F. HACCOUN: La femme et l'angoisse chez Lacan et Kierkegaard


La névrose d’angoisse chez Freud

C’est en 1894, dans son manuscrit E (1), « comment naît l’angoisse », que Freud formule que le coït interrompu entraîne inévitablement chez la femme une angoisse névrotique. Il donne deux motifs d’angoisse dus à celui-ci chez les deux sexes : chez la femme, une crainte de la conception et chez l’homme, la peur de rater son exploit. Dans ce texte, il établit la constatation suivante : « La névrose d’angoisse atteint aussi souvent les femmes frigides que les autres » De ce fait la source de l’angoisse est à chercher dans des sources physiques, elle peut correspondre à n’importe quelle tension physique accumulée.

En 1895, dans névrose, psychose et perversion, dans un article appelé « qu’il est justifié de séparer de la neurasthénie un certain complexe symptomatique sous le nom de « névrose d’angoisse », Freud formalise sa théorie, cherche, d’une façon qu’il caractérise lui-même de tâtonnante, les circonstances d’apparition et l’étiologie de ce qu’il appelle névrose d’angoisse, qu’il assimile dans ce texte à l’hystérie. Il met en avant l’étiologie sexuelle de la névrose et considère séparément le cas des hommes et celui des femmes. Citons juste les cas où s’installe la névrose d’angoisse chez la femme : l’angoisse virginale ou l’angoisse des adolescentes, l’angoisse des jeunes femmes mariées, l’angoisse de celles dont les maris souffrent d’éjaculation précoce ou d’une puissance sexuelle diminuée et celles dont le mari pratique le coït interrompu ou réservé, l’angoisse des veuves ou des femmes intentionnellement abstinentes, l’angoisse de l’âge critique. Pour les hommes, l’angoisse est liée à l’abstinence, à la frustration de leur excitation (pendant les fiançailles par exemple), à la pratique du coït interrompu quoique, rajoute Freud, ceci atteint plus fréquemment les femmes. De même, la névrose d’angoisse atteint des hommes à la sénescence, période où la puissance diminue et la libido augmente. Notons là au passage la conception organique que Freud accorde à la sexualité, par l’excitation sexuelle somatique.

Reportons-nous au texte plus récent de Freud correspondant à sa 2° théorie de l’angoisse comme signal donné par le moi et plus particulièrement à la dernière page du chapitre VIII d’inhibition, symptôme et angoisse. Que nous dit Freud à propos du sexe féminin ? Qu’il est plus « disposé » à la névrose : « Lorsque, nous avons dû reconnaître l’importance du danger de castration dans plus d’une affection névrotique, nous nous sommes dit qu’il fallait toutefois nous garder de surestimer ce facteur, étant donné qu’il ne pouvait être décisif dans le cas du sexe féminin, qui est pourtant, c’est certain, davantage disposé à la névrose (2) » Le développement de la petite fille est gouverné du complexe de castration à l’investissement d’objet tendre. Mais la femme connaît surtout l’angoisse de la perte d’objet. L’angoisse provoquée se situe moins par la perte réelle de l’objet que par la perte d’amour de la part de l’objet. Citons la conclusion de Freud à ce sujet : « …nous ne sommes pas loin de supposer que la perte d’amour joue dans l’hystérie, comme condition déterminant l’angoisse, le même rôle que la menace de castration dans les phobies et que l’angoisse devant le surmoi dans la névrose obsessionnelle (3) ».

Abordons le point de vue philosophique, celui de Sören Kierkegaard qui a inspiré Lacan tout au long de son œuvre et particulièrement sur la notion d’angoisse qu’il a considérée comme un concept en soi, du nom de son texte, le concept d’angoisse. L’ouvrage récent d’Yves Depelsenaire, une analyse avec Dieu, rend compte rigoureusement de cette rencontre de Lacan et de Kierkegaard. Cette réflexion est l ‘analyse de l’histoire d’Adam et Eve, telle qu’elle se rejoue à chaque génération. Le concept de l’angoisse de Kierkegaard est une réflexion « sur le nœud entre la jouissance, la culpabilité et l’angoisse à partir du livre I de la genèse (4) »..

