de « la horde primitive », rendant compte du fait humain, prendra ainsi une valeur symbolique sous les auspices de la dévoration et de la mort du père. La culpabilité est foncière et seul le renoncement de la jouissance interdite permet de s’humaniser, faisant de l’homme parlant un exilé de structure. « Cet acte mémorable et criminel a servi de point de départ à tant de choses : organisations sociales, restrictions morales, religions . » Ceci nous évoque la façon dont Lacan situe le rapport à l’Autre interdicteur de jouissance. C’est du reste en prophétisant la montée du racisme et pour situer ce renoncement de jouissance structural chez l’homme civilisé qu’il a pu dire : « Dans l’égarement de notre jouissance, il n’y a que l’Autre qui la situe, mais c’est en tant que nous en sommes séparés .»
Freud a saisi la notion d’identification au chapitre sept de « psychologie collective et analyse du moi ». Il distingue trois types d’identifications :

- La première, sur laquelle nous nous attarderons en l’articulant avec le Nom-du-Père chez Lacan, est l’identification au père, identification primaire, définie comme identification à un idéal. Le petit garçon « fait de son père son idéal », jusqu’à l’aboutissement au complexe d’Œdipe. « Dans le premier cas, le père est ce qu’on voudrait être, dans le second, ce qu’on voudrait avoir . » Lacan fera un commentaire sur l’identification au trait du père de Dora, la toux, auquel il donnera le nom « d’insigne du père . »
Le mythe du père mort chez Freud correspond au Nom-du-Père chez Lacan, ou métaphore paternelle, point de capiton instituant le sujet dans la dimension signifiante de sa subjectivité et permettant de réguler la jouissance, soit de tempérer le rapport à la langue conductrice de jouissance comme Lacan nous l’a montré à la fin de son enseignement. « Le Nom-du-Père est le pharmakon, à la fois la maladie et la guérison. Le Nom-du-Père est un dispositif de réduction de la jouissance et d’adéquation et de lien entre du signifiant et du signifié . »
- La deuxième identification freudienne correspond à l’identification au symptôme, particulièrement dans la formation de symptômes hystériques où, la plupart du temps, le moi emprunte à l’objet un seul des traits de la personne aimée. L’identification, dans ce cas de figure, est partielle et limitée.
- Dans le troisième cas, « l’identification s’effectue en dehors et indépendamment de toute attitude libidinale à l’égard de la personne copiée . » L’identification peut ainsi avoir lieu par la découverte d’un trait commun en dehors de tout support libidinal. « Nous lui avons donné le nom d’idéal du moi et nous lui avons assigné pour fonction l’observation de soi-même, la conscience morale, la censure des rêves et le rôle décisif dans le processus de refoulement . »

Dans ce même texte, Freud conçoit l’identification dans son rapport au moi par introjection à l’objet, ce que Lacan tire dans un premier temps du côté de l’identification imaginaire, avant de la faire passer du côté de l’identification primordiale ou symbolique désigné par le mathème I(A). L’identification au signifiant du Nom-du-Père introduit l’enfant à la dimension de l’Idéal du moi, instance symbolique par excellence, car elle renvoie à l’Autre primordial, l’Autre tout puissant du signifiant. « Prenez seulement un signifiant pour insigne de cette toute puissance…et vous avez le trait unaire qui, de combler la marque invisible que le sujet tient du signifiant, aliène ce sujet dans l’identification première qui forme l’idéal du moi . »

IV. 2) …au père comme fiction.

Nous venons de le montrer, le règne du père correspond, dans la psychanalyse, à l’époque du Freud de « Totem et Tabou ». Lacan a poursuivi sur cette voie, a formalisé le Nom du Père puis s’en est dégagé petit à petit pour y mettre fin, en annonçant le mathème S (A barré), signifiant de l’Autre barré. Déjà, en 1960, il présageait « que l’Œdipe pourtant ne serait tenir indéfiniment l’affiche dans les formes de société où se perd de plus en plus le sens de la tragédie ».

