Ouverture du séminaire de lecture de l’année 2011-2012 L’incidence du langage sur le corps


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Ouverture du séminaire de lecture de l’année 2011-2012
L’incidence du langage sur le corps
Lire en s’appuyant sur le nœud borroméen
Jacques Ruff

Deux paradigmes : les neurosciences et la psychanalyse.
Le paradigme des neurosciences : monisme matérialiste.

Pour les neurosciences, pour l’homme neuronal, pour ceux qui partent du corps biologique, le langage n’est pas aussi important que la psychanalyse le prétend. Leur paradigme consiste dans un monisme matérialiste. Les animaux, les hommes, donc le vivant et les machines forment un ensemble animé de phénomènes naturels réductibles à des calculs computationnels. L’information a délogé la place du désir. L’esprit est naturalisé. La biologie et les sciences naturelles font le nouveau paradigme.
Le paradigme de la psychanalyse : du dualisme au monisme
Au contraire des neurosciences, la psychanalyse considère que l’homme est une exception dans le règne vivant. Ceci est dû à l’incidence qu’a chez lui le langage sur le corps. Il ne suffit pas d’être né de la rencontre des deux cellules reproductrices mâles et femelles. C’est une condition nécessaire mais pas suffisante. Il faut la rencontre du langage avec ce corps naturel, avec l’organisme. Il faut ce clinamen, comme disait Lucrèce dans son De Natura, cette rencontre contingente entre ces deux domaines indépendants. Au contraire des neurosciences la psychanalyse maintient une différence entre l’homme et l’animal. Pour Lacan « l’être parlant est un animal malade ». Et ce qui paradoxalement le rend malade c’est l’incidence du langage sur son corps. C’est paradoxal car si d’un côté la psychanalyse fait l’offre de parler, comment peut-elle en même temps affirmer que l’homme est malade du langage. C’est là qu’il nous faut avancer.
L’incidence du langage : du dualisme au monisme
Dans ce dualisme corps-langage, il y a, implicitement, une prévalence du langage sur le corps. C’est le point de départ de la psychanalyse. Le symptôme s’interprète. L’interprétation en dévoilant le sens caché produit un allègement du symptôme dans le corps. La psychothérapie s’est arrêtée sur ce point là.
Pourtant ce qui va nous retenir, c’est le fait que Lacan, tout en maintenant la place du langage, va dépasser ce dualisme du départ. C’est la clinique du symptôme qui va opérer ce déplacement.
Freud et les restes symptomatiques
Freud avait pourtant constaté qu’il y avait toujours des restes symptomatiques et ceci même pour les symptômes les mieux interprétés. Il pensait qu’un analyste devait reprendre son analyse après quelque temps, refaire des tranches pour réduire encore ce reste. Lacan considèrera que ce reste, ce qui se répète et perdure, est en fait le noyau irréductible du symptôme. Ce n’est pas un reste en attente de déchiffrage. S’il y a bien une dimension symbolique du symptôme que l’interprétation peut réduire, il y a, une autre face, le noyau réel du symptôme qui fait le corps de chacun, notre façon d’être, façon unique d’être au monde. Ne pas tenir compte de ces deux faces du symptôme et privilégier le sens est une escroquerie dira Lacan. C’est une remarque un peu abrupt car Lacan a aussi le souci thérapeutique. En fait, dans bien des cas, par prudence, il ne faut pas pousser les choses trop loin. Approfondissons donc cette question du langage en rapport avec les deux faces du symptôme.
Incorporation, corporisation.

L’incorporation : le verbe s’incarne
L’incidence comporte la rencontre de deux corps que rien ne semblait devoir unir : le corps comme organisme naturel et le langage comme « corps subtil certes mais corps quand même ». L’organisme incorpore l’organe du langage qui en s'incorporant nous donne notre corps. Le corps est donc une réalité seconde, subordonnée puisque c’est le langage qui « le lui décerne ». On peut faire l’analogie avec ce que rappelle Lacan du moment de la naissance. Il y a l’intrusion ou l’aspiration de quelque chose de radicalement Autre par rapport au vivant. L’air qui entre dans le corps, son incidence, change, tout comme le langage, le fonctionnement de cet organisme. L’air qui entre dans ce corps se fera souffle et parole. Nous trouvons ici l’écho d’une thèse pneumatique classique, pneumatique au sens grec de souffle ou esprit (rouah en hébreu). C’est le fameux : « Au commencement était le verbe et le verbe s’est fait chair ».
De l’incorporation à la corporisation : l’événement de jouissance
Cette incorporation du langage pourrait donc n’être qu’une reprise du texte de St Jean si Lacan n’y avait pas ajouté cette conséquence inattendue. « C’est au moment où le verbe s’incarne que ça commence à aller vachement mal. Il n’est plus du tout heureux. Il ne ressemble plus du tout à un petit chien qui remue la queue ni non plus à un brave singe qui se masturbe…Il est ravagé par le verbe. » Bref, comme nous l’avons dit : « l’être parlant est un animal malade. »

