UNE JEUNE FEMME « NORMALE » ! ?


Aurelia est une jeune femme de 25 ans venue me rencontrer pour me parler d’elle sans que ne m’apparaisse d’abord aucun motif précis. Elle continue ainsi depuis plusieurs mois maintenant, particulièrement fidèle à la règle de l’association libre pourrait-on penser ….

Elle est très belle, avec un visage de madone italienne comme on en voit dans la peinture de la renaissance, très féminine, mais apprêtée n’importe comment. Elle est très fidèle aux rendez-vous, arrive à l’heure ou, si elle ne vient pas, comme il lui arrive de disparaître pendant quelques semaines, elle rappelle un peu plus tard pour, l’air contrite, s’excuser et reprendre un rendez-vous.

En séance, elle dit ce qu’elle pense, comme ça vient, sans réfléchir, « naturellement ». Son histoire biographique est pleine de trous : il m’est difficile de la recomposer à partir des anecdotes et des détails évoqués. Ses propos témoignent de ses questions, centrées sur elle-même et de sa place dans des situations de la vie quotidienne qui sont comme autant de temps de suspension du jugement. Rien donc de la figure d’une beauté idéale et irréelle comme son homonyme pour Gérard de Nerval, mais les signes d’une femme qui vit et pour qui sa vie est énigme, quelque chose qui lui est étranger, qu’elle ne comprend pas ni ne dirige.

Ce qui centre ses énoncés et son questionnement, c’est son rapport à son corps, un corps de femme qui n’en fait qu’à sa tête : il attire les garçons et elle s’éprouve alors comme une proie, ce qui lui fait très peur, à moins que ce ne ce soit de la haine qu’elle éprouve quand on la drague ….ou qu’alors, elle éprouve l’idée insistante qu’elle devrait se prostituer. Ce même corps réclame …. à boire, à manger. Ce qu’elle traduit : « j’ai des tendances à l’excès, je fais des crises de boulimie – anorexie ». Effectivement, elle ne boit pas d’alcool, mais quand elle boit, c’est en excès, jusqu’à vomir, sans pouvoir se contrôler ….. La nourriture l’attire, elle se contrôle souvent mais par moments elle cède et engloutit tout ce qu’elle voit …..….jusqu’à se faire vomir quand elle a englouti une quantité énorme de nourriture …. C’est plus fort qu’elle, elle a par moments, l’envie d’être excessive …. quoiqu’elle ait le souci de l’image de son corps, un corps qu’elle entretient par des séances effrénées de jogging ou des heures, … ( quatre heures d’affilée ) de cours de danse, jusqu’à épuisement ….

Je l’ai vue en effet changer d’allure au fil des séances, devenir bouffie puis maigrir, successivement, de façon impressionnante. Par moments, elle me dit penser à faire un métier qui concernerait son corps comme de tenir une salle de sport.

Son souci, c’est les autres, comment se protéger de la folie des autres ? Il lui faut de la franchise et souvent elle ne comprend pas, il lui faut un mode d’emploi car elle est sans esprit quand elle est en groupe. Seule, elle se retrouve et d’ailleurs elle est souvent seule.

Sa mère qu’elle côtoie car elles vivent dans deux appartements proches, « c’est le diable », il faut que je lui rende des comptes et elle juge …je ne la comprend pas, mais je ne veux pas me déconnecter, j’ai peur de moi ….J’ai fait tout le contraire de ce qu’elle voulait ! Je ne supporte pas sa voix, elle mange du persil toute la journée et fait du bruit …. Pourtant, je suis différente d’elle : à 25 ans, je ne suis pas enceinte et je n’ai pas de copain … mais les amis de l’une sont les amis de l’autre, mes amis « adolâtrent » ( sic ) ma mère ….

Un jour elle me dit qu’elle manque de caractère, qu’il lui faut récupérer de l’ego, …. alors elle lit « l’école des femmes », mais ça ne dure pas ….

