Ouverture du séminaire de lecture


Ouverture du séminaire de lectures de l’Antenne clinique à Gap

15 octobre 2010

Une coupure dans / de la langue

Jacques Ruff

 

         Je pars de la sculpture de Conques. Elle illustre un problème récurrent que la psychanalyse reprendra et qui se trouve déjà dans les religions et la philosophie grecque. Comment faire, pour le dire en terme freudien, avec la pulsion, et en terme lacanien, avec la jouissance ?

         Cette sculpture apporte une réponse surprenante: l’opération d’une coupure de la langue. Peut-on se soutenir de cette figuration pour ramasser les élaborations qui seront faites par  Freud et Lacan quant à ce qui est attendu d’une analyse dans le rapport à la jouissance ?

 

L’étonnement devant la jouissance

1) La mauvaise langue du péché dans le tympan de Conques

         Le tympan de l'abbatiale Sainte-Foy de Conques abrite une sculpture romane du jugement dernier.

         Le Jugement dernier, selon les religions monothéistes, est celui où tous les hommes devront rendre compte devant Dieu s’ils ont suivi ou pas les commandements divins. Une répartition se fera entre paradis, purgatoire et enfer[1].L’idée d’un jugement implique des lois auxquelles se référer, un droit. En fait, cette représentation d’un jugement se trouve déjà en Egypte. Osiris préside au tribunal. Anubis procède à la pesée des âmes. Le cœur est sur un plateau et sur l’autre la plume de Maat. Le résultat est consigné par Thot, un crocodile attend le résultat.

         Cette sculpture se trouve du côté des damnés où sont châtiés les péchés capitaux. Sur le linteau, on peut lire la phrase suivante : « Pécheurs, si vous ne réformez pas vos mœurs, sachez que vous subirez un jugement redoutable ».

         Ce qui nous retient ici c’est la médisance avec la langue arrachée, coupée par un démon.C’est la mauvaise langue dit un commentateur. Le médisant, menteur, calomniateur, ou blasphémateur est celui qui a péché en parole : la langue lui est arrachée. "La langue, c'est ce venin, ce monde de l'injustice, ce brasier capable d'embraser tout l'univers, enflammée qu'elle est par la Géhenne"[2]. Cet organe minuscule est donc un poison comme celui du serpent qui serait à l’origine de nos soucis. C’est un feu difficile à combattre.D’où les flammes où baigne le corps du médisant. On ne tient pas sa langue qu’on a bien pendue, on ne la tourne pas sept fois dans sa bouche etc. Ce qui est dénoncé ici dit un commentateur, c’est la perversion du langage qui trahit la vérité au lieu de la transmettre.

2) La sagesse comme traitement de la jouissance par la philosophie antique.

         Avant de se centrer sur la pratique analytique rappelons que ce rapport à la parole vraie, juste fut aussi au centre des écoles de sagesse dans la philosophie grecque. Plusieurs devises philosophiques viennent des oracles de Delphes dont le fameux « rien de trop ». Ce rien de trop invite à la juste mesure, à la tempérance, au rejet des excès. Ce qui est exclu, c’est l’hybris, la démesure, ce qui dépasse, excède la limite dans notre vie quotidienne. C’est pour cela que Lucrèce[3]voyait l’enfer sur terre et précisément dans nos passions quotidiennes.

         Les sagesses antiques, les stoïciens et les épicuriens, constituées en écoles, ont eu comme projet de traiter cet excès. Ce fut la transmission d’un un art de vivre, d’une certaine ascèse, donc d’un maniement de la  jouissance pour la tempérer. De toutes ces écoles, les cyniques ont eu l’approche la plus radicale avec la jouissance en dénonçant toutes les fausses valeurs, les hypocrisies, les semblants de jouissance. Ce fut le rejet des convenances sociales, des choses inutiles. Diogène rejette son écuelle et son gobelet en voyant des enfants qui s’en passent ou un souris qui mange des miettes. On a dit de Diogène, disciple d’Antisthène, lui-même disciple de Socrate, qu’il était « Socrate devenu fou[4]». Ce fut de même le rejet de la propreté, de la pudeur (se masturber, faire l’amour en public)  ou du faux pouvoir (Alexandre). Les cyniques étaient connus pour leur franc-parler : la parrhésia ou parrêsia[5]. Ce terme de parésia  peut nous retenir. Comment s’assurer qu’il n’y a pas une langue de bois, la langue des semblants sociaux dans nos milieux ? Lacan était dans le style parrêsia, Freud aussi. Lacan fut excommunié de l’IPA. Comment parle-t-on après eux ? Comment parle-t-on après une analyse ?

