La rupture du paradigme VI, la substance jouissante


6e PARADIGME DE LA JOUISSANCE

 

           La rupture du paradigme VI, la substance jouissante[1]

BRUNO MIANI

 

Le paradigme 6 correspond dans l’enseignement de Lacan, à ce qui prend son départ non du langage mais de la jouissance, non du sujet mais du corps vivant. C’est une nouvelle perspective qui fait rupture.

Jusqu’à présent, Lacan avait toujours siué la jouissance dans un certain rapport avec le signifiant,  rapport d’inclusion ou d’exclusion, comme on l’a vu. Cela supposait donc un champ commun sur lequel pouvait s’inscrire une frontière. Ainsi comme l’a montré Martine Revel[2] à propos de la passe de Dominique Laurent[3], le fantasme dégagé en fin de cure, proposait une écriture de la jouissance dans son rapport à un sujet, mais il s’agit encore d’une jouissance de l’Autre c’est-à-dire une jouissance prise dans le réseau signifiant. Comme l’écrit Dominique Laurent, Roi Soleil et Reine de la Nuit sont encore des signifiants même si la cure a permis de les extraire de la chaîne signifiante et qu’ils font point final dans la passe de Dominique Laurent. D’où cette formule de jouis-sens pour la qualifier.

 

Substance jouissante

 

Pour introduire cette rupture du dernier enseignement de Lacan, prenons comme repère une indication de Jacques Lacan à la page 26 du Séminaire XX[4], où la jouissance est envisagée   commeune autre forme de substance : c’est la substance jouissante. En posant cette altérité radicale de la jouissance, la perspective que va prendre Lacan devient celle du non-rapport. 

 Cela conduit Lacan à remettre en cause son propre enseignement: cela  remet en cause le langage et la parole dans leur dimension de communication et donc de lien.

Au langage, Lacan substitue ce qu’il désigne dans un néologisme : la Lalangue qui est la parole prise non comme communication, mais comme support d’une jouissance.

C’est aussi la remise en cause de l’autonomie du symbolique avec la promotion ici d’une parole qui ne serait pas de l’Autre et qui serait donc disjointe de la structure du langage. Et Lacan ira jusqu’à faire de cette parole un équivalent de la jouissance. 

Pourquoi?

Parce que dans son dernier enseignement, Lacan affronte la question qu’il avait jusque là, mise en réserve. A la question: d’où surgit le sujet qui est représenté par un signifiant ? Lacan répond qu’il s’agit du sujet qui a un corps vivant çàd un corps qui est affecté par la jouissance.

 

 

 

Identification au corps

 

Or, si le sujet a un corps, c’est qu’il n’est pas ce corps. Il y a donc une rupture entre le sujet et son corps qui contraint le sujet à s’identifier à son corps faute de pouvoir l’être, comme l’animal.  On aime son corps parce qu’on ne l’est pas : il s’agit seulement d’une relation entre deux éléments hétérogènes et il en faudra un troisième  pour les nouer, c’est-à-dire le langage. Autrement dit, le signifiant décerne un corps au sujet. Avoir un corps passe donc par le signifiant.

 

 

Être affecté dans son corps par l’incidence de la langue

 

Il y a donc une conséquence à ce rapport initial du sujet au signifiant : le sujet n’est pas seulement représenté par le signifiant, il est également affecté par le signifiant dans son corps vivant. Il y a quelqu un qui est touché par les mots de la langue. Le terme de Parlêtre adopté à cette époque par Lacan va désigner les deux effets du signifiant: il y a certes l’effet de signifié (manque à être), mais il y a également, cet effet d’affect qui vient perturber les fonctions du corps vivant qui étaient destinées à l‘autoconservation.

Autrement dit, si l’affect est l’effet du langage dans le corps, alors il introduit un autre savoir dans le corps qui vient déranger le savoir « naturel » des fonctions biologiques. Cet autre savoir perturbateur, ce sont les effets de jouissance dans le corps (CF le rat du labo in Sé XX[5]). C’est ce qu’avait anticipé Freud avec le traumatisme, puisque au-delà de l’évènement traumatique en lui-même, Freud proposait d’en rechercher son inscription, sa trace chez le sujet, qui témoignerait du traumatisme comme effraction de la langue dans le corps du sujet. 