Si l’incorporation rendait compte du moment de rencontre des deux corps, la corporisation fait le bilan de la rencontre : c’est un événement traumatique. Si l’être parlant est un animal malade, c’est qu’il est, pour reprendre les termes de Lacan, affecté, affligé par le chancre du langage qui parasite et perturbe le savoir naturel du corps, la jouissance naturelle qu’on peut lui supposer. Ici la jouissance est sous le régime de cette incidence du langage sur le corps.
Procédons par plusieurs formulations de Lacan pour nous familiariser avec cela.
L’eau du langage et les débris qui restent dans la passoire du corps
Lacan rend compte à sa façon des restes symptomatiques dont nous parlions. Il parle de « l’eau du langage » qui traverse le corps conçu comme une passoire . De l’incorporation du langage, il reste quelques « détritus », « débris » quelque chose qui ne passe pas, un reste. Il y a donc l’avènement d’un résidu, d’une incompatibilité, d’une disharmonie, d’une discordance, d’un dis-corps. Quelqu’un me racontait sa boulimie de lectures. Il ne savait plus trop ce qu’il avait lu tant il lisait. Les phrases des livres l’avaient traversé sans laisser de trace. Par contre quelques livres l’avaient marqué, avaient laissé un dépôt. Cet avènement d’un dépôt correspond pour chacun à l’événement d’une rencontre inattendue qui a laissé une trace.

Cette distinction entre l’incorporation et la corporisation nous permet donc à nouveau de soutenir les deux approches du symptôme. L’incorporation, si elle met en avant la dimension sémantique du symptôme, la recherche du sens caché, fait pourtant oublier la dimension corporelle, le régime de jouissance du corps. Au contraire la corporisation rappelle que le symptôme est dans son fond une affaire de corps. D’avoir un corps, l’homme a donc bien des symptômes qui portent la trace d’une rencontre comme événement. D’où cette phrase de Lacan : « Laissons le symptôme à ce qu’il est : un événement de corps » .
L’ombilic du rêve et du symptôme
Prenons une autre analogie pour aborder cet événement et sa trace, soit ce débris de langage qui en porte le témoignage. Lacan prend appui sur la formule célèbre de Freud à propos de l’interprétation du rêve : il y a toujours un ombilic du rêve. «Les rêves les mieux interprétés gardent souvent un point obscur ; on remarque là un nœud de pensées que l’on ne peut défaire, mais qui n’apporterait rien de plus au contenu du rêve. C’est l’ « ombilic » du rêve, le point où il se rattache à l’Inconnu (Unerkannt). Les pensées du rêve que l’on rencontre pendant l’interprétation n’ont en général pas d’aboutissement, elles se ramifient en tous sens dans le réseau enchevêtré de nos pensées. Le désir du rêve surgit d'un point plus épais de ce tissu, comme le champignon de son mycélium »6.
La corporisation comporte donc une trace, une cicatrice de la rencontre avec le corps parlant de nos parents. Chacun est « ombiliqué » au langage de ceux qui nous ont accueilli, la manière dont ils ont parlé, nous ont parlé ou se sont parlés, de toute façon à l’opacité de leur désir. Chaque corps porte la trace, trace symbolique, du malentendu dont nous sommes est né. De l’écoute à la lecture des équivoques