Le Nom-du-Père fonctionne comme le signifiant par excellence de l’Autre, de l’existence de l’Autre, faisant valoir cet Autre dans un principe de consistance. Le mythe de « Dieu est mort » ne recouvre pour Lacan que défense contre la menace de castration. Le père mort comme le dieu mort sert à masquer l’inexistence de l’Autre, S (A barré).
L’Autre barré, comporte le manque, le désir, tandis que I (A), renvoie à l’idéal du moi, à l’identification symbolique chez Lacan. Le Nom-du-Père se situe sur le même registre que grand I et grand A. Dans l’enseignement de Lacan, I (A) est souvent remplacé par le signifiant maître S1, signifiant maître dans un temps où l’Autre n’existe pas. S’évanouit alors, par cette expression, la référence au grand Autre. S1, le Un de l’identification, est articulé à un autre signifiant S2, où s’ouvre la faille du sujet.
I(A), support de l’identification, prend ainsi un statut différent quant aux identifications contemporaines où grand A n’a plus la même consistance. S1, agent du discours du maître est pluralisé par Lacan par son écriture « e s s a i n », et peut être remplacé par des termes différents, jouant la même fonction que ce signifiant maître. « Tous les signifiants s’équivalent en quelque sorte, pour ne jouer que sur la différence de chacun à tous les autres, de n’être pas les autres signifiants. Mais c’est aussi par là que chacun est capable de venir en position de signifiant maître ... » Passer de grand I (A) à S1 peut ainsi s’opérer par une pluralité de signifiants identificatoires du registre symbolique. L’objet petit a peut, de même, venir à cette place et avoir le statut de signifiant maître dans un discours.
Le signifiant maître désigne ainsi tout signifiant porteur de la parole du sujet. Or, le Nom-du-Père, en tant qu’opérateur symbolique, porte la marque de la castration. « Dès lors qu’il entre dans le discours du maître, le père est, dès l’origine castré .» Avec la substitution de S1, le Nom-du-Père par exemple passe de sa place de signifiant maître par excellence à un signifiant maître parmi d’autres. C’est en ce sens qu’il possède un caractère de semblant. « Le S1 c’est la version du versant identificatoire, quand on sait que c’est du toc et que çà marche quand même . »
Le mythe du complexe d’Œdipe possède un caractère de fiction, correspondant à la réduction, par Lacan, d’une structure unique de référence. C’est ainsi que dans le séminaire « L’envers de la psychanalyse », Lacan énoncera que le complexe d’Oedipe est à analyser comme un rêve de Freud . »
Ainsi, là où Freud implique l’Œdipe, le père, le surmoi, Lacan inscrit l’incidence du langage comme tel. C’est le langage qui accomplit « le dire que non », la versagung fondamentale. La castration, si elle est ccordonnée à l’Œdipe dans un premier temps chez Lacan, s’en sépare pour montrer qu’elle procède du langage et non seulement du père. Le langage, désignant le Nom-du-Père, le surmoi et l’Autre, se substitue chez Lacan à une jouissance barrée, interdite. Cette opération laisse un complément, un reste, petit a, objet cause du désir. J.-A. Miller a montré comment Lacan a fait référence au primat du phallus sans référence à l’Œdipe, situant le phallus comme « signifiant privilégié », signifiant comme tel en dehors de la référence du Nom-du-Père. « N’est-ce pas dire que la castration traduit sous une forme dramatique la perte de jouissance qui affecte le sujet en tant qu’il est sujet du langage ? ».
Dans son retour à Freud, Lacan est du reste passé du Nom-du-Père au singulier au Noms du père au pluriel, avec l’équivoque « les Non-dupes errent ». Le Nom-du-Père, mis au pluriel, s’est effrité d’une certaine façon avec le mathème S (A barré). Cette époque de l’Autre qui n’existe pas est l’époque des « non-dupes du Nom du Père », non dupes de l’existence de l’Autre. L’Autre n’est qu’un semblant, comme le Nom-du-père.
Cette époque est l’époque de la crise du réel. Ce réel n’est pas le réel de la science qui en fixe le sens dans notre civilisation et à partir duquel la psychanalyse est née, mais un lieu entre semblant et réel où le sujet moderne est immergé. Lacan l’ a énoncé, repris par É. Laurent : «L’hypothèse de l’inconscient, Freud le souligne, ne peut tenir qu’à supposer le Nom-du-Père. Supposer le Nom-du-Père, c’est Dieu. C’est en quoi la psychanalyse, de réussir, prouve que le Nom-du-Père, on peut s’en passer, à condition de s’en servir . » On ne peut faire l’impasse sur le Nom-du-Père comme garant du sens, à la condition d’en faire l’usage par d’autres semblants et, commente É.Laurent, de pouvoir dire non au père. Dans la pratique analytique, l’usage du semblant du Nom-du-père est l’enjeu, s’en faire dupe revint à se recommander de son discours : « S’il y a une sagesse qui peut prétendre se recommander du discours analytique, c’est bien celle qui énonce la maxime d’être dupe. S’il est permis à tous d’errer, cela ne l’est point à celui qui se fait borne de l’errance - l’analyste . »
Tenir compte du réel en jeu, n’est-ce pas effectivement ce que l’expérience analytique met aux commandes ? « L’inexistence de l’Autre n’est pas antinomique au réel, au contraire elle lui est corrélative . »
Ce réel dont il s’agit est le réel propre à l’inconscient. Lacan a du reste orienté toute la fin de son enseignement vers ce réel en le rendant manipulable, par exemple au travers des nœuds borroméens
Mais comment mettre ce réel en lien avec la civilisation quand seule la pratique «de l’humanitairerie de commande », comme le disait Lacan dans « Télévision » ne résiste guère aux calculs du plus de jouir et ne permet pas de déjouer le piège des divers débats éthiques actuels (Prenons, à titre d’exemple, les débats sur les diverses techniques de procréation assistée et de clonage), des récupérations scientifiques, économiques et politiques, soit tout ce qui génèrent les nouveaux symptômes de la civilisation.

V. L’époque du « symptôme muet »

La civilisation actuelle se caractérise par la promotion des noms, de leur réussite sociale. Le nom est accrédité au champ de l’Autre social en tant qu’il touche au rapport du symbolique et du réel. (Nous avons préalablement développé comment la fin de l’enseignement de Lacan montrait que la parole, soit le symbolique, était connectée à la jouissance, faisant du signifiant appareil de jouissance.)
Reprenons l’exemple de la dépression choisi par J.-A. Miller dans le cours cité du 21/03/2001, et qui prend de nos jours la forme de nouveau symptôme. En quoi est-ce un signifiant nouveau ? Le signifiant « dépression » est aujourd’hui socialement reconnu et même accrédité. S’y reconnaisse même un grand nombre de sujets. Il a valeur de lien social par l’usage qui en est fait par le discours du maître moderne et même s’il ne permet pas d’en affiner la dimension clinique par son aspect de « fourre-tout », même s’il recouvre les particularités individuelles et structurales ainsi que la composante de « lâcheté morale » citée par Lacan, il est unanimement accepté. Il prend la valeur de « point de capiton qui ordonne la plainte du sujet » et permet de désigner un mode spécial de vivre la pauvreté en désir. Ce signifiant prend un statut de « fait de société », et vient ordonner le malaise de la civilisation contemporaine. Les structures freudiennes de névrose, psychose et perversion s’éclipsent derrière ce signifiant nouveau repris par les différents discours : médical, social, politique, économique…, gommant par là tout le raffinement clinique du cas par cas que l’orientation analytique permet.
La clinique du XXI° siècle s’oriente vers une clinique de l’indifférenciation, offrant des noms globalisants véhiculés par le discours du maître moderne.
« Tout discours est discours de comment çà marche . » Ceci correspond à l’approche du Réel par le fonctionnement. Nous avions montré en première partie, que Lacan a pu définir le symptôme comme réel, « en tant qu’il se met en croix pour empêcher que marchent les choses… »
L’Autre social est impliqué pour déterminer la valeur d’idéal du réel dont les différents signifiants maîtres d’évaluation, de mesures, de standard de fonctionnement font florès de nos jours. L’idéal des institutions est aujourd’hui de « dire ce qu’on fait » et « faire ce qu’on dit », ce qui correspond aux normes de qualité reconnues et commercialisées sur le marché du social. Prenons également comme exemple du discours de la science la théorie du cognitivisme. Le sujet du cognitivisme n’a pas de sexualité qui le traumatise, il est identifié au système nerveux central évalué en termes de performances mesurables. La science objective ce sujet, forclôt sa subjectivité, le fait taire, le réduit au réel qu’elle traite. Lacan situe l’au-delà du principe de réalité, de la réalité psychique, dans le savoir de le science sur le Réel. Il affirme : « Il suffit de reconnaître le sensible d’un au-delà du principe de réalité dans le savoir de la science, pour que l’au-delà du principe de plaisir qui a pris place dans l’expérience psychanalytique, s’éclaire d’une relativité plus généralisable. La réalité de l’écart freudien fait barrière au savoir comme le plaisir défend l’accès à la jouissance . »