 

Le signifiant est le signe de la présence du sujet

 

C’est là que s’impose la nouvelle définition du signifiant :  Le signifiant est le signe du sujet.

Pourquoi ? Parce que le signe est associé à une présence (la fumée est le signe du fumeur, nous dit Lacan), alors que le signifiant représente l’absence du sujet sous la forme de son manque à être. Cette nouvelle définition prend en compte l’incidence du signifiant dans le corps: c’est la corporisation .

Cette corporisation reprend au fond, le notion freudienne de zone érogène qui déjà tentait de rendre compte du rapport du langage et de la jouissance dans le corps à travers le trajet pulsionnel.

 

Ici le témoignage de passe de Mauricio Tarrab[6] peut nous fournir un point d’appui pour avancer sur ce sujet

 

La passe de Mauricio Tarrab

 

 

1e cure:« au départ pour faire montre de savoir j’avais trop parlé »: Le passage à l’acte découvre la chute des identifications paternelles. 

La première cure dénude un symptôme fait d’inertie, d’arrêt dans la vie professionnelle et de paralysie motrice. Elle permet d’associer ce symptôme à la chute du père qu’il faut éviter. Etre paralysé pour que le père ne s’effondre pas. La première cure met déjà en avant le fantasme du soutien de l’Autre, mais les conséquences n’en sont pas tirées.

« J’étais paralysé au bord de l’effondrement du père qui m’aspirait »

A cette première étape, Mauricio Tarrab ne veut pas en savoir plus.

 

2e Cure:  j’en retiens deux souvenirs d’enfance et 2 interprétation de l’analyste.

 

-1° La marque du signifiant dans le corps :

-Il s’agit d’un premier souvenir. A 5 ans, des phobies le conduisent dans un dispensaire où on rééduquait des enfants victimes de paralysie infantile.

- deuxième souvenir : il s’agit du rêve d’un tunnel avec une excitation sexuelle à la sortie, assortyie de suffocation et de Syncope. S’impose la phrase : La mère, « c’est un souffle au coeur »

Cette phrase de sa mère constitue pour le sujet un premier temps : c’est le temps de l’aliénation aux signfiants de l’Autre maternel. Ici le sujet était comme le rat dans le labyrinthe de l’expérimentateur. Il croyait que le signifiant « souffle au cœur » le représentait auprès de sa mère, alors qu’en réalité, ce signifiant faisait seulement signe de sa prèsence.

Il ne savait qu’il était pris dans lalangue maternelle dont le souffle au cœur était l’expression.

Comme le rat dans le labyrinthe qui en appuyant de sa patte sur le clapet, fait signe de sa présence à l’expérimentateur, ici le sujet faisait de sa suffocation un symptôme de la jouissance de l’Autre.

Il avait certes situé l’origine de son symptôme comme une réponse au désir mortifère de sa mère dans une formule : « Elle me veut malade », mais cela demeurait seulement au niveau des effets de signifié et non au niveau des effets d’affect. Il croyait évoluer dans la chaîne signifiante en n’y comptant que comme manque à être, il pensait être seulement représenté par le signifiant maternel, alors qu’en réalité, c’est dans son corps qu’il avait été affecté par le signifiant.

La suffocation prise comme symptôme de l’Autre, lui demeurait donc extérieure et impénétrable.

 

Deux interprétations de l’analyste vont extraire son propre point de jouissance, elles auront ainsi une valeur séparatrice pour le sujet :

 

-Interprétation de l’analyste : « la phrase de votre mère vous a pénétré ».

 

 Par son interprétation qui vient ponctuer le souvenir d’enfance de Mauricio Tarrab, l’analyste dégage le champ de lalangue maternelle dans lequel le sujet était pris à son insu jusque là. Une langue faite à la fois, des mots de la mère mais également des dispensaires pour enfants paralysés où elle trainait jadis son enfant. Dans son intervention, l’analyste ne se tient pas du côté du signifiant mais du côté de l’affect et donc de la jouissance.

