Un livre d'exception


Antonin Artaud, Marcel Jouhandeau, Jean Genet, Pierre Klossowski – la série des quatre noms qui constitue le sous-titre du livre d’Alain Merlet et Hervé Castanet nous annonce-t-elle un recueil d'études qui porteraient chacune sur l'un de ces "créateurs littéraires"? La réponse est, à la fois : oui et non. C'est qu'en effet les cinq études que comporte le livre, consacrées à chacun de ces auteurs (deux études pour Jean Genet) témoignent d'un soin remarquable : information impeccable, rigueur des références textuelles, largeur de vue sur la vie et l'œuvre. Cela ferait déjà un livre admirable d'un tel recueil – et ce recueil, nous l'avons précisément entre les mains avec Le Choix de l'écriture, qui apporte au lecteur du nouveau, de l'instructif, et encore – soyons résolument contemporains – de l'utile.
Mais il arrive qu'un assemblage révèle plus que lui-même, qu'il emporte une touche d'un je-ne-sais-quoi qui lui donne une portée supérieure. Hervé Castanet et Alain Merlet l'ont-ils su avant même de réunir leurs cinq études? L'ont-ils découvert, comme le lecteur le fait, une fois le livre assemblé? Une très brève introduction, avant-propos qui ne vous encombre pas d'intentions, atteste qu'en réalité ils n'ignorent pas avoir produit un vrai livre qui a sa cohérence ou, pour dire mieux, sa consistance.
La langue française, dans laquelle ont écrit Artaud, Jouhandeau, Genet, Klossowski, a des ces équivoques : le choix de l'écriture – titre du livre – est-ce le choix que chacun d'eux a fait d'écrire? Est-ce plutôt que chacun de ces auteurs est ce qui choit de son écriture même? C'est dans cette dernière direction que nous guide l'introduction du livre, en désignant ainsi que ce qui se produit de l'assemblage de ces cinq études dont chacune vaudrait par elle-même, ce qui s'en produit de surcroît, est de retenir l'attention sur un problème – ou plutôt de faire tourner la réflexion vers le fait de l'écriture rendue à sa dimension problématique. "L'écriture est un traitement du réel" – telle est la thèse affirmée au seuil du livre pour en faire saisir le fil. Mais que dit cette thèse? N'est-elle pas aussi bien une énigme? C'est donc cette énigme qui se trouvera poursuivie à travers tout le livre. Il suffisait de la faire surgir pour qu'aussitôt elle nous indique une orientation, sans doute. Mais encore fallait-il justement l'énoncer, et voici que nous apercevons que c'est la jouissance qui fait énigme pour le parlêtre. C'est donc la jouissance qui est traitée par l'écriture de chacun des quatre écrivains. Plus exactement : chacun d'eux est le produit d'un certain traitement de la jouissance par son écriture. Le véritable sujet du livre d’Alain Merlet et Hervé Castanet trouve ici son point d'équilibre. L'intérêt soutenu qu'y prend le lecteur est lié certainement au style élégant, en même temps que sérieux, avec lequel le livre est mené. Mais, bien plus, la recherche attentive, attentionnée, de la plus grande particularité de chacun des écrivains, qui rend le livre si vivant et si captivant, débouche sur un enseignement au lecteur qui, d'abord conduit avec vivacité, se voit devenir interlocuteur qui aura charge, à partir de la limite du savoir où l'auront mené Alain Merlet et Hervé Castanet, de reprendre l'enquête à son tour.
Aussi, le terme de "limite" paraît-il maintenant devoir être appelé. Je forme l'hypothèse que le choix des quatre écrivains aura été suscité par l'idée que chacun valait, d'une certaine façon, comme limite ou comme frontière.
Aussitôt Artaud nous enseigne au point le plus cruel : pour lui, nous rapporte Hervé Castanet, l'écrit est " la tentative de l'orée d'un infini percé". Qu'est-ce qu'un infini percé? Que peut en être l'orée? Tout le poids porte ici sur cette "tentative" qu'Artaud voit contrariée et "obturée". Quelle en est la relation à l'Ungrund de ce qu'il appelle le "corps pur", vie "sans fin et sans fond", " sans mesure, innommable, inconditionné"? Hervé Castanet ouvre le livre en dépliant les conséquences du "rapt du langage" qu'aura subi Artaud, en en éclaircissant la constitution de l'œuvre, examinant la fonction qu'elle prend entre l'irreprésentable et le figurable, et contribuant à un établissement de ses scansions.