Un autre jour elle me parle, sans sourciller, dans le fil de son monologue, de « son viol » …. Elle aurait été violée, à Marseille, un jour, par un garçon qu’elle n’a jamais revu, ….Un an après, elle s’est mariée …. En Turquie, un mariage blanc, arrangé, pour faire venir un garçon en France ….Il a payé, lui a payé des vacances à Bodrun …. Et puis, là bas, il y a eu un mariage religieux, un vrai mariage celui-là, avec son cousin, avec qui elle est rentrée en France et dont elle est maintenant séparée …. « Mon ex, il a fallu que je me mette avec lui, je me laissais faire …. J’étais désarticulée, facile à tout, vidée, …avec la terreur qu’il m’a fait subir, je me demande toujours pourquoi je le laisse me terroriser ». Actuellement encore, « quand il vient me chercher, il me fait du chantage affectif et ça me touche, je ne peux rien lui refuser ….J’ai peur de me lancer dans une nouvelle relation » …. « Je ne supporte pas qu’on me dise que je me fais manipuler, je ne veux pas qu’on me demande ce que je ne veux pas, je ne supporte pas qu’on soit en demande avec moi, je veux faire ce qui me plait, sans limites, ….ou je me les mets toute seule » …. « En amour, j’ai déchanté …. J’ai fréquenté beaucoup de gens violents, ….qui m’ont beaucoup violentée ….et je ne sais pas ce que je suis » ….

Elle travaille, un peu, pour de l’argent, des CDD, caissière en grande surface, vendeuse en boulangerie, …. Ca ne dure pas, il y a des femmes qui sont désagréables, qui font des choses super incorrectes, elles terrorisent comme elles peuvent ….ou le patron boulanger qui se permet des plaisanteries lourdes, chargées d’allusions sexuelles à ses formes féminines, …. Tandis qu’elle a un ami, Michael, avec qui elle court, « j’ai totalement confiance en lui », avec lui, on peut être naturel, entier, il attend pas grand chose, il a du répondant mais il ne m’écrase pas trop ». « Il faudrait que je n’aie plus peur des gens » ….

J’arrête là les citations, un certain verbatim des séances.

S’il fallait parfaire cette présentation et pour réunir le cas, l’histoire, comme on l’apprend classiquement aux étudiants en psychiatrie, autour des deux axes directeurs d’un entretien clinique, d’une part l’histoire présente de la « maladie » ( de quoi se plaint ce sujet ? ), d’autre part l’histoire biographique, pour s’interroger du rapport, s’il y en a un, entre les deux ….
Pour boucler la signification, pour vous présenter cette jeune femme de façon cohérente, si c’était nécessaire, j’attribuerai à Aurélia ce que j’ai compris, qu’elle m’a entre-dit : une jeune femme de 25 ans, aux études interrompues précocement, issue d’un milieu familial désuni, de parents séparés, cadette des deux enfants de ce couple, une mère « artiste », fumant du H et suçant bruyamment du persil toute la journée, un père dit vicieux, pervers, obsédé sexuel … Elle n’a pas de formation professionnelle, malgré quelques mois d’un enseignement du théâtre suivis au cours Florent à Paris, travaille de petits boulots qui ne subviennent pas à ses besoins ( elle paie ses séances avec la CMU), est logée en appartement par sa mère qu’elle voit de temps en temps, est mariée, en Turquie, avec un garçon, son « ex », dont elle est séparée quoiqu’ils aient encore des relations, à son corps défendant semble-t-il.