 

3) Freud et  l’hystérie comme symptôme

         Un organe, l’œil, est pris entre deux maîtres : représentation et pulsion. Cette dispute produit une perturbation au niveau de l’organe. Freud propose une théorisation. Nous dirons par la suite un paradigme. Il y a deux pulsions en lutte : pulsion sexuelle et pulsions du moi. Il n’est pas facile de servir deux maîtres à la fois. Il y a un maître, celui du bon fonctionnement du corps, son autoconservation, et un autre maître qui est une jouissance excessive de voir, dommageable au corps. Pour Freud, ces représentations sont en fait l’expression des pulsions comme volonté d’une jouissance. Il y a pour lui une liaison étroite entre pulsion et représentation.

 

La lecture de Lacan : formaliser l’apport freudien

1) Pourquoi ces paradigmes ?

         Lacan veut résoudre scientifiquement l’aporie freudienne de la représentation-pulsion. C’est une aporie au sens où l’on met ensemble des domaines qui sont apparemment incompatibles, contradictoires : corps et pensée. On bute, pour prendre l’étymologie d’aporie, sur une impasse. On ne sait pas comment avancer. Lacan pense que par les schémas optiques, la linguistique et la logique, il parviendra à la résoudre. Il se sert de disciplines qui ont, à cette époque, un statut scientifique. En fait, en analysant cette aporie, il fragmente ce que Freud unifiait. Il est alors tiraillé, écartelé entre satisfaction et signification[6]. déchiffrage et théorie des pulsions. C’est ce tiraillement qui justifie les 6 paradigmes que nous allons étudier.Pourquoi ce terme de paradigme ? Kuhn[7]et Feyerabend, deux épistémologues, adoptent cette perspective du changement de paradigme dans l’histoire des sciences. Par paradigme, il faut entendre un modèle d’explication pour résoudre des contradictions insolubles. Le chercheur en général pense à travers un modèle, un réseau de concepts qui dictent les recherches. Ainsi Newton, Lavoisier imposent de nouveaux paradigmes. La science, pour ces épistémologues, n’est pas un processus accumulatif vers la réalité. L’histoire des sciences se caractériserait plutôt par une discontinuité, par des crises et changements de paradigmes. Darwin en est l’illustration.

2) Les six paradigmes et ses outils

1° L’imaginarisation de la jouissance

2° La significantisation de la jouissance.

3° La jouissance impossible.

4° La jouissance normale

5° La jouissance discursive

6° De la structure au non-rapport.

Ces paradigmes sont soutenus chaque fois par des outils : des graphes, algorithmes, schémas.  

3) D’une lecture à partir d’un changement de paradigme du langage.

         Il y a pourtant une constante qui relie ces six paradigmes: le rapport de l’homme au langage. Comment lire alors ces six paradigmes? Une première lecture consisterait à passer en revue six façons de reconstruire, de reformuler l’aporie de la représentation et de la pulsion. Nous partirions de l’idée que chaque paradigme comporte une faille qui est corrigée, surmontée par le suivant. C’est le mode obsessionnel de la réflexion à l’infini avec vérification et le doute. Nous serions alors conduit à considérer le dernier, le 6°, comme résolvant ce que les 5 autres ne seraient pas parvenus à faire. C’est une lecture qui montrerait une progression vers la vérité. On arriverait enfin à celui qui résout les impasses précédentes. Ce serait un cheminement dialectique : thèse, antithèse synthèse. En fait le 6° paradigme n’est ni pareil ni meilleur que les cinq autres, il est différent. Il résulte d’un changement de paradigme sur le langage lui-même. S’il y a bien six paradigmes de la jouissance, une lecture attentive, après coup, ce que fait d’ailleurs Jacques-Alain Miller, fait apparaître, qu’avec le 6°, il y a un changement de perspective sur la jouissance. Ce changement de perspective est dû à un changement de paradigme du langage. Un premier paradigme, une première conception du rapport corps langage, donne la raison des cinq premiers alors que le 6° relève d’une autre logique, d’un autre paradigme. Un changement de terme dans le vocabulaire de Lacan indique cette rupture. Lacan va passer de l’usage du terme de sujet propre à une clinique du désir, terme qui indique un vide entre deux signifiants, terme propre aux 5 paradigmes, au terme de parlêtre qui n’est plus une clinique du désir mais de la jouissance. Ce changement de paradigme produit non seulement deux approches différentes de la jouissance, mais entraîne des conséquences sur la conception de la cure et particulièrement sur la conception du symptôme.                                                                                                                                                   1° ----5°    //  6°

         Je vais donc, dans cette introduction à notre travail, expliciter ces deux paradigmes du langage à partir desquels peut se fonder cette coupure dans la langue qui changerait le régime de jouissance.