On peut dire que c’est le premier souffle.

L’interprétation vise donc cet affect produit dans le corps par le signifiant maternel, sous la forme de la suffocation. On peut dire que cette phrase maternelle l’a pénétré et l’affection traçante de la langue se marque dans cete suffocation physique. On peut parler ici de corporisaton où le signifiant, le « souffle » de l’Autre maternel se fait trace dans le corps.

 

-La deuxième interprétation de l’analyste : elle précise la première.

 

Dans un rêve le sujet montre à l’analyste un écrit où il y a une annonce terrible. En séance le sujet déclare que cet écrit n’est pas le sien.

L’interprétation de l’analyste lui répond d’une voix presqu’inaudible : Non.. c’est..le vôtre .

Encore une fois, l’analyste interprète à partir de la jouissance.

Alors que le sujet se tenait du côté de l’aliénation aux signifiants de l’Autre maternel, l’analyste le ramène à son propre point de jouissance en lui signifiant que la lecture qu’il donne dans le rêve, du désir mortifère de sa mère (« souffle au cœur ») est cependant, bien de lui.

Conséquence : « je dois prendre en charge cette lecture et la jouissance qui s’en extrait ».

On peut avancer que par anticipation, les deux interprétations de l’analyste préparent le passage du symptôme au sinthôme et donc de l’aliénation à la séparation.

Elles visent chaque fois à précipiter l’identification au symptôme.

 

Là aussi on voit se succéder deux temps :

 

Premier tempsc’est celui de la construction du fantasme inaugurée par l’interprétation séparatrice.

Occasion contingente- L’achat du livre de François Cheng: Et le souffle devient signe.

L’interprétation a fait revenir chez le sujet, un souvenir d’enfance concernant le père malade des poumons. Il devait régulièrement gonfler un ballon de football pour  soigner ses poumons. Ce souvenir donne la matrice du fantasme: Etre le souffle de l’Autre, être le souffle du père pour le sauver. Ici, le fantasme identifie à la fois l’objet (souffle) et le sujet   qui sauve l’Autre. Le sujet est relié à l’Autre par l’objet : il souffle dans le trou de l’Autre, nous dit Tarrab à ce sujet.

 

Variante

Il en donne d’ailleurs une variante qui éclaire son rapport à sa femme, à travers un rêve:

 Sa femme est séparée de lui par un ballon gonflable auquel il se cramponne; ce ballon la soutient et me soutient, dit-il. J’essaye de la toucher, le ballon m’en empêche.

Entre sa femme et lui il y a donc l’objet: on est relié et séparés par l‘objet.

Comment séparer sa femme de l’objet auquel il l’accroche? Cet objet réduit sa femme à la logique du fantasme, c’est-à-dire à l’objet qui convient au sujet dans une perspective phallique, mais cela lui fait rater l’hétérogénéité de l’Autre sexe. L’objet ici masque l’Autre radical. On peut dire également que la formule du fantasme dissimule l’Autre sexe qu’est la femme.

Au niveau du fantasme, on est encore dans le versant Nom du Père de ce qui a pénétré dans le corps par lalangue maternelle. Etre le souffle du père vient recouvrir le souffle au coeur : on est passé du souffle au cœur (Désir de la Mère) à Etre le souffle de l’Autre: Nom du  Père. Etre le Souffle de l’Autre malade (du père malade), vient recouvrir le désir mortifère de la mère à l’égard du sujet et formulé dans l’énoncé : « Elle me rend malade ».

Quand il était enfant, le sujet surveillait la respiration du père qui dort en lui donnant le rythme, pause- respiration- pause- inspiration etc. Tout cela est organisé par la phrase du fantasme : ici la jouissance est encore signifiantisée, l’affect ou la trace signifiante qui a pénétré le corps du sujet est encore ignorée.