L’impératif social vient de la demande de l’Autre qu’il n’y a pas lieu d’interpréter. Ceci ne relève pas de « la croyance au symptôme » au sens de Lacan, où le symptôme est capable de dire quelque chose, d’être analysé, mais de la croyance à un Réel idéalisé. Le mouvement actuel de la science et du discours marchand s’oriente vers le « symptôme muet », « bâillonné », vers le symptôme qui ne permet pas le déchiffrement et dont le sujet ne peut rien dire. Cette époque du symptôme muet est celle où « le sens ne semble plus être un épiphénomène du réel ».

VI Le symptôme social
La thèse de « l’Autre qui n’existe pas » n’est pas contradictoire avec le fait d’affirmer qu’il y ait un symptôme social mais « explique la promotion du lien social dans le vide que l’inexistence de l’Autre ouvre ».
Le symptôme comme « signe de ce qui ne va pas dans le réel » est introduit par Lacan, nous l’avons vu, à partir du séminaire R S I. Lors d’une autre séance de ce même séminaire, le 18 février 1975, il affirme que « le symptôme reflète dans le réel le fait qu’il y a quelque chose qui ne marche pas ». Mais où cela ne marche t il pas ?, se demande Lacan qui répond ainsi : « Pas dans le réel bien sûr mais dans la champ du réel » pointant la différence entre réel et champ du réel, à entendre comme champ du social.
Il n’y a en fait symptôme social qu’en ceci que « chaque individu est réellement un prolétaire ». Cette soumission est un lien social au même titre que le discours.
L’origine de la notion de symptôme est à chercher chez Marx par la liaison qu’il fait entre le capitalisme et « Le bon vieux temps féodal ». Le capitalisme réduit l’homme prolétaire à « rien », soit à « être dépouillé de tout ».
La fonction du père que Lacan nous propose dans son séminaire « Les non-dupes errent » de 1973 est attachée à celle du « nommé-à », projet pouvant être véhiculé par la mère elle-même ou du moins par son désir en tant que le désir, c’est le désir de l’Autre. Le nommé-à assuré par le discours social peut ainsi se substituer au Nom-du-Père. Dans la structure borroméenne, la nomination est le quart élément nouant Réel, Symbolique et Imaginaire. En cela le social dans sa dimension de nomination, permet de nouer « la trame de tant d’existences », surtout quand le Nom-du-père, comme dans la structure psychotique en l’occurrence est forclos. La fonction nouante du symptôme fonction sinthomatique, vient ainsi se produire dans certains cas par l’intermédiaire de ce « nommé-à ».
Or, le symptôme social défini par Lacan par « la déraison , » n’ôte en rien « son bien fondé dans le privé », que signalent les « rationalisations ». Le symptôme se situe dans cette articulation entre social et privé. Le symptôme, pour l’homme restera « à la même place où Marx l’a mis » soit dans le champ du capitalisme, sauf à en déterminer au cas par cas la façon dont chacun jouit de l’inconscient, c'est-à-dire à la particulariser. Mettre l’accent sur le particulier est ainsi l’issue pour faire du symptôme social un symptôme privé, subjectivé pour chaque sujet.
Or, de nos jours, face à la multiplicité de symptômes sociaux tels que par exemple anorexie, boulimie, toxicomanie, alcoolisme, dépression…, la subjectivation, permettant au sujet d’endosser son symptôme et à l’adresser comme demande de souffrance s’avère être pour le moins problématique.
J.-A. Miller propose pour ces nouveaux symptômes la formule de « partenaire-symptôme », exprimant par là, la modalité de jouissance que les sujets prennent pour s’introduire dans le champ du social, fixés à une identification verrouillée et gelée, un S1 tout seul.

 

TROISIEME PARTIE
LA TOXICOMANIE : PARADIGME DU SYMPTÖME MODERNE
 
« La drogue » recèle la formule du virus « diabolique » : l’Algèbre du Besoin. Et le visage du diable est toujours celui du besoin absolu. Le camé est un homme dévoré par un besoin absolu de drogue. Au-delà d’une certaine fréquence, ce besoin ne peut plus être freiné et ne connaît plus aucune limite [1]. »
                 « Ô juste, subtil et puissant opium ! toi qui, au cœur du pauvre comme du riche, pour les blessures qui ne se cicatriseront jamais et pour les angoisses qui induisent l’esprit en rébellion, apportes un baume adoucissant ; éloquent opium ! toi qui, par ta puissante rhétorique, désarmes les résolutions de la rage, et qui, pour une nuit, rends à l’homme coupable les espérances de sa jeunesse et ses anciennes mains pures de sang ; qui à l’homme orgueilleux, donnes  un oubli passager
Des torts non redressés et des insultes non vengées [2] ; 
 

[1] W. Burroughs, Le festin nu (1959), L’imaginaire/Gallimard, Paris, 1964.
[2] Ch. Baudelaire, « Les paradis artificiels » (1860), Œuvres complètes, La Pléiade, Gallimard, Paris, 1975, p.442.