 

Les deux paradigmes du langage

1) Premier paradigme du langage : signification et ponctuation.

                   C’est une clinique du désir. Le désir est un manque à être dont l’écriture est le $, effet de signification du langage qui trouve son complément, son être dans un objet pulsionnel. C’est la première formalisation du rapport corps–signifiant en termes de structure. Les 5 paradigmes vont permettre de faire émerger cette structure qui se radicalise avec les discours. On a d’un côté la logique de la langue et de l’autre un élément prélevé sur le corps qui supporte le circuit pulsionnel : $<>a. Dans la perspective de ce premier paradigme Lacan promeut le terme de ponctuation pour désigner l’acte de l’analyste qui rend lisible le texte ignoré de l’analysant. Une signification, un vouloir dire prend forme. Mais comme l’indique cette écriture, il y a aussi une dimension de jouissance. Le circuit pulsionnel est en fait comme une bande de moebius où la chaîne des signifiants tourne autour d’un objet pulsionnel.

                   D’où le support, pour notre réflexion, de cette fresque de Giotto dans la chapelle Scrovegni de Padoue. Giotto peint quatorze figures des vices et vertus. Ici un serpent sort de la bouche de l'Invidia (envie), qui est implicitement associée à la médisance. Elle marche dans un grand feu de couleur vive qui contraste avec la grisaille des figures. C’est l’illustration de la boucle de la parole comme évoquant celle de la pulsion.

                   Il n’y a donc pas de jouissance ailleurs que dans le circuit de la parole elle-même. Mais l’attention qu’on porte aux signifiants fait oublier l’objet pulsionnel en jeu  dans ce circuit. La construction du fantasme, sous-jacent à cette parole, permet de condenser, dans une phrase, la jouissance qui se répète. Cette jouissance est dédiée, dédicacée à un Autre que l’on fait exister. Parler n’est donc pas seulement un vouloir dire que l’analyste serait chargé d’interpréter sous la forme d’un « ça veut dire autre chose que ce que tu dis ». En effet, parler est déjà interpréter. Par conséquent, si l’analyste interprète une parole qui est déjà une interprétation, il engage l’analyse dans un vouloir dire infini. Il n’y a pas d’arrêt, de coupure dans cette perspective. Ce qui est oublié, c’est que le vouloir dire comporte un vouloir jouir qui lui est lié. C’est un vouloir jouir d’un lien fantasmatique à l’Autre qu’on fait exister.

                   La question est alors de savoir si on peut, malgré tout, dans ce paradigme, parler de coupure de la langue ? L’écriture du fantasme semblerait le permettre. L’algorithme de Lacan, $<>a, distingue le sujet du signifiant d’un objet hors signifiant, objet a, objet pulsionnel où se condense le reste de jouissance qui échappe à la signification et autour duquel  tourne la parole. Lacan sera pourtant insatisfait de cette formalisation. C’est une fausse coupure. La jouissance isolée, cernée n’est qu’un semblant de jouissance, une jouissance relative à ce qui échappe au symbolique.

                   Les cinq premiers paradigmes, qui ont tous une pertinence et un intérêt, montrent donc leur dépendance d’un paradigme du langage qui met en avant le sens, la signification, l’histoire. Le fantasme est la clé pour aborder la jouissance puisque l’on pense que c’est par la construction du fantasme que se résoudra le symptôme. En fait le repérage de cette jouissance ne touche pas encore à l’essentiel qui se condense dans le symptôme. Les 5 paradigmes ont épuisé les combinatoires possibles de ce paradigme du langage. Pas la peine d’en ajouter un autre. On a fait le tour de la question. Il faut changer le paradigme du langage lui-même pour dépasser l’impasse globale des cinq. 

2)Deuxième paradigme du langage : la corporisation et le mystère du corps parlant.