Kierkegaard et le concept d’angoisse chez la femme (1844)

Pour Kierkegaard, la femme est plus que l’homme sujette à l’angoisse : « L’angoisse est une défaillance féminine où la liberté s’évanouit (5)» Selon lui, c’est parce que la femme est un être dérivé (allusion au mythe de la côte d’Adam) qu’elle est plus faible que l’homme. L’angoisse est plus « réfléchie » chez Eve que chez Adam. Pourquoi ? Parce que la femme est plus sensuelle que l’homme. « …j’éclaircirai de plus près ce que j’ai dit de la femme, qu’elle a plus de sensualité que l’homme et par-là plus d’angoisse (6)».
Sa recherche montre une corrélation entre la sensualité et l’angoisse : l’accroissement de la sensualité dans la génération accroît aussi l’angoisse. « Plus il y a d’angoisse, plus il y a de sexualité (7)»
Pourquoi dit-il que la femme est plus sensuelle que l’homme ? Par sa structure physique (rapport à la beauté physique de la femme qui exclut l’esprit), par la procréation. C’est à l’instant de la naissance que l’angoisse culmine une seconde fois chez la femme. L’anxiété de la femme en couches est un fait bien connu, écrit-il.
L’angoisse est toujours à comprendre comme orientée vers la liberté. Dans la genèse en effet la séduction est une séduction féminine. Ce n’est que par l’entremise d’Eve qu’Adam est séduit par le serpent. Mais ailleurs, précise Kierkegaard, l’usage du langage donne à l’homme sa supériorité. Voici l’exemple qu’il donne de l’expérience : Si un jeune homme jette sur une jeune fille innocente un regard de convoitise, elle sera prise d’angoisse. A l’inverse, l’émotion de l’homme, si une jeune femme lui jetait un regard de convoitise, sera de la pudeur mêlée de répugnance parce qu’il est davantage déterminé comme esprit nous sommes en 1844 !
Lacan interrogera souvent ce dit de Kierkegaard selon lequel l’angoisse affecte plus volontiers la femme. Déplions son argument qui énonce qu’au niveau de la jouissance, la femme est moins sujette à l’angoisse. Voyons comment Lacan dialectise cette idée, s’en servant puis s’en détachant enfin.

L’angoisse côté homme et côté femme à partir du séminaire X de Lacan

Revenons au séminaire X de Lacan, où l’angoisse est voie d’accès de l’objet petit a, et reportons-nous plus particulièrement à la partie intitulée « l’angoisse entre jouissance et désir . Freud, nous dit Lacan, a été intuitif quand il a situé la source d’angoisse dans le coïtus interruptus où l’instrument est mis au jour dans sa fonction. Dans le coït interrompu, l’éjaculation est au dehors, provoquant l’angoisse par cette mise hors de jeu de l’instrument dans la jouissance. « La subjectivité est focalisée sur la chute du phallus( 8 )». La détumescence dans la copulation met en valeur l’une des dimensions de la castration. Lacan parle de la perception ultra précoce de Freud qui lie la fonction de la castration aux traits de l’objet caduc. C’est Freud qui a permis de mettre en avant le point de clivage entre jouissance et désir et c’est à partir de cette distinction que l’on pourra déplier ce qu’il en est du rapport à l’angoisse chez l’homme et chez la femme.
Reprenons l’idée maîtresse du séminaire et acceptons la comme base pour notre démonstration : « Le désir se constitue en deçà de la zone qui sépare jouissance et désir, et qui est la faille où se produit l’angoisse ».
Comment se situe la femme dans le domaine de la jouissance ? supérieure, nous dit Lacan car « son lien au nœud du désir est beaucoup plus lâche ». Si pour l’homme le moins phi, soit le rapport qu’il entretient avec la castration est au centre de son désir, chez la femme, « ce n’est pas un nœud nécessaire (9) ». Ainsi, l’objet phallique pour la femme vient en second et l’affronte de ce fait plus directement au désir de l’Autre. Lacan en parle comme d’une grande simplification. Il prend l’exemple du désir de l’analyste chez certaines femmes qui les mettent dans ce rapport au désir beaucoup plus libre.
Pour démonter la supériorité féminine au niveau de la jouissance, Lacan fait appel à la légende de Tirésias aveuglé. Tirésias fut rendu aveugle par la déesse Junon, jalouse. Puisque Lacan nous invite à nous reporter au texte d’Ovide, livre III° des métamorphoses (10) , vers 316 à 338, citons ces vers