Une jeune femme en difficultés dans ses relations aux autres, facilement atteinte, déstabilisée, rendue anxieuse par des réflexions impromptues qui la concernent, surtout si elles touchent à son corps. En difficultés aussi avec ce corps et ses pulsions, dont la pulsion orale qui l’amène à boire et manger malgré elle dans des crises qu’on appelle classiquement « dipsomaniaques » ( la folie de boire ) et de boulimie suivie d’épisodes de vomissements forcés et auto-provoqués … Le sport, doit être pratiqué en excès, sans plaisir, jusqu’à épuisement, sans qu’aucune satiété ne vienne l’arrêter, pour lui donner une consistance. Ce corps dissocié est livré sans tempérance au jeu des forces obscures qui l’habitent sans qu’aucune identité ne vienne non plus lui donner des limites. Mais ici, le corps, c’est elle, le sujet identifié à la pulsion ….Une jeune femme venue parler de ce qu’elle ne maîtrise pas, de ce qui lui échappe…. qui ne prend aucun traitement psychotrope pour ce qu’elle n’en veut pas et …. qu’il n’est pas sûr qu’elle ait quelque profit à attendre d’un traitement par les neuroleptiques modernes.

Si pour les auteurs des DSM ou de la CIM française (Classification Internationale des Maladies), une telle pathologie relèverait de l’hystérie, au nom de la dissociation de la personnalité qui, au temps de l’Autre qui n’existe pas, a rompu avec la psychose sans pour autant accréditer la névrose, terme passé à l’oubli pour le syntagme plus euphonique de « troubles anxieux », qui
permet de traiter les dits troubles par une prescription au long cours d’antidépresseurs de la classe des IRS ( Inhibiteurs de la Recapture de la Sérotonine ), nous les lisons autrement.

Le diagnostic de psychose ne fait ici aucun doute, psychose « ordinaire » dit-on, forme de psychose que nous avons appris à désigner de ce nom pour pointer la discrétion des manifestations de la psychose, l’absence en particulier de ces grandes productions délirantes, énoncés manifestement hors du sens commun ou l’inhibition et le repli grave qui sous-tendent des dérèglements comportementaux explicites ou au devant du tableau. Appellation qui pourrait être élevée au rang d’un concept, si c’était nécessaire, comme la médecine psychiatrique classique l’avait fait, en isolant des tableaux et des descriptions sans les rendre opératoires ( Faut-il rappeler que ce que Bleuler appelait syndrome de discordance mentale, caractérisait la schizophrénie, dans une forme simple, ni délirante ni autistique, et apparaissait dans la non-association, le désaccord, l’absence d’accord entre eux des énoncés, des idées et des affects quand il n’y a pas de sujet défini à qui les attribuer ).
« Psychose ordinaire », c’est encore un syntagme où l’on entend l’idée qu’il s’agirait d’une forme normale de psychose, ou que la psychose est une occurrence banale du mode de rapport au monde de sujets qui passeraient couramment pour se situer dans les limites de ce qu’on appelle communément « la normale » !

Dans la clinique, c’est dans le rapport manifesté par le sujet à l’interlocuteur à qui il s’adresse, soit le transfert, à son usage de la langue que résident les clefs du diagnostic de psychose, soit dans ce qui s’appelle un style ou une stylistique, style de parole, de pensée, …. ou de vie, pour ce que pour un être vivant humain, parler ne sert pas à « communiquer » mais d’abord à se construire, à se représenter, figure in abstentia de ce qu’il est réellement et qui lui demeure inconnu ou signifiant équivalent à sa jouissance qu’il borde. Le transfert, c’est faire exister l’Autre, un autre qui ne soit ici ni un persécuteur ni l’objet d’une érotomanie.

S’il n’est pas absolument nécessaire de faire une présentation exhaustive de cette jeune femme, c’est que les moments de suspension du jugement sur ses expériences vitales, phénomènes de corps et événements de vie, qui sont autant de moments de perplexité, assez peu anxieux, ne provoquent aucun déclenchement pour ce qu’ils sont assez vite bordés par une continuité signifiante. Ils permettent par contre d’interroger son rapport à la jouissance et à la fonction de la nomination ( la parole ). Une femme a rapport d’un côté à la fonction phallique, de l’autre au désir de l’Autre S (A barré ). Les mots d’Aurélia ne sont pas des fictions, ils désignent un réel. Si « dans la psychose, l’Autre n’est pas séparé de la jouissance » pour ce que « la psychose est cette structure clinique où l’objet a n’est pas perdu, où le sujet l’a à sa disposition » dit J. A. Miller ,
« le schizophrène n’a pas d’autre Autre que la langue ». Le désir de l’Autre est ici volonté de jouissance illimitée, c’est ce dont il y a lieu de la garder, pour tempérer, pacifier en particulier son rapport aux hommes, mais aussi à la nourriture, à la boisson, …..


