Paradigme 5 : La jouissance discursive


                          Antenne clinique de Gap 2010-2011.

Le cinquième paradigme :

La jouissance discursive.                                                           Martine REVEL

 

 

Ce cinquième paradigme porte essentiellement sur les Séminaires XVI « D’un Autre à l’autre »[1] et XVII « L’envers de la psychanalyse » [2] ainsi que sur Radiophonie dans « Autres écrits »[3], donc il porte sur une période qui va de 1968 à 1970.

 

Rappel.

Dans le quatrième paradigme Lacan revenait sur une « alliance » entre signifiant et jouissance après son Séminaire L’éthique [4]qui, elle, mettait la jouissance hors système.

Ce n’était pas un retour à la signifiantisation de la jouissance du troisième paradigme, à un effacement de la jouissance dans le signifiant, mais à une jouissance qui s’insère dans le fonctionnement du signifiant tout en s’en distinguant.

Dans ce quatrième paradigme, la jouissance apparaît sous la forme de la pulsion, pulsion qui se définit par les zones érogènes. Et l’inconscient en est ici de même structure : il s’ouvre et il se ferme.

Deux opérations :

       L’aliénation au signifiant dont résulte la division du sujet :

 Un S1 vient intervenir sur une batterie de signifiants S2, les faisant tenir ensemble. Mais dans cette opération le sujet disparaît comme sujet, $. Il s’agit de se rappeler ici de la fascination de l’Homme aux loups dont il était question dans ce qui a été amené du quatrième paradigme et en quoi cette fascination renvoyait à un phénomène de jouissance.

       La séparation comme réponse, sous la forme de l’objet pulsionnel  extrait :

Nous avions ici l’exemple du témoignage de passe de Laure Naveau[5] (dont la lecture fut faite pour ce quatrième paradigme) permettant de repérer la différence entre la pulsion « se faire dire » du côté d’une répétition de jouissance et le « devenir une voix » qui précise l’objet cédé ou produit dans la rencontre avec l’Autre.

 

Le cinquième paradigme : formalisation écrite du quatrième.

J. Lacan, dans un premier temps qui se situe dans le Séminaire XVI, formalise par l’écriture ce quatrième paradigme. C’est une écriture qu’il appellera logique au sens où il réduit ce quatrième paradigme à une écriture minimale du discours qu’il nommera discours de l’Inconscient. Tout le Séminaire XVI  peut se résumer par ces mots: « Il s’agit maintenant de poursuivre au niveau d’une autre discipline que j’appellerai la pratique logicienne »[6].

J. Lacan veut arriver à un discours sans parole, un discours où « Toute domination de la métaphore par l’image doit être tenue pour suspecte, car le support en est toujours l’image spéculaire du corps »[7].

Ceci est un point important pour passer du quatrième au cinquième paradigme : le quatrième se fondait sur les orifices du corps et sur ce qui était prélevé sur le corps. Mais pour J. Lacan qui veut un discours sans parole, c’est encore trop de matérialité, trop d’image. La parole est suspecte d’imaginaire, de bla-bla, de trop de sens. Il veut des lettres, supports d’une écriture.

 

Le discours : appareil de jouissance.

J. Lacan va alors construire ce discours comme un appareil. Un appareil qui peut servir de pince, peut servir à visser, à serrer la jouissance au plus près. « Ceci est comme un appareil. Il faut avoir au moins la notion que cela pourrait servir de levier, de pince, que cela peut se visser, se construire, de telle ou telle façon »[8].

C’est ce que J.A. Miller a appelé la jouissance discursive, la jouissance prise dans le discours.[9]

         Un S1, signifiant-maître qui intervient dans le réseau des signifiants S2 donc dans le champ du savoir.

         Un $, sujet barré parce qu’il n’est plus que représenté par ce S1 auprès d’un S2, le sujet comme effet de discours.

         Et un petit a  qui est à la fois perte ou reste de l’opération logique et qui en est aussi  le supplément : ce qui en résulte, « un plus de jouir à récupérer »[10].Il se construit sur le modèle de la « plus value » de Marx, un terme évaluable, chiffrable qui est donc loin de la partie du corps qui se détache soudain et qu’on trouve dans le quatrième paradigme. Il est ici le résultat logique d’une perte de jouissance prise dans le discours. Il est ce par quoi on sait qu’il y avait de la jouissance dans le discours. Il s’en déduit que c’est ce petit a qui donne consistance au sujet, c’est un plus de jouir qu’il récupère et c’est par là qu’il se distingue.