D’où :

Second temps, celui de la pulsion : Dans sa formule, le fantasme décrivait le soutien que le sujet apporte à l’Autre défaillant. Par contre, le circuit pulsionnel qui va se dégager derrière le fantasme, dévoile l’arrière plan pulsionnel du conte altruiste du fantasme.

Tarrab :« On se retient à l’Autre pour s’assurer de cet être de jouissance que le fantasme congelait ».

La pulsion se satisfait d’un circuit où elle trouve à se satisfaire en retenant l’Autre autours duquel elle va circuler.

Au scénario du fantasme ( donner souffle à l’Autre) qui écrivait également une jouisens inscrite dans sa formulation, succède une version pulsionnelle où le trou dans l’Autre sert à la satisfaction de la pulsion dans son circuit. L’Autre est un trou par où on souffle.

 

 

Dernière séance

Commandatuba

Le sujet a rendez vous une dernière fois avec son analyste. Pendant qu’il attend sa séance, il est à nouveau pris de suffocation. Ca ne finira donc jamais !

Retour du symptôme sous la forme de la suffocation. On peut dire également qu’il s’agit d’un évènement de corps, dans le sens où il s’agit d’un bout de réel auquel s’est réduit tout le symptôme du sujet.

Or, ce symptôme présente deux niveaux : D’une part, un sens se fait entendre puisque le sujet en parle à l’analyste encore une fois, et d’autre part, c’est également une inscription inédite. La nouveauté pour le sujet c’est que l’air peut lui manquer à lui.

A la suffocation du sujet, l’analyste répondra par un : Et alors ? quoi d’autre ? Nous nous séparâmes en riant, dit Tarrab et en effet, il n’y aura pas d’autre rendez vous.

La suffocation du sujet est donc l’inverse de ce semblant d’être que lui procurait la formule du fantasme- prêter son souffle à l’Autre.

Le sujet découvre qu’il peut lui-même suffoquer et qu’il s’agit maintenant pour lui de ne pas se précipiter à combler le trou qui est dans l’Autre.

La nouveauté c’est ce réel à quoi se réduit le symptôme dans la suffocation. C’est le réel du symptôme en fin d’analyse. Bout de réel qui met à l’épreuve les solutions névrotiques du conte altruiste ainsi que la jouissence du fantasme. C’est selon Tarrab, la preuve du vrai par le réel : l’air peut lui manquer.

Ce bout de réel, la suffocation, devient le signe à quoi équivaut le symptôme réduit par la psychanalyse. A la différence du rat du labyrinthe, ici le sujet sait que c’est le signe de sa présence de sujet. Ce réel du symptôme construit un nouveau bord qui fait littoral nous dit Tarrab, entre la fiction et le réel, entre le langage et la satisfaction, entre la parole et le corps.

Ce réel du symptôme, la suffocation, équivaut pour le sujet au sinthome auquel il peut s’identifier, c’est sa marque de jouissance. C’est donc à partir de cette marque de jouissance que se fera le témoignage de la passe pour le sujet. Le rire partagé avec l’analyste dans la dernière séance, va décider de la transmission dans la passe à partir d’un point de satisfaction partagée. C’est la dimension sinthomatique de la fin de la cure où le sujet se fait entendre et se fait reconnaître à partir d’un point de jouissance partagé.

 

 

         

 

 

 

 



[1] Exposé à l’Antenne clinique de Gap, Mai 2011.

[2] Martine Revel, Exposé dans le cadre de l’Antenne clinique  05, «La jouissance discursive », Avril 2011.

[3] Laurent, Dominique, « Désidentification d’une femme » in Revue La Cause freudienne, N°47, Mars 2001, Diffusion Navarin , Seuil.

[4] Lacan, Jacques, Le Séminaire, Livre XX, « Encore »,  Seuil, Paris.