Pour Jouhandeau, le problème de la limite se situe bien différemment. "Son savoir ne le met pas à l'abri de la jouissance qu'il lui faut circonscrire, par exemple en écrivant", relève Alain Merlet dans son étude dont la densité et la clarté font un véritable joyau de pathographie. L'infini, chez Jouhandeau, prend l'incidence de "l'ineffable" qu'il déclare avoir "voulu dire" avec des mots simples, et adopte l'allure des "incompatibles" qu'il aura tenté toute sa vie d'apprivoiser ou d'allier – comme, par exemple, dans ce qu'Alain Merlet appelle très joliment le "mariage des incompatibles", auquel Jouhandeau aura donné l'éclat public que l'on sait. C'est bien en quoi celui qui se qualifiait lui-même d'"alchimiste des incompatibles" pouvait aussi se proposer d'édifier Dieu par le scandale. Alain Merlet nous guide en ce nœud retors de la vie et de l'œuvre de Jouhandeau et, par dénouages successifs, nous découvre jusqu'à l'os la matière et les opérations de l'alchimiste.
Avoir consacré deux études à Jean Genet répond assurément à une nécessité qui s'impose de l'insistance d'une division traversant et la vie et l'œuvre de l'écrivain, dont témoignent, dociles à leur objet, les commentaires d'Hervé Castanet et d'Alain Merlet : nouage d'une mort mystique et flamboyante et d'une mort humble, sans nom et sans visage, comme nous le décrit Hervé Castanet; division entre l'avant et l'après Sartre; division entre ses romans et son théâtre; sursaut, enfin, tel que l'analyse Alain Merlet, de deux temps distincts face à l'emprise du masochisme. Hervé Castanet et Alain Merlet, diversement, nous montrent comment le centre incandescent de cette division se situe dans la "limite" que trouve chez Genet la jouissance perverse, donnée à lire dans la conclusion du Miracle de la rose : "Si je quitte ce livre, je quitte ce qui peut se raconter. Le reste est indicible". Cet indicible, non pas au-delà de ce qui peut être dit, mais au cœur de ce qui peut être dit devient, dès lors, la "région désespérée et éclatante où opère l'artiste", comme la hantise de ce que, jusqu'à la fin de sa vie, Genet tentera, avec les ressources de son art, "d'exorciser et de serrer d'aussi près que possible". Hervé Castanet et Alain Merlet apportent ici des éclaircissements décisifs sur les mystères de la vie et de l'art de celui que Lacan avait appelé un "témoin de notre temps".
Le livre se termine par une étude d'Hervé Castanet sur Pierre Klossowski et ses Lois de l'hospitalité. Nos amis ne pouvaient sans doute pas trouver meilleure conclusion à leur ouvrage. Les paradoxes à travers lesquels se sera soutenue leur élaboration rencontrent en effet ici leur maximum – si l'on nous permet d'emprunter ce terme à Nicolas de Cuse. Hervé Castanet parvient à nous rendre sensible la tension qu'inscrit la formule contradictoire : échanger l'inéchangeable Roberte, à travers la fiction de Pierre Klossowski et les raffinements des développements théologiques où celui-ci en recherche la résolution. Cette tension, en effet, trouve son expression, mais aussi son fondement, dans l'usage généralisé de l'oxymore qui a été, dans notre histoire intellectuelle, le trait de la théologie apophatique. Tout part de l'énigme qu'est Roberte parce qu'elle est équivoque, présentant simultanément une caractéristique et son contraire, comme le souligne Hervé Castanet, et nous plaçant face à un impossible par hypothèse, dont les développements qui s'ensuivent manifestent la puissante logique. C'est ici, dans un commentaire très précis du texte de Klossowski, l'occasion d'un fructueux retour sur les thématiques qui ont parcouru tout le livre, dont l’unité se trouve dans les apories de la jouissance pour le parlêtre. L'érotisme a rendez-vous avec la spéculation théologique, et le nœud logique qui se démontre dans le passage entre la logique signifiante et le fantasme où pointe la présence d'une jouissance sans nom, "intensité première", se manifestera dans l'inéliminable tentative et l'imparable échec d'une coïncidence des opposés.
Alain Merlet et Hervé Castanet réussissent, avec ce livre, à nous porter au-delà des limites qu'avèrent ces échecs éminents dont ils nous livrent le compte rendu et nous découvrent les ressorts. Liant la rigueur de l'analyse et la richesse luxuriante de la vie, ils en font un ouvrage d'une lecture aisée et pleine de charmes et de surprises. Mais, surtout, ils autorisent le lecteur à se saisir de leur livre comme d'un enseignement qui le change – une manière d'exception.
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