                   Nous ne sommes plus dans la clinique du désir, du manque à être qui court après son être perdu mais dans une clinique de la jouissance. Lacan inverse sa perspective. Il part d’une jouissance du corps, non pas celle du miroir ni celle du fantasme, mais celle qui se produit du seul fait que la vie en nous est affectée par le langage. Il y a de ce point de vue une biologie lacanienne. La vie, condition de la jouissance[8], a pris forme d’une manière particulière en l’homme.  Le nouveau départ est le mystère du corps parlant lui-même, le mystère du parlêtre. Lacan part du parlêtre là où Freud partait du concept de pulsion, « concept limite entre le psychique et le somatique ».[9]Le fait d’avoir un corps, la corporisation, est le résultat de la prise de tout le corps, plus exactement de l’organisme, par le langage qui l’affecte, le parasite et le fait fondamentalement jouir. C’est donc un corps différent de celui d’un animal. L’animal est un corps, l’homme a un corps. Avoir un corps signifie qu’on l’a acquis, qu’on peut le perdre, qu’il a une durée limitée, qu’on peut nous le prendre, qu’il peut changer durant la vie (chirurgie esthétique, transsexualisme, body-building, tatouage etc.). Il n’y a pas autre chose que ce corps qu’on a et qui est le produit de l’incidence perturbante du langage sur le savoir naturel de l’organisme. Notre corps est toujours l’événement résultant de cette incidence. C’est ce qu’on voit avec Schreber qui est joui par le langage. Il doit penser tout le temps et ne trouve pas de repos. Le Petit Hans a aussi un corps qui n’est plus pareil que celui qu’il avait avant. Il a eu une érection. Il tente de nommer cette jouissance qui est venue au corps pour la dompter. Temple Gradin[10], une autiste, tente quant à elle, d’avoir un corps. Elle témoigne de la manière dont elle a pu se construire un corps qui puisse la satisfaire. Il y a donc une lalangue de jouissance du corps bien avant qu’on puisse tenter de lui donner, par la langue, une traduction qu’on voudrait sensée.

2)D’un mode de satisfaction à un autre.

         Partir du parlêtre, donc de la jouissance, c’est partir du symptôme non comme métaphore, message à interpréter mais comme noyau irréductible de jouissance, donc de vie affectée. C’est déconsidérer le fantasme pour le symptôme. C’est en fait revenir au plus près du constat freudien pour qui le symptôme est une satisfaction substitutive, « le signe et le substitut d’une satisfaction pulsionnelle qui n’a pas eu lieu »[11] ? C’est une phrase paradoxale : le symptôme dont on se plaint est en même temps une satisfaction pulsionnelle ignorée. C’est une formation de compromis, un Janus qui conjoint une face de jouissance, satisfaction pulsionnelle inconsciente masquée par la souffrance, et une autre, un sens méconnu du sujet mais susceptible d’être déchiffré. La question est donc de trouver un mode de satisfaction là où la satisfaction propre au symptôme ne nous satisfait pas.        Que signifie mode de satisfaction ? Ce terme de mode est équivoque. Un mode n’est pas une mode qui fait référence au collectif (les symptômes peuvent trouver dans l’Autre social une expression). Un mode, une modalité est une catégorie logique, un signe[12]qu’on met devant un énoncé pour le modifier. On met le signe (et pas un signifiant) possible-impossible, nécessaire-contingent, interdit–permis devant l’énoncé qui, lui, reste fixe. Ce changement de modalité apporte un petit mieux, un allègement à l’invariant, à l’incurable. C’est là qu’on retrouve le droit de jouissance, terme juridique, qui est un droit de possession, donc un droit d’avoir un corps qui jouit sur un mode nouveau qui nous satisfait et fasse lien social.

         Il faut une condition préalable pour que ce traitement par la modalité puisse fonctionner. La jouissance du symptôme doit être reconnue par le parlêtre lui-même. Ce n’est pas comme une jouissance à soi-même inconnue. Freud[13]voit cette jouissance sur le visage de l’homme aux rats alors que celui-ci ne l’a pas encore repérée. C’est souvent le cas des témoignages de fin d’analyse. Celui qui témoigne ne voit parfois pas qu’il continue dans son témoignage d’être dans la même jouissance qu’il dénonce ou prétend avoir dépassée.

         Comment peut-on produire dans une analyse une coupure dans cette satisfaction paradoxale du symptôme pour qu’advienne une satisfaction qui convienne ? La coupure ne peut se faire que dans le parlêtre, dans cette jouissance du corps manifestée dans la parole, c’est-à-dire dans le symptôme lui-même tel qu’il est mis en jeu dans une analyse.