[5] J, Lacan, Séminaire « Encore », p.125 et suiv.,

[6] Tarrab, Mauricio, « Et le souffle devient signe », La Cause freudienne, N°64,nOctobre 2006, Navarin éditeur

6e PARADIGME DE LA JOUISSANCE

 

           La rupture du paradigme VI, la substance jouissante[1]

BRUNO MIANI

 

Le paradigme 6 correspond dans l’enseignement de Lacan, à ce qui prend son départ non du langage mais de la jouissance, non du sujet mais du corps vivant. C’est une nouvelle perspective qui fait rupture.

Jusqu’à présent, Lacan avait toujours siué la jouissance dans un certain rapport avec le signifiant,  rapport d’inclusion ou d’exclusion, comme on l’a vu. Cela supposait donc un champ commun sur lequel pouvait s’inscrire une frontière. Ainsi comme l’a montré Martine Revel[2] à propos de la passe de Dominique Laurent[3], le fantasme dégagé en fin de cure, proposait une écriture de la jouissance dans son rapport à un sujet, mais il s’agit encore d’une jouissance de l’Autre c’est-à-dire une jouissance prise dans le réseau signifiant. Comme l’écrit Dominique Laurent, Roi Soleil et Reine de la Nuit sont encore des signifiants même si la cure a permis de les extraire de la chaîne signifiante et qu’ils font point final dans la passe de Dominique Laurent. D’où cette formule de jouis-sens pour la qualifier.

 

Substance jouissante

 

Pour introduire cette rupture du dernier enseignement de Lacan, prenons comme repère une indication de Jacques Lacan à la page 26 du Séminaire XX[4], où la jouissance est envisagée   commeune autre forme de substance : c’est la substance jouissante. En posant cette altérité radicale de la jouissance, la perspective que va prendre Lacan devient celle du non-rapport. 

 Cela conduit Lacan à remettre en cause son propre enseignement: cela  remet en cause le langage et la parole dans leur dimension de communication et donc de lien.

Au langage, Lacan substitue ce qu’il désigne dans un néologisme : la Lalangue qui est la parole prise non comme communication, mais comme support d’une jouissance.

C’est aussi la remise en cause de l’autonomie du symbolique avec la promotion ici d’une parole qui ne serait pas de l’Autre et qui serait donc disjointe de la structure du langage. Et Lacan ira jusqu’à faire de cette parole un équivalent de la jouissance. 

Pourquoi?

Parce que dans son dernier enseignement, Lacan affronte la question qu’il avait jusque là, mise en réserve. A la question: d’où surgit le sujet qui est représenté par un signifiant ? Lacan répond qu’il s’agit du sujet qui a un corps vivant çàd un corps qui est affecté par la jouissance.

 

 

 

Identification au corps

 

Or, si le sujet a un corps, c’est qu’il n’est pas ce corps. Il y a donc une rupture entre le sujet et son corps qui contraint le sujet à s’identifier à son corps faute de pouvoir l’être, comme l’animal.  On aime son corps parce qu’on ne l’est pas : il s’agit seulement d’une relation entre deux éléments hétérogènes et il en faudra un troisième  pour les nouer, c’est-à-dire le langage. Autrement dit, le signifiant décerne un corps au sujet. Avoir un corps passe donc par le signifiant.

 

 

Être affecté dans son corps par l’incidence de la langue

 

Il y a donc une conséquence à ce rapport initial du sujet au signifiant : le sujet n’est pas seulement représenté par le signifiant, il est également affecté par le signifiant dans son corps vivant. Il y a quelqu un qui est touché par les mots de la langue. Le terme de Parlêtre adopté à cette époque par Lacan va désigner les deux effets du signifiant: il y a certes l’effet de signifié (manque à être), mais il y a également, cet effet d’affect qui vient perturber les fonctions du corps vivant qui étaient destinées à l‘autoconservation.

Autrement dit, si l’affect est l’effet du langage dans le corps, alors il introduit un autre savoir dans le corps qui vient déranger le savoir « naturel » des fonctions biologiques. Cet autre savoir perturbateur, ce sont les effets de jouissance dans le corps (CF le rat du labo in Sé XX[5]). C’est ce qu’avait anticipé Freud avec le traumatisme, puisque au-delà de l’évènement traumatique en lui-même, Freud proposait d’en rechercher son inscription, sa trace chez le sujet, qui témoignerait du traumatisme comme effraction de la langue dans le corps du sujet. 