                            Le vieux français nommait « addiction » la contrainte par corps que devait subir un individu lorsque ses dettes demeuraient impayées. Cette ancienne pratique trouve ses origines dans le droit romain où, par ordre d’un magistrat, le créancier recevait le droit de saisir la personne du débiteur (l’addictus) et de le traiter comme sa chose. L’addictio est l’adjudication de la personne du débiteur au créancier qui assujettit et asservit ce dernier (le terme lui-même dérivant du verbe addicere signifiant « dire à » au sens de « attribuer »). Telle est la condamnation réservée à celui qui ne peut délivrer un avoir, mais seulement son être en substance, son corps placé en gage. Cette ancienne définition de l’addiction, différente de l’expression anglo-saxonne « drug addiction », désigne l’assuétude et la dépendance à une drogue, le sujet payant de son corps les engagements non tenus et contractés par ailleurs sous la forme d’une dette. Or, dans le champ de la psychanalyse, l’instance morale susceptible de prononcer ces condamnations et de créer une dette impayable n’est-elle pas autre que le surmoi féroce du commandement « jouis » ?
Ce rappel étymologique et historique du terme d’addiction fort usité aujourd’hui nous paraît éclairer le rapport du sujet à son corps et à la jouissance impérative qui le détermine.
La toxicomanie est l’une des figures actuelles emblématique du nouveau symptôme. Nous en analyserons la structure comme paradigme de l’époque de « l’Autre qui n’existe pas ».
Le champ des toxicomanies ouvre un horizon d’investigations cliniques important pour mettre en évidence les nouveaux modes de jouissances orientées par un au-delà de l’Œdipe et dont la structure logique, nous l’avons démontré au chapitre précédent, prend la forme du pas tout, du sans limite et de l’inconsistance, dans une époque où le déclin du père va de pair avec celui de l’Œdipe. Lacan avait pressenti assez tôt le destin donné à l’Œdipe dans la civilisation contemporaine : « L’Œdipe pourtant ne saurait tenir indéfiniment l’affiche dans des formes de société où se perd de plus en plus le sens de la tragédie . »
Nous pouvons appliquer à la toxicomanie le mathème proposé par J.-A. Miller : I La toxicomanie est une nouvelle forme du symptôme dans la mesure où elle définit le sujet par une pratique, son « faire toxicomaniaque ». Elle n’est pas un symptôme au sens freudien du terme car elle n’est pas subjectivée par le sujet, ne se présente pas comme une énigme à déchiffrer. La toxicomanie s’objective plutôt comme malaise et se classe du reste dans la catégorie des troubles de la personnalité du DSM.
Nous développerons, dans un premier temps, l’abord de Freud puis celui de Lacan sur la drogue et la toxicomanie. Nous pointerons l’évolution de cette notion au travers de leur théorie et enseignement.
I. Des références chez Freud

Dès 1884, Freud s’intéresse à la cocaïne et l’expérimente sur lui, en loue les vertus bénéfiques qui permettent de résister à la fatigue. En 1885, Freud rassemble l’ensemble de ses découvertes dans un essai Uber Coca dans lequel il traite « de la bonne humeur, de l’euphorie persistante qui ne diffère en rien de l’euphorie normale chez les gens bien portants … » La cocaïne, étant considérée comme le troisième fléau de l’humanité, Freud se voit accusé et condamné pour répandre ce nouveau fléau. Alors que Freud n’a pas encore découvert l’inconscient, il croit qu’une substance chimique peut donner le bonheur.
Dans un premier temps Freud fait de la drogue un succédané de la masturbation.
Dès 1897, dans la lettre du 22/12 qu’il adresse à Fliess , il met les toxiques (alcool, morphine, tabac) au rang de « substituts, de produits de remplacement » de la masturbation. Ces substances sont le produit d’une jouissance auto-érotique.
Développant l’accoutumance à la masturbation dans l’étiologie des névroses, Freud nous donne un peu plus tard, en 1898, son éclairage sur les impasses des cures d’abstinence « qui ne réussiront qu’en apparence, tant que le médecin se contentera de retirer au malade son agent narcotique sans se soucier de la source d’où jaillit le besoin impérieux de celui-ci ». Il expose ce qu’il en est précisément de « l’accoutumance » aux drogues : « …Tous ceux qui ont eu l’occasion de prendre un certain temps de la morphine, de la cocaïne, du chloral et autres, n’acquièrent pas de ce fait « l’appétence » pour ces choses. Une investigation plus précise démontre en règle générale que ces narcotiques sont destinés à jouer le rôle de substituts – directement ou par voie détournée - de la jouissance sexuelle manquante, et là où ne peut plus s’instaurer une vie sexuelle normale, on peut s’attendre avec certitude à la rechute du désintoxiqué . »
Dans « Malaise dans la civilisation », en 1929, Freud considère la drogue comme une façon de rompre avec la réalité. Il distingue trois sortes de sédatifs qui permettent aux êtres humains de « supporter une vie trop dure, apportant trop de douleurs, de déceptions, de tâches insolubles » : de fortes dispersions (notamment l’activité scientifique), des satisfactions substitutives (comme l’art et la religion), et enfin les stupéfiants qui « influencent notre être corporel en changeant son chimisme ». L’action des stupéfiants est un combat pour le bonheur. La métaphore de la drogue comme « briseur de soucis », emprunté à Goethe, permettrait de se soustraire à chaque instant à la pression de la réalité et de trouver refuge dans un monde à soi. Cette méthode chimique influe directement sur notre corps pour « procurer des sensations de plaisirs immédiats ». L’intoxication, en agissant directement sur le corps, ne permet-elle d’obtenir cette jouissance solitaire, autistique, qui fait le détour de l’Autre ?
Pour Freud, ce que reprendra Lacan, la toxicomanie apparaît bien là comme une solution procurant du bonheur et permettant la rupture avec la réalité.

II. Des références chez Lacan.

Dans la quinzième séance du séminaire de « l’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique » , Hugo Freda présente une série de références sur la toxicomanie chez Lacan qu’il classe en deux groupes. Ces références sont précieuses et déterminantes, à notre sens, pour aborder la question de la toxicomanie et en repérer les enjeux cliniques.
Nous les relèverons :
Premier abord
Dès « les complexes familiaux » de 1938, et notamment le complexe de sevrage, Lacan identifie le sevrage à un « traumatisme psychique dont les effets individuels, anorexies dites mentales, toxicomanies par la bouche, névroses gastriques révèlent leur cause à la psychanalyse ». Dans ces trois syndromes, se dévoile la pulsion de mort dans son lien à l’oralité où les sujets visent à « une assimilation parfaite de la totalité de l’être … » Se confondre avec l’objet à jamais perdu conduit le sujet à se réaliser comme cet objet dans la mort. L’accent est mis ici sur la réponse du sujet face à l’expérience de séparation à laquelle le sevrage conduit.
En 1946, dans « Propos sur la causalité psychique », Lacan rapporte ce qu’il en est de l’aliénation du sujet à l’image de son semblable et de la discordance primordiale entre le moi et l’être. « Toute résolution de cette discordance par une coïncidence illusoire de la réalité avec l’idéal résonnerait jusqu’aux profondeurs du nœud imaginaire de l’agression suicidaire narcissique . » L’intoxication organique serait cette tentative illusoire qui comblerait la faille entre le moi et l’être, entre le moi et l’idéal mais cela exige « l’insaisissable consentement de la liberté ». La décision de la toxicomanie est directement en lien avec la détermination provoquée par l’ordre signifiant. Ceci fait écho avec ce que Lacan nomme dans ce même texte « l’insondable décision de l’être ».