Voilà donc le discours de l’Inconscient que Lacan appelle aussi le discours du Maître (DM) à partir de ce signifiant S1 qui en donne le départ. Départ pour cette jouissance opaque, qui, d’être prise dans le signifiant n’a pas qu’un effet de perte mais un effet de répétition : on parle pour répéter la jouissance mais en répétant on la perd et ainsi de suite…

 

Le discours de l’Analyste , envers du discours du Maître.

 Dans le Séminaire XVII, J. Lacan explore les modalités du discours qu’il vient de construire. Il écrit ainsi quatre discours qu’il fait tourner. Il fait tourner les lettres qui constituaient le discours du Maître (S1 ; S2 ;$; a) qu’il place dans quatre positions différentes.  Quatre discours qui vont à eux quatre représenter le discours analytique (une différence est à faire entre le discours analytique et le discours de l’Analyste (DA)).

Dans une cure, on parle, on parle, on passe d’un discours à un autre, on y revient, etc…

Et la question qui préoccupe Lacan dans ce Séminaire XVII, c’est la question du terme : ça se répète…jusqu’à quand ?

C’est ici que le cinquième paradigme est un pas de plus et non pas simplement une formalisation du quatrième.

Il  construit le discours de l’Analyste comme celui qui arrête le tournis des 3 autres.

Comment ?

C’est pour tenter de répondre à cette question et à partir de ce que nous venons de dire, que nous avons fait une lecture d’un témoignage de passe qui nous semble correspondre au développement de ce cinquième paradigme.

 

Dominique Laurent : « Désidentification d’une femme ».[11]

  Le parcours d’une analyse est de mouliner longtemps ces quatre formes de discours tout en faisant des tours de plus en plus petits jusqu’à ce que le déchiffrage se réduise à un chiffrage.

 

Dominique Laurent arrive en analyse avec cet impératif : Sauver son couple.

C’est le signifiant  sauver  qui va être mis en place de S1, représentant le sujet pour un autre signifiant.

En effet on le retrouve qui se répète sous différentes formes :

Elle et lui se sont rencontrés autour du signifiant médecin.

Ce qui la renvoie au fait que son père était un grand invalide de guerre, signifiant qui la renvoie à son choix professionnel, être médecin et à l’idée qu’elle se faisait, enfant, de son métier :être médecin des plus démunis comme le Dr Schweitzer.

Elle s’identifie donc à ce docteur d’autant que le village natal de celui-ci se situe tout près de l’endroit où son père a été blessé.

A ce moment là arrive un souvenir qui la met en scène avec son père : alors qu’elle s’asphyxie dans une quinte de toux qui la conduit à avaler sa langue, son père la sauve en introduisant son doigt pour permettre une meilleure ventilation. Elle le mord.

Voilà un objet de la pulsion orale isolé :a.

Il est apparemment laissé de côté et c’est le signifiant sauver qui revient : « Le geste paternel qui sauve est irrémédiablement fixé pour elle. Alors qu’elle était entrée en analyse pour sauver son couple, elle a pris progressivement la mesure de la façon dont « sauver » organisait sa vie, que ce soit dans ses choix amoureux ou professionnels. Sauver est ainsi aperçu à partir de l’amour du père et de l’identification virile au Dr Schweitzer ».[12]

Nous voyons ici comment se manifeste la répétition de jouissance avec ce signifiant sauver qui, d’être décliné sous différentes formes laisse apparaître peu à peu un élément en plus.

Le discours de l’Inconscient ou discours du Maître produit donc ce petit a qui s’isole.

De ce fait là, c’est le discours de l’Hystérique qui prend la relève : le discours qui va alors se développer va l’être à partir de cette pulsion orale isolée qui semble avoir été laissée de côté. Ce petit a se retrouve sous la barre et le signifiant qui va commander au discours sera un signifiant touché, un $, c’est le geste paternel irrémédiablement fixé dont parle Dominique Laurent. Cette position de sujet barré va se retrouver dans deux signifiants qui arrivent là et qui sont l’anorexie et la tristesserécurrents tous deux : « Le triomphe phallique de la petite fille se produit d’emblée sur un fond de douleur insupportable. La phallicisation fit d’elle longtemps un être androgyne dans son allure, moyennement anorexique, encombrée d’un corps qui ne convenait pas ».[13] Ceci la renvoie sur un autre signifiant qui est la dépression de sa mère. Celui-ci permet alors d’apercevoir la jouissance maternelle sans pour autant qu’elle s’articule « avec ce que l’analyse avait progressivement dégagé de l’importance de la sphère orale à partir de l’examen de l’anorexie, du mutisme. Un fantasme cannibalique dans le rapport à l’Autre s’esquissait sur le mode de se faire manger par l’Autre ».[14]

L’analyse s’interrompt là.