 

Le signifiant est le signe de la présence du sujet

 

C’est là que s’impose la nouvelle définition du signifiant :  Le signifiant est le signe du sujet.

Pourquoi ? Parce que le signe est associé à une présence (la fumée est le signe du fumeur, nous dit Lacan), alors que le signifiant représente l’absence du sujet sous la forme de son manque à être. Cette nouvelle définition prend en compte l’incidence du signifiant dans le corps: c’est la corporisation .

Cette corporisation reprend au fond, le notion freudienne de zone érogène qui déjà tentait de rendre compte du rapport du langage et de la jouissance dans le corps à travers le trajet pulsionnel.

 

Ici le témoignage de passe de Mauricio Tarrab[6] peut nous fournir un point d’appui pour avancer sur ce sujet

 

La passe de Mauricio Tarrab

 

 

1e cure:« au départ pour faire montre de savoir j’avais trop parlé »: Le passage à l’acte découvre la chute des identifications paternelles. 

La première cure dénude un symptôme fait d’inertie, d’arrêt dans la vie professionnelle et de paralysie motrice. Elle permet d’associer ce symptôme à la chute du père qu’il faut éviter. Etre paralysé pour que le père ne s’effondre pas. La première cure met déjà en avant le fantasme du soutien de l’Autre, mais les conséquences n’en sont pas tirées.

« J’étais paralysé au bord de l’effondrement du père qui m’aspirait »

A cette première étape, Mauricio Tarrab ne veut pas en savoir plus.

 

2e Cure:  j’en retiens deux souvenirs d’enfance et 2 interprétation de l’analyste.

 

-1° La marque du signifiant dans le corps :

-Il s’agit d’un premier souvenir. A 5 ans, des phobies le conduisent dans un dispensaire où on rééduquait des enfants victimes de paralysie infantile.

- deuxième souvenir : il s’agit du rêve d’un tunnel avec une excitation sexuelle à la sortie, assortyie de suffocation et de Syncope. S’impose la phrase : La mère, « c’est un souffle au coeur »

Cette phrase de sa mère constitue pour le sujet un premier temps : c’est le temps de l’aliénation aux signfiants de l’Autre maternel. Ici le sujet était comme le rat dans le labyrinthe de l’expérimentateur. Il croyait que le signifiant « souffle au cœur » le représentait auprès de sa mère, alors qu’en réalité, ce signifiant faisait seulement signe de sa prèsence.

Il ne savait qu’il était pris dans lalangue maternelle dont le souffle au cœur était l’expression.

Comme le rat dans le labyrinthe qui en appuyant de sa patte sur le clapet, fait signe de sa présence à l’expérimentateur, ici le sujet faisait de sa suffocation un symptôme de la jouissance de l’Autre.

Il avait certes situé l’origine de son symptôme comme une réponse au désir mortifère de sa mère dans une formule : « Elle me veut malade », mais cela demeurait seulement au niveau des effets de signifié et non au niveau des effets d’affect. Il croyait évoluer dans la chaîne signifiante en n’y comptant que comme manque à être, il pensait être seulement représenté par le signifiant maternel, alors qu’en réalité, c’est dans son corps qu’il avait été affecté par le signifiant.

La suffocation prise comme symptôme de l’Autre, lui demeurait donc extérieure et impénétrable.

 

Deux interprétations de l’analyste vont extraire son propre point de jouissance, elles auront ainsi une valeur séparatrice pour le sujet :

 

-Interprétation de l’analyste : « la phrase de votre mère vous a pénétré ».

 

 Par son interprétation qui vient ponctuer le souvenir d’enfance de Mauricio Tarrab, l’analyste dégage le champ de lalangue maternelle dans lequel le sujet était pris à son insu jusque là. Une langue faite à la fois, des mots de la mère mais également des dispensaires pour enfants paralysés où elle trainait jadis son enfant. Dans son intervention, l’analyste ne se tient pas du côté du signifiant mais du côté de l’affect et donc de la jouissance.