En 1960, dans « Subversion du sujet et dialectique du désir », Lacan donne la définition du sujet comme insaisissable parce que toujours entre deux signifiants. Or, ce que visent « les états de la connaissance …qu’il s’agisse des états d’enthousiasme dans Platon, des degrés du Samadhi dans le bouddhisme ou de l’Erlebnis, expérience vécue de l’hallucinogène », c’est à restituer l’unité du sujet devant le constat de la division subjective liée à l’aliénation du sujet au signifiant.
En résumé, dans cette première période, Lacan voit dans la drogue la voie d’un retour à l’harmonie primaire, de la coïncidence de la totalité du moi avec l’être. Ces références donnent des indications sur le rapport du sujet devant la reconnaissance de l’inconscient qui, par l’expérience des toxiques, vise son effacement et la réduction de toute division. « L’intoxication sous toutes ses formes est une réponse non symptomatique qui tente d’annuler la division, la marque d’une position subjective caractérisée par un : ne rien vouloir savoir de l’inconscient. Il s’agit, dans ces états, d’un choix entre l’aphanisis et le signifiant. Le sujet opte pour le premier . »
Deuxième abord.
Le deuxième groupe de remarques est plus centré autour des questions relatives à la jouissance et à la sexuation. La toxicomanie est formation de rupture avec la fonction phallique.
En 1966, dans son article « Psychanalyse et médecine » à l’hôpital des Enfants malades, Lacan indique que la prise de toxiques est à articuler au corps à la dimension de la jouissance. Il prend en compte les problèmes éthiques liés à la toxicomanie. « …la dimension éthique est celle qui s’étend dans la direction de la jouissance … » Lacan fait des tranquillisants et hallucinogènes des produits de la science et les sort de la définition policière de la toxicomanie. Ignorant la dimension de la jouissance, la science fait de la drogue un produit de son cru , les médicaments sont utilisés pour recueillir des informations « sur le monde extérieur » devenu le gestionnaire de la jouissance.
En 1973, dans le séminaire « Les non-dupent errent », Lacan montre que le nouage borroméen des trois registres Réel, Symbolique, Imaginaire, permet la « présence réelle » du sujet. Pour avoir une idée de l’efficacité de cette opération, « il n’y a pas besoin de hash pour vous la révéler, par sa transformation en une substance légère », soutient Lacan. La drogue n’est pas une source de savoir. Ce qui importe pour qu’il y ait nœud borroméen, c’est que Réel, Symbolique, Imaginaire fassent consistance avant tout dans leur différence.
En 1975, lors de La séance de clôture des journées des cartels de l’E.F.P., apparaît une articulation entre angoisse, castration et drogue. Lacan propose la formule suivante :
« … il n’y a aucune autre définition de la drogue que celle-ci : c’est ce qui permet de rompre le mariage avec le petit pipi…Tout ce qui permet d’échapper à ce mariage est le bienvenu, d’où le succès de la drogue . »
Cette définition n’est pas celle de la toxicomanie mais une tentative de définir la drogue en tant que telle, et interrogeant plutôt le rapport du sujet à l’objet drogue.
Le toxicomane, grâce à la prise de drogue se libère des contraintes de la fonction phallique, échappant ainsi à la castration. Le produit « drogue » opère comme un bouchon en évitant l’angoisse. Cette formule situe la drogue comme formation de rupture et non comme la formation de compromis du symptôme freudien, qui est, lui, une façon détournée de satisfaire la pulsion.


III. « Le toxicomane fait la drogue »

La toxicomanie est ce qui nomme une pratique, le toxicomane est un personnage qui par son « faire », crée un « je suis ».
Hugo Freda , en inversant les termes de la clinique médicale, propose la formule clé suivante : « le toxicomane fait la drogue ». En effet la clinique du toxicomane, est avant tout une clinique de l’objet car c’est bien dans l’objet que le toxicomane se constitue.
L’accent est mis sur le choix que fait le sujet : prendre de la drogue. En cela, il se situe du côté du faire, soit d’une pratique qui le nomme : la toxicomanie.
Cette formule clé montre l’aliénation totale dans l’objet drogue, cause à maintenir pour préserver une jouissance absolue et éviter les effets de la castration. « La drogue c’est mon univers. J’ai baigné dedans ». De plus, la drogue peut équivaloir à un idéal narcissique, soit faire Un avec le grand Autre et le constituer comme sans faille afin d’être comblé à jamais. (L’overdose serait la tentative illusoire pour faire de l’Un).
M. Zafiropoulos évoque le fait que le sujet peut se présenter dans son évanouissement, comme un objet. Il nomme ce phénomène « le moment masochiste du consommateur de drogue », moment qui a pour effet d’angoisser l’Autre et de provoquer une interrogation sur le type de jouissance en jeu. Enigme que le tissu social s’empresse de saisir comme phénomène, se précipitant pour proposer cures et traitements de substitution en quantité… Enigme sur la jouissance que le toxicomane se procure d’être ainsi lié à son objet...
Il y a une expérience de la drogue, une « modification des états de connaissance », comme l’a montré Lacan, expérience qui laisse supposer un savoir dans la pratique du faire. Seul le sujet toxicomane détient ce savoir à l’exclusion de tour autre, son vécu prime sur son dire.
Ce faire, qu’il soit ponctuel ou généralisé permet d’obtenir à chaque reprise un gain de jouissance. Hugo Freda assimile le toxicomane et son produit à la triste condition de Sisyphe dont le châtiment des Dieux était de rouler éternellement un énorme rocher en remontant une pente. A peine au sommet, il retombe et tout est à recommencer. Quel destin pour Sisyphe (le toxicomane) dont le rocher (l’objet drogue) s’impose à lui dans la structure ? Condamné par son acte répétitif mais voué à l’échec, il fait de cet objet la consécration définitive en lui attribuant la fonction de bouche-trou, objet qui masque, par sa présence réelle, l’insupportable du manque. « Dans ce jeu répété de présences et d’absences, la drogue prend sens et valeur comme un Réel, qui va révéler par sa présence mensongère, le lieu où tous les signifiants vont s’annuler pour se réduire presque à zéro. . »