 

La coupure dans la langue : inconscient réel et transférentiel

1) Inconscient réel et transférentiel.

                   La « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI» revient sur cette question.[14] On part d’un événement de corps « qui a consistance de jouissance »[15]. Du seul fait qu’on parle pour un autre, qu’on tente d’articuler en mots, on transforme l’opacité de ce qui émerge en une vérité menteuse, un roman de la vérité. C’est une structuration spontanée, presque inaperçue. L’association libre, entendue au sens classique, éloigne donc du bord de l’émergence, de l’Unerkannte, du bord de jouissance qui ne dépend pas de l’Autre. On passe d’un inconscient réel, qui est primordial, à un inconscient transférentiel, symbolique mais second, voire secondaire. Pour reprendre les métaphores freudiennes dans la Science des rêves, à se fasciner sur le champignon qui se développe par l’association libre on en oublierait presque le mycélium. Ou encore, à se fasciner sur le corps, on en oublierait l’ombilic, la cicatrice d’une perte fondatrice. Et c’est vers la fuite du sens, vers le sens du symptôme, qu’on a pris l’habitude d’entendre la règle fondamentale. Freud n’y est peut-être pas pour rien.  En effet quand il énonce la règle fondamentale, il a recours à la métaphore du voyageur dans le train qui décrirait pour un autre ce qu’il voit passer à l’extérieure de la fenêtre. Cette métaphore du voyage et du récit de voyage véhicule l’image de la cure comme un itinéraire, une ligne, la flèche d’une temporalité, le sens d’une histoire qui va vers la vérité. Cette figuration linéaire d’un itinéraire n’est en fait que l’effet imaginaire de la logique du signifiant, d’un signifiant pour un autre qui emporte vers l’Autre du sens, vers un sens-joui. Mais le sens-joui oublie l’être de la jouissance.

2) La perspective du sinthome : nouvelle perspective pour le psychanalyste.

                   Un effet domino s’en suit qui porte sur les concepts fondamentaux de la cure : transfert, psychanalyste, séance courte.

                   Le transfertn’est plus au premier plan comme dans la clinique du désir branchée sur le désir de l’Autre. Joyce l’avait refusé. En produisant l’insertion d’un autre sujet dans le rapport que chaque sujet entretient à son inconscient réel, il invite au mensonge.Si l’hystérie donne sa marque au modèle classique de la cure, Jacques-Alain Millerpeut dire, que par rapport à la perspective du sinthome, le premier mensonge, le proton pseudo, est en fait le psychanalyste lui-même.

                   La place, et la fonction du psychanalyste en est changée. Il n’est que le moyen de faire passer l’inconscient du réel au symbolique[16]. Le psychanalyste est un opérateur de bords. Par un bord, il est un tentateur diabolique qui active l’enfer de la clinique du désir et de la jouissance du fantasme menteur qui laisse croire à l’existence de l’Autre. Mais par l’autre bord, il permet à l’analysant de serrer son sinthome qui se passe de l’Autre, et de la présence de l’analyste.

                   C’est la séance courte, à partir de la mise en question du transfert, qui dénude et rend encore plus sensible ce changement. On se rappelle la formule très freudienne de Lacan. « C’est dans la mesure où l’aveu de l’être n’arrive pas à son terme que la parole se porte tout entière sur le versant où elle s’accroche à l’autre ».[17] La perspective du sinthome déporte la parole du côté inverse, non pas pour s’accrocher à l’autre, mais faire qu’il puise se décrocher. Sans doute faut-il aussi que cette accroche se soit d’abord constituée.  De ce point de vue, il n’y a pas de mise en scène plus radicale de la rencontre que celle des corps en présence dans l’analyse. Lacan pratiquait non plus des séances courtes mais parfois des séances instantanées : bonjour puis au revoir. Jacques-Alain Milleren donne sa formule « Vous êtes là, je suis là aussi ; à la semaine prochaine ». Il ajoute qu’il « se pourrait que ça soit à la racine de la psychanalyse »[18].C’est à méditer.