On peut dire que c’est le premier souffle.

L’interprétation vise donc cet affect produit dans le corps par le signifiant maternel, sous la forme de la suffocation. On peut dire que cette phrase maternelle l’a pénétré et l’affection traçante de la langue se marque dans cete suffocation physique. On peut parler ici de corporisaton où le signifiant, le « souffle » de l’Autre maternel se fait trace dans le corps.

 

-La deuxième interprétation de l’analyste : elle précise la première.

 

Dans un rêve le sujet montre à l’analyste un écrit où il y a une annonce terrible. En séance le sujet déclare que cet écrit n’est pas le sien.

L’interprétation de l’analyste lui répond d’une voix presqu’inaudible : Non.. c’est..le vôtre .

Encore une fois, l’analyste interprète à partir de la jouissance.

Alors que le sujet se tenait du côté de l’aliénation aux signifiants de l’Autre maternel, l’analyste le ramène à son propre point de jouissance en lui signifiant que la lecture qu’il donne dans le rêve, du désir mortifère de sa mère (« souffle au cœur ») est cependant, bien de lui.

Conséquence : « je dois prendre en charge cette lecture et la jouissance qui s’en extrait ».

On peut avancer que par anticipation, les deux interprétations de l’analyste préparent le passage du symptôme au sinthôme et donc de l’aliénation à la séparation.

Elles visent chaque fois à précipiter l’identification au symptôme.

 

Là aussi on voit se succéder deux temps :

 

Premier tempsc’est celui de la construction du fantasme inaugurée par l’interprétation séparatrice.

Occasion contingente- L’achat du livre de François Cheng: Et le souffle devient signe.

L’interprétation a fait revenir chez le sujet, un souvenir d’enfance concernant le père malade des poumons. Il devait régulièrement gonfler un ballon de football pour  soigner ses poumons. Ce souvenir donne la matrice du fantasme: Etre le souffle de l’Autre, être le souffle du père pour le sauver. Ici, le fantasme identifie à la fois l’objet (souffle) et le sujet   qui sauve l’Autre. Le sujet est relié à l’Autre par l’objet : il souffle dans le trou de l’Autre, nous dit Tarrab à ce sujet.

 

Variante

Il en donne d’ailleurs une variante qui éclaire son rapport à sa femme, à travers un rêve:

 Sa femme est séparée de lui par un ballon gonflable auquel il se cramponne; ce ballon la soutient et me soutient, dit-il. J’essaye de la toucher, le ballon m’en empêche.

Entre sa femme et lui il y a donc l’objet: on est relié et séparés par l‘objet.

Comment séparer sa femme de l’objet auquel il l’accroche? Cet objet réduit sa femme à la logique du fantasme, c’est-à-dire à l’objet qui convient au sujet dans une perspective phallique, mais cela lui fait rater l’hétérogénéité de l’Autre sexe. L’objet ici masque l’Autre radical. On peut dire également que la formule du fantasme dissimule l’Autre sexe qu’est la femme.

Au niveau du fantasme, on est encore dans le versant Nom du Père de ce qui a pénétré dans le corps par lalangue maternelle. Etre le souffle du père vient recouvrir le souffle au coeur : on est passé du souffle au cœur (Désir de la Mère) à Etre le souffle de l’Autre: Nom du  Père. Etre le Souffle de l’Autre malade (du père malade), vient recouvrir le désir mortifère de la mère à l’égard du sujet et formulé dans l’énoncé : « Elle me rend malade ».

Quand il était enfant, le sujet surveillait la respiration du père qui dort en lui donnant le rythme, pause- respiration- pause- inspiration etc. Tout cela est organisé par la phrase du fantasme : ici la jouissance est encore signifiantisée, l’affect ou la trace signifiante qui a pénétré le corps du sujet est encore ignorée.