 

Un rêve après l’analyse « met en scène une figure de carton-pâte, figure obscène et ridicule toute de noir vêtue. Personnage d’opéra qu’elle identifie au réveil à la Reine de la nuit, personnage mozartien et issu du XVIIIe siècle ».[15]

C’est à partir de ce point qu’elle rencontre un autre analyste.

Elle peut alors identifier la Reine de la nuit comme portant les oripeaux de la mort, « ceux qu’elle n’avait jamais quitté sa vie durant »[16], ceci parce qu’elle reprend les éléments de son histoire à partir de là, c’est à dire à partir de ce qui s’était peu à peu dévoilé dans les tours et détours du discours de cette première cure. Ici, dans cette nouvelle analyse, ces éléments sont mis à la surface. C’est de là que ça part. « Par l’analyse d’emblée centrée sur la position fantasmatique, cette deuxième analyse sera une analyse au-delà de l’Œdipe ».[17] Le geste paternel qui sauve est alors interprété non plus à partir de l’amour du père mais à partir de la pulsion qui s’est peu à peu dénudée dans la répétition, à savoir se faire manger par l’Autre qui devient alors se faire mordre par l’Autre. « Que restait-il alors du « je » au niveau pulsionnel ? Il restait un : je mords »[18]. Ceje mords est lu aussitôt dans l’équivoque et dans ce renversement, devient  je mort.

Reine de la nuitje mords(t) sont à ce moment là, dit Dominique Laurent, les deux faces d’une même médaille, celle d’un mode de jouir aperçu.

Cette médaille la renvoie à nouveau vers son père dont le courage pendant la guerre fut récompensé par plusieurs médailles. De ces médailles à la remise de la légion d’honneur dans la ville de Versailles qui est aussi la ville du Roi Soleil ainsi que le « dit négligemment l’analyste »[19]va surgir un nouveau signifiant, Roi-soleil, insigne du père mort qui vient alors simplement s’articuler à Reine de la nuit pour ne faire plus qu’Un.

Un qui est alors l’écriture d’un signifiant singulier, un S1 produit par le discours de l’Analyste (DA) et qui de ce fait, ne renvoie plus sur un S2. Ce S1 est alors ce qui résulte de tout le travail de déchiffrage : un chiffrage  de la jouissance.

« Ne pourrait-on pas dire surtout que ce binaire signifiant, extrait de multiples significations et de leur valeur, constitue un point de rebroussement du déchiffrage au chiffrage ? Il ne se déchiffre pas plus loin »[20].

 

Quelle est alors la différence qui existe entre le produit petit a du discours du Maître (DM) que Lacan, avec la plus-value, avait construit comme un terme qui était de l’ordre du chiffrable et ce S1, produit du DA qui arrête le tournis des discours ?

C’est qu’en formalisant les 4 discours, Lacan met l’accent sur la répétition et son terme. Il s’éloigne du produit petit a qui était la formalisation du quatrième paradigme et qui garde l’accent du fantasme comme on l’a vu dans le témoignage de Dominique Laurent avec le « se faire mordre par l’Autre ». Le plus de jouir reste une formule, une phrase qui dirait un savoir sur la jouissance.

Le S1 va dans le sens d’une écriture minimale, d’un nom de symptôme qui se déduit de la répétition, des tours du discours.

                        

La limite de cette élaboration, de ce cinquième paradigme, c’est que, tout en voulant se libérer de la parole, le discours butte encore et toujours sur du signifiant. Alors que Lacan ne cesse de dire que la jouissance est la substance de ce qui fait la psychanalyse, il n’a encore à cette époque là que le signifiant pour la serrer au plus près.

La bascule se fera avec le sixième paradigme et son nouvel outil, le nœud borroméen.

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[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, Paris, Seuil, 2006.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991.

[3] Lacan J., « Radiophonie », Les Autres Ecrits, Paris, Seuil, 2001, p. 403.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986.

[5] Naveau Laure, La voix douce, Revue de la Cause freudienne n°59, Navarin éditeur, 2005, p.181-187.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, Paris, Seuil, 2006, p.93.

[7] Ibid., p.94.

[8] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991, p. 196.

[9] Miller J.-A., « Les six paradigmes de la jouissance »,La Cause freudienne, n° 43, Navarin Seuil, 1999, p. 7-29.

[10] Lacan J.,Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991, p.56.

[11] Laurent Dominique., « Désidentification d’une femme », La Cause freudienne, n° 47, Navarin Seuil, 2000, p. 39-44.

[12] Laurent Dominique, op.cit., p. 41.

[13]Ibid., p.41.

[14]Ibid., p.42.

[15] Ibid., p.42.

[16] Laurent Dominique, op. cit., p. 42.

[17]Ibid., p. 42.

[18]Ibid., p. 43.

[19]Ibid., p. 43.

[20]Ibid;, p.44.

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