« Tandis que ces évènements s‘accomplissaient sur la terre par la loi du destin, et que le berceau de Bacchus, né deux fois, était à l’abri du danger, il arriva que Jupiter, épanoui, dit-on par le nectar déposa ses lourds soucis pour se divertir sans contrainte avec Junon, exempte elle-même de tout tracas : « Assurément, lui dit-il, vous ressentez bien plus profondément la volupté que le sexe masculin. » Elle le nie. Ils conviennent de consulter le docte Tirésias ; car il connaissait les plaisirs des deux sexes ; un jour que deux grands serpents s’accouplaient dans une verte forêt, il les avait frappés d’un coup de bâton ; alors (ô prodige !) D’homme il devint femme et le resta pendant sept automnes ; au huitième, il les revit : si les coups que vous recevez, leur dit-il, ont assez de pouvoir pour changer le sexe de celui qui vous les donne, aujourd’hui encore, je vais vous frapper » Il frappa les deux serpents ; aussitôt il reprend sa forme première et son aspect naturel. Donc, pris sous arbitre dans ce joyeux débat, il confirme l’avis de Jupiter ; la fille de Saturne, en ayant éprouvé, à ce qu’on assure un dépit excessif, sans rapport avec la cause, condamna les yeux de son juge à une nuit éternelle. Mais le père tout-puissant (car aucun Dieu n’a le droit d’anéantir l’ouvrage d’un autre Dieu), en échange de la lumière qui lui avait été ravie, lui accorda le don de connaître l’avenir et allégea sa peine par cet honneur. »

C’est donc pour avoir été femme sept années consécutives que Tirésias peut témoigner de ceci : Que la jouissance des femmes est plus grande que celle des hommes. De quoi cela dépendrait-il donc ? De la limitation, nous dit Lacan, qu’impose à l’homme sa relation au désir, qui inscrit l’objet dans le registre du négatif, désigné par le (- φ). Notons que ce rapport au (- φ) ne renvoie pas ici au phallus imaginaire, présence en tant qu’il peut venir à manquer, soit à l’angoisse de castration. Il ne s’agit pas non plus dans ce séminaire du phallus signifiant de la « signification du phallus » des Ecrits, signifiant du désir qui passe par être le phallus ou l’avoir. J-A Miller (11) , dans son cours de l’an dernier, nous le pointe clairement et cette scansion est cruciale pour aborder ce séminaire X, marquant un changement de perspective essentiel. Voici ce qui peut nous servir de boussole d’orientation « …Ce qui devient central, c’est le phallus organe à opposer au phallus signifiant », « … Le (- φ) dont il s’agit note une propriété anatomique de l’organe mâle, il s’agit de la particularité anatomique de la détumescence qui frappe cet organe au moment de la jouissance ». Ainsi, sur le chemin du désir, on rencontre le phallus signifiant, alors que le phallus organe se découvre sur le chemin de la jouissance.
Comment entendre cette proposition de Lacan « la femme ne manque de rien » pour dire plus loin « ça saute aux yeux »? Ceci va bien à contre courant de l’envie du pénis, le penisneid freudien : la femme est affectée du manque. On sait combien Freud butera sur l’énigme de la féminité dans analyse finie et infinie.
Comme J-A Miller nous le présente dans son cours de l’an dernier, ce séminaire présente la sexualité féminine sous un mode inédit dans la littérature psychanalytique, en tant qu’elle développe et corrige même Freud. Ce serait les prémices de l’approche sur la sexualité féminine que Lacan abordera plus tard à partir de « L’étourdit » puis de Encore dans les années 72. Ce n’est qu’en nous référant à la perspective de considérer le phallus comme un organe que cela est concevable. En effet, sur le chemin de la jouissance, l’homme est embarrassé car il rencontre (- φ) sous les espèces de la détumescence, un certain « ne pas pouvoir (12) », c’est à dire, commente J-A Miller, cela ne concerne pas la menace paternelle mais à un instrument qui peut venir à défaillir. C’est une inversion totale que J-A Miller nous permet de pointer : c’est l’homme qui perd dans la copulation. « Il apporte l’organe et se retrouve avec (- φ)… » La femme dans cette perspective est alors en position de supériorité. C’est ainsi que le fantasme pour une femme, est le fantasme de Don Juan, rêve féminin, image d’un homme auquel il ne manquerait rien, image où le (- φ) est effacé.
Dire que « l’angoisse de l’homme est liée à la possibilité de ne pas pouvoir » n’est pas sans évoquer le mythe de la côte d’Adam, repris largement par Kierkegaard dans son ouvrage cité plus haut, le concept de l’angoisse. La côte retirée d’Adam pour créer la femme, correspond à l’objet perdu ce qui fait de la femme, pour l’homme, un objet fait avec cette côte
Toujours en lien à la genèse, Lacan reprend la tentation d’Eve pour le fruit défendu, la pomme. Cette pomme aurait pu être n’importe quel objet de tentation, ce qui lui importe avant tout chez elle, c’est le désir de l’Autre. Le désir de l’Autre donne à sa jouissance un objet dit par Lacan « convenable »