D’où :

Second temps, celui de la pulsion : Dans sa formule, le fantasme décrivait le soutien que le sujet apporte à l’Autre défaillant. Par contre, le circuit pulsionnel qui va se dégager derrière le fantasme, dévoile l’arrière plan pulsionnel du conte altruiste du fantasme.

Tarrab :« On se retient à l’Autre pour s’assurer de cet être de jouissance que le fantasme congelait ».

La pulsion se satisfait d’un circuit où elle trouve à se satisfaire en retenant l’Autre autours duquel elle va circuler.

Au scénario du fantasme ( donner souffle à l’Autre) qui écrivait également une jouisens inscrite dans sa formulation, succède une version pulsionnelle où le trou dans l’Autre sert à la satisfaction de la pulsion dans son circuit. L’Autre est un trou par où on souffle.

 

 

Dernière séance

Commandatuba

Le sujet a rendez vous une dernière fois avec son analyste. Pendant qu’il attend sa séance, il est à nouveau pris de suffocation. Ca ne finira donc jamais !

Retour du symptôme sous la forme de la suffocation. On peut dire également qu’il s’agit d’un évènement de corps, dans le sens où il s’agit d’un bout de réel auquel s’est réduit tout le symptôme du sujet.

Or, ce symptôme présente deux niveaux : D’une part, un sens se fait entendre puisque le sujet en parle à l’analyste encore une fois, et d’autre part, c’est également une inscription inédite. La nouveauté pour le sujet c’est que l’air peut lui manquer à lui.

A la suffocation du sujet, l’analyste répondra par un : Et alors ? quoi d’autre ? Nous nous séparâmes en riant, dit Tarrab et en effet, il n’y aura pas d’autre rendez vous.

La suffocation du sujet est donc l’inverse de ce semblant d’être que lui procurait la formule du fantasme- prêter son souffle à l’Autre.

Le sujet découvre qu’il peut lui-même suffoquer et qu’il s’agit maintenant pour lui de ne pas se précipiter à combler le trou qui est dans l’Autre.

La nouveauté c’est ce réel à quoi se réduit le symptôme dans la suffocation. C’est le réel du symptôme en fin d’analyse. Bout de réel qui met à l’épreuve les solutions névrotiques du conte altruiste ainsi que la jouissence du fantasme. C’est selon Tarrab, la preuve du vrai par le réel : l’air peut lui manquer.

Ce bout de réel, la suffocation, devient le signe à quoi équivaut le symptôme réduit par la psychanalyse. A la différence du rat du labyrinthe, ici le sujet sait que c’est le signe de sa présence de sujet. Ce réel du symptôme construit un nouveau bord qui fait littoral nous dit Tarrab, entre la fiction et le réel, entre le langage et la satisfaction, entre la parole et le corps.

Ce réel du symptôme, la suffocation, équivaut pour le sujet au sinthome auquel il peut s’identifier, c’est sa marque de jouissance. C’est donc à partir de cette marque de jouissance que se fera le témoignage de la passe pour le sujet. Le rire partagé avec l’analyste dans la dernière séance, va décider de la transmission dans la passe à partir d’un point de satisfaction partagée. C’est la dimension sinthomatique de la fin de la cure où le sujet se fait entendre et se fait reconnaître à partir d’un point de jouissance partagé.

 

 

         

 

 

 

 



[1] Exposé à l’Antenne clinique de Gap, Mai 2011.

[2] Martine Revel, Exposé dans le cadre de l’Antenne clinique  05, «La jouissance discursive », Avril 2011.

[3] Laurent, Dominique, « Désidentification d’une femme » in Revue La Cause freudienne, N°47, Mars 2001, Diffusion Navarin , Seuil.

[4] Lacan, Jacques, Le Séminaire, Livre XX, « Encore »,  Seuil, Paris.

[5] J, Lacan, Séminaire « Encore », p.125 et suiv.,

[6] Tarrab, Mauricio, « Et le souffle devient signe », La Cause freudienne, N°64,nOctobre 2006, Navarin éditeur

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