Un objet cause de jouissance.
La clinique du toxicomane, par le choix inconscient que celui-ci fait de la pulsion, s’attache à une clinique du réel avant tout.
Le toxicomane est un sujet de la jouissance, d’une jouissance sans limite, faisant de la pulsion son destin. En cela, il apparaît comme insaisissable. On pourrait dire que le bonheur est donné en perfusion continue… toujours plus. La pulsion du toxicomane, comme le définit Lacan, « n’a « pas de jour ou de nuit, pas de printemps ni d’automne, pas de montée ni de descente. C’est une force constante ».
Dès lors, la drogue concerne plus le sujet de la jouissance, en tant que seul le corps jouit. Jouissance Une qui ne passe pas l’Autre, jouissance à distinguer du plaisir associé à la notion d’homéostasie, d’équilibre, de réduction de la tension au niveau zéro. C’est ainsi que la psychiatrie soviétique met en avant le terme « d’hédonisme », terme qui signifie « un désir hypertrophié de recevoir du plaisir … » La jouissance du toxicomane se situe au-delà du principe de plaisir comme zone de la pulsion de mort.
Le toxicomane se crée – t’il un objet cause du besoin, à défaut d’un objet cause du désir qui, lui, porterait la marque de la castration et le refus de jouissance ? Le toxicomane ordonne plutôt sa jouissance incontrôlable par l’objet interdit dans le champ du social et de la loi.
Saisissant le rapport d’intimité que le sujet toxicomane entretient avec son objet, nous pouvons ainsi avancer, à la suite de l’enseignement de J.-A. Miller, que la drogue représente le partenaire essentiel du sujet, partenaire avec lequel il entretient ce rapport exclusif de jouissance. Objet petit a, objet plus-de-jouir cause de jouissance, objet du besoin immédiat mais en aucun cas objet cause du désir, objet qui annule l’Autre de la demande et fait de la pulsion un destin.
Éric Laurent fait équivaloir la jouissance du toxicomane avec la jouissance Une, en cela non sexuelle et en rupture avec la jouissance phallique limitée par l’organe. De cela, il en tire trois conséquences :
· La rupture avec les Noms-du-Père obtenue hors la psychose.
Lacan la note Φo, rupture de l’identification paternelle selon Freud, de la fonction des Noms-du-Père pour Lacan, Po. Par défaut de signification phallique, se forme le couple -Φo–Po-, dans la psychose. De même l’hypothèse peut être faite que l’utilisation du toxique produirait une rupture avec la jouissance phallique, sans que pour autant nous en concluions forclusion du Nom-du-Père. Ceci aurait pour conséquence de soutenir l’idée que « le toxicomane n’existe pas », la toxicomanie n’est pas non plus un symptôme en tant que tel.
· La rupture avec le fantasme
Le fantasme suppose l’objet de la jouissance en tant qu’il inclut la castration. Le toxicomane, dans sa jouissance auto érotique, nous l’avons vu, refuse à en passer par la jouissance du corps de l’Autre. Éric Laurent soutient ainsi que le toxicomane n’est pas un pervers car le pervers suppose l’usage du fantasme. Or la toxicomanie est, elle, usage de la jouissance hors du fantasme et en est même un court-circuit.

· Celle d’une rupture avec la jouissance sexuelle
la toxicomanie relevant de la jouissance Une, elle n’est en rapport qu’avec le corps propre. « Elle est foncièrement brisée, elle n’est appréhendable que par le morcellement du corps . »
IV. L’holophrase : « je suis toxicomane »

Où se situe le sujet toxicomane qui reste totalement dissimulé derrière la définition sociale d’une part et une organisation de la jouissance qui se déroule dans le champ de l’Autre, guidée par l’impératif surmoïque « Jouis » d’autre part ?
La structure de l’holophrase a été distingué par Lacan pour expliquer le phénomène psychotique, il l’abordera entre autres pour appréhender un aspect spécifique de certaines autres structures subjectives : « J’irai jusqu’à formuler que, lorsqu’il n’y a pas d’intervalle entre S1 et S2, lorsque le premier couple de signifiants se solidifie, s’holophrase, nous avons le modèle de toutes une série de cas –encore que, dans chacun, le sujet n’y occupe pas la même place ». L’holophrase du couple signifiant primordial fait du sujet psychotique un sujet non divisé par le signifiant, sans que l’objet a ait pu s’extraire, produisant chez lui, de par la disjonction entre énoncé et énonciation, énigme et perplexité. Carlo Vigano fait référence à l’intervention à Turin de Riccardo Carrabino qui a mentionné le terme d’ « holophrase de position », à distinguer de l’holophrase du sujet psychotique.
« L’holophrase de position abrite l’inconsistance de l’Autre au travers d’un trait qui l’identifie comme partenaire capable de donner un nom au sujet… le sujet s’identifie au S1 ».
Selon C.Vigano, le toxicomane se place hors discours car quelque chose est gelée dans la discursivité. L’holophrase, en tant que parole non discursive, n’engage pas l’émergence de la vérité. La drogue serait alors un tenant lieu de la jouissance, liée à un S1, qui ne renvoie à rien et coupe de tout lien social.
La drogue, partenaire-symptôme, permet au sujet d’avoir une représentation au niveau social, un laisser passer, une carte d’identité pour le champ du social. C’est en quelque sorte un passeport qui lui permet de s’adresser aux divers institutions, services mais aussi débats d’opinion. En effet, même en l’absence de toute subjectivation, la drogue permet une certaine distribution de jouissance.
L’holophrase « Je suis toxicomane » se suffit à elle-même et n’a pas besoin de S2, auprès de qui représenter le sujet sur la scène sociale. Dans cette représentation sociale, l’Autre sert à faire fonctionner, voire à valider l’identification imaginaire : « je suis toxicomane ». Par la nomination du « je suis », le sujet toxicomane décrit le lien où il se trouve dans son rapport à l’Autre : « En se nommant, il identifie la voix de l’Autre . » Toute imaginaire que soit cette identification, elle possède cependant un trait dans le symbolique, trait véhiculé par un discours. Hugo Freda répond au « je suis toxicomane » d’un patient, « Qui vous l’a dit ? ». N’est-ce pas une façon d’inscrire cette identification au champ de l’Autre ?
De plus, les institutions auxquelles s’adresse le sujet sont identifiées à son symptôme, et apportent, par leur spécificité, une confirmation réelle à cette identification.