Comment aborder alors l’interprétation à partir de ces deux orientations du symptôme. Le départ de la psychanalyse, la pratique de l’écoute, est dans le déchiffrage, dans la recherche du sens, S1-S2, du « ça veut dire ». Mais le sens est vorace de toujours plus de sens. C’est le supplice de Tantale. Plus il cherche à attraper ce qui lui manque plus ce qu’il cherche se retire. Plus il cherche le dernier mot plus il se dérobe. Il y a une fuite du sens que la ponctuation ou la coupure de la séance tente pourtant de réduire.
Le symptôme, comme événement de corps qui se jouit, exige encore une autre approche de l’interprétation. Deux termes se sont imposés pour nous guider, détritus et ombilic. Ces deux termes n’engagent pas dans l’habituelle recherche du sens mais plutôt dans une orientation à l’envers de la précédente.
En approfondissant ces deux indications nous parviendrons à saisir que cette nouvelle orientation nous amène à conclure que la psychanalyse est plus une affaire de lecture que d’écoute.
Détritus, équivoque et écriture.
Un détritus, du latin broyé, est le résidu, le débris provenant de la désagrégation d’un corps. Cette référence au corps insiste sur la matérialité. C’est en effet le débris de la rencontre des deux corps : du langage et de l’organisme comme substance jouissante. Ce détritus devrait donc comporter deux faces : l’une au niveau du symbolique pour garder la trace de l’événement et l’autre au niveau du corps soit une valeur de jouissance puisqu’il y a un raté dans la satisfaction du sens. Qu’est ce qui dans la langue correspond à cette possibilité, à cette matérialité biface, unité de signifiant et de jouissance ? L’équivoque dit Lacan. Lacan rappelle que « la langue qu'il (l’homme) habite, est assujetti à l'équivoque…Une langue …n'est rien de plus que l'intégrale des équivoques que son histoire y a laissé persister ». Et d’ajouter « C’est la veine dont le réel ...y a fait dépôt au cours de l’âge. » Ces débris, ces détritus, ces dépôts chargés de malentendu se logeraient donc dans l’équivoque soit dans ces nominations paradoxales, dans ces moments de « trébuchement » du sens. Il n’y a pas que les trébuchements classiques du lapsus, de l’acte manqué etc.…Il y a aussi le trébuchement de l’équivoque où se ferait entendre plus spécifiquement « l’incidence du réel » dans la langue.
L’équivoque sous la forme de l’homophonie est la plus connue. Lacan en use au point qu’on a réduit la psychanalyse lacanienne à ce travers. Les titres comme « Encore » du Séminaire XX ou « l’étourdit » en portent le témoignage. Il ne manque pas de souligner au passage que le nœud lui-même, comme nom, comporte une équivoque. « Ce n’est certainement pas par hasard qu’en français le mot ne se prononce d’une façon équivoque avec le mot nœud . » C’est donc l’équivoque grammaticale entre le ne explétif qui n’est pas porteur de la négation (je crains qu’il ne vienne) et la négation redoublée dans le ne..pas qui vient se glisser au moment où nous prenons au sérieux cette analogie.
L’équivoque qui s’entend ramène à l’écriture donc à ce qui se lit. L’écriture recueille les débris du sens qui s’est rompu. C’est par l’écriture que les différents sens peuvent se différentier et se lire : en corps / encore, les tours dits / l’étourdit. Le moment de la lecture de l’équivoque, moment de coupure qui tranche dans l’inertie de la langue, est aussi celui où la langue reprend vie et peut produire dans le corps une ouverture, un réaménagement du circuit pulsionnel.
D’équivoques, Lacan en distingue en fait trois. « Ces équivoques dont s’inscrit l’à-côté d’une énonciation, se concentrent de trois points nœuds » : l’homophonie , la grammaire et la logique . La grammaire et la logique sont encore plus clairement en rapport avec l’écriture.
L’ombilic, le nœud, l’écriture