Quant à la jouissance, insistons encore sur le fait qu’il s’agit de la jouissance copulatoire, le sujet féminin ne perd rien. Quant au désir, elle a un rapport direct avec le désir de l’Autre qui n’est pas médié, qui n’a pas pour intermédiaire (- φ)
Si la femme a un rapport plus simple à son propre désir, cela se complique pour elle quand elle a affaire au désir de l’Autre, de l’homme du fait du lien que celui-ci entretient avec (- φ). Concluons par cette phrase de Lacan du séminaire X : « quand il arrive que la femme se sente être l’objet au centre d’un désir, c’est là qu’elle fuit vraiment (13) » C’est là, pourrait-on dire, qu’elle s’angoisse.

Comment alors faire pont alors entre le dire de Kierkegaard et celui de Lacan ? Le lien au désir de l’Autre nous en apporte une réponse que Lacan à la fin de son séminaire énonce. Citons: « La remarque singulière de Kierkegaard, que la femme est plus angoissée que l’homme est, je crois, profondément juste. Comment cela serait-il possible si, au niveau central, phallique, l’angoisse n’était pas faite précisément de sa relation au désir de l’Autre (14) ? » En effet si l’angoisse est un stade à franchir pour accéder au désir, si elle permet d’atteindre l’objet a cause du désir, nous pouvons concevoir qu’elle pointe sa proximité avec le désir qui comme le martèle Lacan tout au long de son enseignement est désir de l’Autre. Cet objet a est « le principe qui me fait désirer, qui me fait désirant d’un manque-manque qui n’est pas un manque du sujet mais un défaut fait à la jouissance qui se situe au niveau de l’Autre (15)»

(1) S. FREUD, La naissance de la psychanalyse, « Manuscrit E », PUF, Paris, p.80-85
(2) S. FREUD, Inhibition, symptôme, angoisse, PUF, p. 67.
Ibid., p. 67
(3) Ibid., p. 67
(4) Yves DEPELSENAIRE, une analyse avec Dieu , collection essais la lettre volée,. 2004, p 17.
(5) Sören KIERKEGAARD, le concept de l’angoisse, Tel Gallimard,1999, p.224
(6) ibid. p.. 227
(7) ibid. p.. 228
( 8 ) Jacques LACAN, L’angoisse, livre X, Le Seuil, p. 197.
(9) Ibid., p.214
(10) OVIDE, Les métamorphoses, Folio Gallimard,1992, p.116-117
(11)J-A MILLER, « Introduction à la lecture du Séminaire de l’angoisse », Le cause freudienne n° 58.
(12) J. LACAN, L’angoisse, op. cit. p 221.
(13) Ibid., p.225
(14) Ibid., p. 383
(15) Ibid., p. 382
En haut En bas