V Clinique de la sexuation et toxicomanie.

« Sexuation » est le terme choisi par Lacan pour rendre compte des choix subjectifs et inconscients que le sujet fait quant à son identité sexuée. La notion de réel de la jouissance est requise dans cette orientation conceptuelle. Lacan distingue la jouissance phallique et l’Autre jouissance pour mettre en place les deux côtés de la sexuation, côté homme et côté femme, selon la logique de l’universel et de l’exception, du tout et du pas tout. Les drogues font parties des nouveaux objets de consommation pour servir la jouissance. La référence de Lacan qui situe la drogue comme ce qui permet à un sujet de « rompre son mariage avec le phallus » permet de situer le problème du rapport au phallus où le sujet se trouve, comme le dit Lacan « aphligé réellement d’un phallus qui lui barre la jouissance qu corps de l’Autre ».
Une clinique de la sexuation prend comme point de départ la différence sexuée. Pour penser comment situer la fonction de la toxicomanie dans une clinique de la sexuation, il paraît nécessaire de penser le tournant de l’enseignement de Lacan à partir du séminaire « Encore », mutation que J.-A. Miller a mis en valeur, notamment dans « le partenaire-symptôme ». A partir des conséquences de cette mutation, il propose une nouvelle écriture sous la forme de l’algorithme suivant :
Réel
Semblant
Le mouvement s’inverse : alors qu’au début de l’enseignement de Lacan, le symbolique domine et le réel est régi par la loi du signifiant, ici le réel domine le semblant ; Le réel devient hors sens.
Nous avons pu démontrer comment, au regard de cette mutation, le langage est concerné au premier plan. Le sujet barré, sujet divisé par le signifiant devient parlêtre dès loirs que le signifiant se fait cause de jouissance. La clinique de la sexuation prend ainsi en compte la relation parlêtre/partenaire-symptôme. Si une clinique du sujet se réfère à la logique du tout, au primat du phallus de Freud, une clinique de la sexuation inclut la pas tout, sa référence est S (A barré).
Quelles en sont les conséquences pour la toxicomanie ? Mauricio Tarrab propose la thèse suivante : « La drogue est jouissance utilisée comme défense au sens où le sujet se défend du réel . » La drogue n’est pas ici uniquement considérée comme symptôme sur son versant de répétition de jouissance mais comme « quelque chose de pire qu’un symptôme », référence au texte de Lacan, « Joyce le symptôme » : « Une femme est pour tout homme un sinthome.[…] L’homme est pour une femme tout ce qui vous plaira, une affliction pire qu’un sinthome, un ravage même . »
La drogue serait elle aussi « une affliction pire qu’un symptôme » : quelque chose de dévastateur et de ravageant par son caractère d’illimité dans la jouissance. L’usage de l’objet drogue permet de se soustraire à la confrontation avec l’Autre sexué en refusant l’usage du phallus. La ségrégation en est la conséquence.
En effet, si l’acte sexuel implique un passage par la castration et la fonction phallique, le toxicomane connaît une impasse réelle quant au sexuel. Ainsi, « Je suis toxicomane » évacue ainsi la question du sexe, être homme ou femme a peu d’importance. J.-A. Miller propose que « le recours à la substance toxique est précisément fait pour fermer au sujet l’accès au problème sexuel ».

VI. Toxicomanie et structure
Nous l’avons vu, le faire du toxicomane vise à rompre « le mariage avec le phallus ». La castration comme telle ne spécifie pas une structure mais c’est le rapport à la castration plutôt qui se différencie dans chacune des structures. Toutefois, la solution toxicomaniaque n’apparaît pas comme un choix subjectif tel que Freud parle du « choix de la névrose », ou Lacan « d’insondable décision de l’être » pour la psychose. La toxicomanie n’est pas une structure du sujet mais plutôt un moyen d’être dans la structure. Il paraît ainsi essentiel de préciser que la toxicomanie est plutôt transnosographique. Quand M. Zafiropoulos affirme que « le toxicomane n’existe pas » pour la psychanalyse, c’est qu’il n’y a pas de personnalité type du toxicomane mais qu’il faut plutôt chercher la place qu’occupe la drogue dans la structure. Sa valence sera différente selon qu’il s’agisse de névrose, psychose ou perversion. De plus il est bien entendu que seule la clinique au cas par cas permet de saisir le rapport que chaque sujet entretient avec son produit. Il se produit plutôt une uniformisation produite par la pratique de la drogue En cela, le toxicomane brouillerait les pistes pour un repérage structural.
Quelle place prend la drogue en fonction de la structure névrotique ou psychotique ?
- Pour le névrosé, la drogue est un moyen d’atténuer ou d’éviter la division subjective et le manque à être du sujet. L’objet a alors la fonction de bouchon, objet a, qui vient combler la béance de la structure. Le névrosé doit alors manœuvrer avec une jouissance en reste. Il peut y avoir chez lui un usage pervers de l’objet drogue en place d’objet fétiche lui évitant la rencontre avec la fonction sexuelle.
- Pour le psychotique, l’objet drogue permettrait le nouage R S I et aurait alors fonction de suppléance devant le vide la structure. Si comme le dit Lacan « une certaine dose d’œdipe peut être considéré comme ayant l’efficacité humorale de l’absorption d’un médicament désensibilisateur », l’objet drogue chez le sujet psychotique viendrait suppléer à la fonction paternelle forclose. La drogue peut localiser la jouissance mortifère qui submerge le sujet. Il peut se créer une suppléance par le recours à l’identité de toxicomane, dont il convient d’examiner au cas par cas en quoi cela constitue une identité et une défense pour le sujet.