La formulation « trois points nœuds » nous permet de reprendre le deuxième terme à approfondir : l’ombilic. Lacan fait, à ce propos, une analogie entre l’ombilic et le nœud borroméen. Qu’est ce qui permet cette analogie? Tous deux comportent un « trou fermé ». La formulation « trou fermé » n’est pas évidente dit-il. Pourquoi ? Parce que c’est précisément, à nouveau une équivoque, une équivoque dans la logique cette fois-ci. Cette équivoque logique est de l’ordre d ‘un oxymore soit la réunion de deux sens opposés qui donnent une « obscure clarté ». Nous trouvons cette même modalité de l’équivoque dans le terme d’extimité, le fait que le plus extérieur, étranger est notre intime.
Déplions cette équivoque. Un trou est un orifice. Dans la clinique c’est un trou qui aspire. La pensée s’affole à le combler. Le trou pulsionnel produit un effet imaginaire d’aspiration, de succion, de pompage. Ca nous pompe l’air, nous prend la tête, nous bouffe, nous donne le vertige. Mais par ailleurs l’analogie avec l’ombilic nous renvoie bien à un trou fermé. L’ombilic, comme cicatrice, porte la trace du fait qu’on est né de ce ventre maternel là et qu’après neuf mois tout ce qui provenait de ce lieu de vie s’est bouclé, fermé. De fait le nœud borroméen est centré sur un trou, une jouissance opaque à l’imaginaire et énigmatique au sens. L’équivoque nous avait ramené à l’écriture : le nœud également. Le nœud est pour Lacan une écriture. « J’ai inventé ce qui s’écrit comme le réel…je l’ai écrit sous la forme du nœud borroméen ». A l’époque de l’imagerie médicale, le nœud borroméen peut sembler être une imagerie bien étrange. En fait ce n’est pas une image « c’est le forçage d’une nouvelle écriture …et aussi le forçage d’un nouveau type d’idée ». C’est le raté des 4 discours qui fait produire à Lacan les nœuds.
Et c’est par cette écriture, celle du nœud, que nous aborderions le plus rigoureusement l’incidence de la langue sur le corps, et le symptôme comme événement de corps. « Le corps n’a de statut respectable, au sens commun du mot, que de ce nœud. » En effet le nœud respecte les trois dimensions nécessaires pour aborder le corps : l’imaginaire, le symbolique et le réel du corps. L’approche binaire du symptôme, imaginaire–symbolique, qui ne tenait pas compte du réel, nous laissait dans l’impasse du sens. Le noeud serait donc bien un appui , un support pour penser cette nouvelle orientation et reprendre les différents problèmes de la psychanalyse. La clinique des nœuds Mais, que sont ces trois points nœuds dans le nœud borroméen et en quoi peuvent ils être un appui à la pensée pour lire les équivoques ? Rappelons brièvement en quoi consiste le nœud borroméen. C’est le nouage de trois éléments hétérogènes, représentés par des ronds de ficelles. Lacan nomme réel, imaginaire, symbolique ces trois ronds. Un ordre est à respecter. L’imaginaire passe sur le réel, le réel sur symbolique, et le symbolique sur l’imaginaire. Mais cet empilement ordonné ne constitue pas encore le nouage des trois. Pour qu’il y ait nouage borroméen il faut un entrelacement, des dessus-dessous qui respectent cet ordre sinon le nouage ne sera pas borroméen. Par ailleurs, il suffit qu’un des trois se dénoue pour que le nouage borroméen ne tienne plus. C’est l’imaginaire qui va faire lien entre le symbolique et le réel.
Les trois points nœuds dont parle Lacan forment la « texture nodale » qui enserre le trou fermé, l’ombilic du nœud borroméen. Chacun de ces points nœuds met en lien deux éléments en respectant l’ordre dont on a parlé. C’est chaque fois un nœud, un nouage de signifiant et de jouissance . Ce qui nous intéresse c’est qu’il peut y avoir, et il y a la plupart du temps, une embrouille, voire même une erreur dans le nouage. L’équivoque localise quelque chose qui est « sens dessus-dessous », un malentendu, quelque chose d’une jouissance mal ficelée, pas satisfaisante. L’interprétation qui porte sur l’équivoque dénoue, délie des attaches, des entraves qui ne cessaient pas de s’écrire d’une certaine façon. Que ça puisse cesser de s’écrire d’une certaine façon rend le nouage qui s’était constitué à sa contingence. Nous pouvons maintenant nous soutenir du nœud pour localiser nos trois points nœuds, cette triplicité nodale qui enserre la jouissance centrale. L’homophonie est dans le point nœud du réel et du symbolique avec le R>S.
La grammaire dans le point nœud de l’imaginaire et du symbolique avec le S>I. C’est une équivoque dans la phrase. Par exemple quelqu’un me disait qu’il voulait retrouver quelqu’un comme son père pour qu’il le garde. Le garde de quoi ? C’est la haine du père. La logique dans le point nœud du réel et de l’imaginaire avec le I>R. C’est dénouer la confusion entre le contingent par rapport au nécessaire ou la confusion entre l’impossible et l’impuissance ou l’interdit. Nous avons la rigueur logique dans la psychose : la logique paranoïaque et celle de l’érotomanie. Chaque erreur, dans le dessus-dessous de deux catégories, peut produire une libération de la troisième catégorie qui était retenue. Le nouage ne tient plus. Le corps en est affecté. L’erreur de nouage entre R et S libère l’imaginaire comme on le voit chez Joyce. L’homme au rat revient sur l’homophonie de « rate », mais aussi sur la logique de sa criminalité qui dans le temps est imputée à son père ou encore sur la cruauté du capitaine qu’il assimile à Freud.
Pour conclure : du symptôme au sinthome Il y a donc toujours deux temps à considérer. Le premier consiste dans la localisation de l’erreur, du ratage du nouage. Le deuxième temps implique de tirer partie de ce repérage qui nécessite de toute façon de refaire un autre nouage. C’est dans ce deuxième temps que l’on peut parler de sinthome soit le symptôme dont on se soutient désormais.
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