Aurélia manifestement ne voit pas sa vie réglée par le compte rendu qu’elle se donne de ses expériences vitales. Son histoire biographique est marquée de nombreux blancs qui sont autant de moments, d’espaces, de points indéterminés pour elle. Elle n’est guère dans une recherche du bien dire mais plutôt dans la démarche de trouver un bricolage, un nouage qui lui apporte un apaisement avec son corps, ses pulsions, le sexe, les autres quand ils la dérangent et se montrent menaçant.
Il semble que l’on puisse entendre la dimension du « pousse à La femme » dans son rapport avec les garçons, une rencontre à laquelle elle ne se dérobe pas, non sans un certain courage éthique, mais qui peut l’amener à l’idée d’en être le pantin désarticulé ou la prostituée ….Elle dit avoir été violentée par les garçons, des garçons dont elle ne peut se détacher ni avec qui elle ne peut se lier par un lien autre que ce semblant de mariage à elle imposé en un pays lointain …..

Si le transfert est en place dans son rapport à nous-mêmes, il se lit dans sa persévérance à revenir, la situation nécessite de ma part une grande réserve : pas d’interventions intempestives portant sur la signification de tel ou tel énoncé, pourtant explicitement avancé par l’intéressée qui n’en tire cependant aucune conséquence, pas d’explicitation de son histoire, aucune allusion ou introduction de la dimension sexuelle. Il n’y a pas de formule de sa position subjective : Elle n’est pas en but constamment à un Autre identifié et mal intentionné, ce n’est pas une coupable du désordre du monde, elle est plutôt en prise avec l’inconsistance de la parole et du langage dont les mots s’enchaînent dans une fuite métonymique du sens. Elle est peut-être bien persécutée par le langage, ce dont elle se protège en s’isolant, comme elle l’a fort bien repéré ….

Les pouvoirs de la parole sont donc ici très limités : il faut être disponible pour la recevoir quand elle veut parler pour ce qu’elle pourrait avoir des choses à dire mais elle ne s’engage pas dans un procès de parole que serait une cure décidée. Au contraire, elle rompt pour revenir plus tard dans ce qui apparaît soit comme des passages à l’acte qui viennent interrompre tout processus de reconstruction, soit comme une mise à l’abri de ce qui serait une persécution par le langage.

Je l’accueille, l’écoute, n’intervient guère si ce n’est pour ponctuer de mon assentiment certains propos émergeant porteurs du sceau de l’invention, comme son néologisme, « adolâtrent », qui désigne ce que font ces hommes ou ces adolescents, les mêmes, qui idolâtrent ou adorent sa mère et elle. J’attends la chute pour interrompre la séance, sur un moment où elle-même s’interrompt dans la fuite de ses idées. Elle me sourit, je lui dis au revoir en lui demandant, d’un ton qui se veut neutre, quand elle reviendra.

Après la question préliminaire à tout traitement possible de la psychose, publié par J. Lacan en 1958, qu’est-ce de nos jours que traiter la psychose ? Accueillir, écouter, se faire le secrétaire de l’aliéné et un peu plus, s’abstenir de toute intervention portant sur le sens et la fonction phallique du langage, soit donner place à un hors sens qui est la demeure de l’être.

Aider à la construction d’une solution qui fasse nouage des trois registres du réel, de l’imaginaire et du symbolique, un bricolage qui fasse un sujet dont elle puisse se servir dans son rapport aux autres : métaphore délirante, sinthome, ou lettre qui introduise une pacification de son rapport à sa jouissance. Elle en avait, un jour, à notre surprise, inventé une formule : « Il faut que je fume pour prendre le temps de respirer » …..
En haut En bas