La toxicomanie est une clinique des modes de jouissance. Dans la première clinique de Lacan, clinique structuraliste, la psychose se définit à partir de la forclusion du Nom-du-Père à l’opposé du refoulement propre à la névrose. Dans la seconde clinique, clinique borroméenne, la distinction névrose/psychose est moins accentuée, la toxicomanie est considérée alors comme une forme de nouage du Symbolique, de l’Imaginaire et du Réel. Dans la pratique, il s’agit d’accueillir le rapport particulier de ces sujets à la parole qui ont plutôt tendance à la fuir. Ils « n’ont rien à dire », ils ont déjà « tout dit », ils « préfèrent agir »… Leur histoire, la plupart du temps de « galère » est produite sans signification, sans dialectisation, tels des faits se succédant métonymiquement.
Contrairement à la répression sociale dont Freud fait état dans Malaise dans la civilisation, la société contemporaine, à l’envers, s’oriente vers ce que J.-A. Miller appelle « le pousse au dire » répandu et général. La toxicomanie participerait de ce « pousse au dire » alors que, paradoxalement et de structure, le toxicomane l’est pour n’avoir pas à dire, puisqu’il ne croit pas en l’inconscient. « Le pousse à dire social et le ne pas dire subjectif entrent en conflit direct . »

VII. De la solution au symptôme
La drogue permet de rompre, comme nous l’a indiqué Lacan, avec le phallus. La toxicomanie devient de ce fait une solution à cette jouissance hors corps qu’est la jouissance phallique. Rupture avec l’Autre sexuel, rupture avec la jouissance phallique, court-circuit de l’inconscient, détour de la castration, effacement de la division subjective, telles sont les composantes que nous avons examinées concernant la toxicomanie.
La toxicomanie n’est donc pas un symptôme au sens analytique mais « une solution trouvée » pour éviter l’angoisse et faire tenir l’ensemble Réel – Symbolique – Imaginaire. La clinique borroméenne de Lacan nous éclaire sur la fonction nouante du symptôme. En cela les toxicomanies, par le toxique, pourraient assurer cette fonction nouante qui relève d’un usage, d’un faire. Ce nouage est parfois tentative de nouage, à considérer les véritables ravages observés chez certains sujets par leurs conduites toxicomaniaques. Mais le toxicomane ne peut « endosser sur lui un symptôme » sauf à ne définir le symptôme que sur son seul versant de jouissance. Cette dimension de solution est cruciale dans les nouvelles formes de symptôme. Pour Lacan, la drogue a un caractère de solution qui permet de tempérer l’angoisse. Pour Freud elle est la meilleure solution contre la monotonie.
Il importe de différencier solution et symptôme. Il s’agit alors de rendre symptomatique la solution. Hugo Freda adopte la position que lui-même caractérise d’extrême, de soutenir que la psychanalyse est le seul traitement possible pour la toxicomanie. Le travail du psychanalyste avec le toxicomane est de faire en sorte que « le toxicomane puisse faire de sa rencontre avec la drogue une erreur d’interprétation ». En effet, le toxicomane, en choisissant la drogue comme cause, ne « réalise pas le degré d’aliénation mortifère qu’implique sa décision ».
Il s’agirait, par l’opération analytique de permettre au sujet de se désidentifier de son rapport à sa propre satisfaction quand « tout est collé au même endroit : le signifiant, le signe, la satisfaction ». Le sujet se retrouve comme « un bloc ». De fait, Il n’y a pas lieu de l’identifier de surcroît à la manière dont il vient se présenter dans l’institution. Ceci permettrait de passer du discours de l’institution au discours de l’analyste.

Conclusion : la toxicomanie, un monde de jouir contemporain

Dans sa revendication à l’Autre, l’identité du toxicomane lui fait retour. Pris dans le discours capitaliste, le sujet est identifié à son plus-de-jouir, le toxique. En cela, il représente le paradigme du consommateur, le rêve capitaliste : un sujet dont la cause est voué à son objet de consommation, un sujet du besoin où n’opère plus le désir. La toxicomanie peut s’inscrire parmi les figures du solipsisme contemporain de la jouissance, se passer de l’Autre, à la réserve près que pour le toxicomane, le corps lui-même, c’est l’Autre. Lacan nous l’a montré dans la conférence de Genève , le corps est autre au sujet, telle l’excitation du petit Hans, l’émoi de son Wiwimacher, générant l’altérité de sa jouissance. La toxicomanie est un symptôme à la mode, dans la mesure où elle se constitue comme exemple d’une jouissance qui se fabrique dans le corps de l’Un sans que pour autant le corps de l’Autre soit absent. « Elle est allo-érotique puisqu’elle inclut l’Autre ».
Dans sa présentation sociale, l’Autre sert à faire fonctionner l’axe imaginaire : je suis toxicomane / drogue, axe imaginaire trouvant confirmation réelle au niveau des institutions. La toxicomanie est considérée comme un symptôme social dans la mesure où le sujet toxicomane incarne le paradigme du prolétaire en tant qu’individu complété par son plus-de-jouir. La solution de la toxicomanie est dans la lignée du discours capitaliste. En effet, le mode de jouir contemporain, selon J.-A. Miller, dépend essentiellement du plus-de-jouir, du « démariage avec l’Idéal » ; on peut se passer de l’idéal par un court-circuit de l’Autre afin d’obtenir la « solitude d’une jouissance directe », activité cynique par excellence, allant de pair avec ce qu’Hugo Freda nomme une « dégradation de l’Autre ».
Pour saisir ce qu’il en est du mode de rapport à l’Autre et des drogues, J.-A. Miller nous invite à distinguer entre les drogues. Par exemple, la jouissance de la marijuana est un symptôme qui ne coupe pas foncièrement de l’Autre social. Elle participe même de la relation sociale et peut être un adjuvant à la relation sexuelle. Au contraire, l’héroïne répond à la jouissance en excès où le sujet peut jouer avec la pulsion de mort. Cette dernière correspond à la jouissance toxicomaniaque pathologique.
De plus, une opposition est à faire entre cocaïne et héroïne. L’héroïne est sur le versant de la séparation, en tant que statut de déchet. La cocaïne est sur le versant de l’aliénation, en tant que facilitateur dans l’inscription au champ de l’Autre.
Le fondement d’une clinique différentielle, si nécessaire soit-elle ne peut suffire à repérer quelle est la relation du sujet au réel et au rapport de jouissance qu’il entretient avec son objet : ici, la drogue.
Concluons par une citation d’Hugo Freda sur la pertinence de l’orientation analytique pour le toxicomane : « C’est lui faire perdre le bonheur de la solution pour la malheur du symptôme en tant qu’il présentifie l’inconscient . »

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