3) Un témoignage d’une coupure dans la langue. Mauricio Tarrab[19]

         La perspective de la mise en présence prochaine des corps, le sien et celui de son psychanalyste, réactive dans son corps symptômes et angoisse. L’angoisse est un détecteur de jouissance. La question est de savoir où se localise cette jouissance. Le fantasme et symptôme se partagent cette localisation. Il faut donc qu’une coupure s’opère entre les deux pour que se localise vraiment le noyau de jouissance restante, c’est-à-dire l’incurable de la jouissance. Le fantasme, qu’il avait pourtant construit dans sa cure, se réveille à nouveau du seul fait d’avoir à parler, corps présent. Le sujet est donc activé, divisé par l’objet voix mis dans l’Autre. Mais le parlêtre, méconnu, est activé lui aussi. En effet, le corps fondamentalement jouissant est forcément pris, agité, soulevé par les signifiants qui avaient l’habitude de lui donner corps.

         Deux opération sont à distinguer : celui de l’analysant et celui de l’analyste.

         Tarrab opère déjà pour lui-même la distinction entre l’inconscient réel et transférentiel. L’inconscient transférentiel réactive la construction de son fantasme : être le souffle de l’Autre, du père ou du psychanalyste en place de père. Mais, à l’occasion de l’attente de la séance, l’attente de la mise en présence des corps, il introduisait une modalité dans la formulation invariable de son symptôme à lui connu. Il fait porter un « si » devant la formulation de son symptôme d’étouffement. Il introduit une contingence, une marque hypothétique qui brise la nécessité habituelle et répétitive de la jouissance.  Ce petit ajout en modifie la lecture. Il en déduit qu’il n’est plus  dans le régime du sujet, celui d’être le souffle de l’Autre. Il se sait alors parlêtre. « Il n’y a plus aucune portée de sens, d’interprétation. Il sait qu’il est dans l’inconscient ». C’est alors que l’idée d’un trou dans l’Autre s’impose. Ce trou prend forme dans le souffle lui-même. C’est la pause entre l’inspiration et l’expiration. Dans cet intervalle, entre ces deux bords, se creuse le trou d’une pause, d’un silence. Avant, il ne voulait pas de pause, de coupure, de béance dans l’adresse à l’Autre. Il parlait à perdre haleine. Il pensait que l’Autre le voulait. En fait c’est lui qui se satisfaisait, se retenait à l’Autre pour le faire exister. Bon travailleur, homme prévenant. Du coup, lui et l’autre ne font plus, comme avant, un seul souffle, ni une seule voix. Ce trou qui fait coupure, arrêt de la cure, est aussi dans l’espace physique du transfert. Il se révèle entre les corps des  deux parlêtres en présence. « Vous êtes là, je suis là aussi ». Pas de rendez-vous à venir. C’est entrer dans l’évidence du non-rapport fondamental, le « il n’y a pas de rapport sexuel », qui est toujours à la racine du symptôme. 

         Du côté de l’analyste, la coupure dans la séance est coupure dans la langue, entre ces deux paradigmes de la langue qui sont deux paradigmes de l’inconscient. Il entérine par son acte, « Et alors, quoi d’autres ? », la coupure que le sujet a produite lui-même. La rencontre est brève. Le rire témoigne de la surprise que produit le bouclage d’un mode de jouissance.

         Comme parlêtre, il aura toujours le souffle comme signe. Il sera pris, affecté dans ce lieu du corps puisque parler sera toujours un temps d’affect, un moment de jouissance du corps. Mais dans le corps, dans sa parole, quelque chose s’est modifié. Il ne se précipite plus par la parole vers l’autre. Il est « un peu plus dépris de l’Autre, des autres, du partenaire ». Ce « un peu plus » est un repère précis pour aborder ce que peut être une satisfaction. C’est un repère quantitatif : un peu plus, un peu moins. L’étymologie de satisfaction nous indique aussi cette quantité. Satis c’est assez, suffisamment.  C’est une satisfaction qui n’est pas de l’ordre de la guérison, de la disparition de la jouissance inhérente à la parole. C’est un repère pragmatique. C’est une satisfaction qui lui apporte, dit-il, une « disponibilité libidinale inconnue jusque-là ». C’est donc une restauration d’un autre rapport à la jouissance du corps.

 

 

 



[1]J. Le Goff La naissance du purgatoire Folio histoire 1981

[2]Saint Jacques, Ep. 3-6

[3]LucrèceDe natura, III, 980 sq, 1024

[4]Hadot P. Qu’est ce que la philosophie antique  folio 1995 p. 173

[5] Foucault  M. Le courage de la vérité Gallimard Seuil 2009 p. 303 sq

[6]Jacques –Alain Miller Revue de la Cause freudienne n° 44 « Biologie Lacanienne » p. 30

[7]Thomas Kuhn La structure des révolutions scientifiques, 1962. Flammarion 1983

[8]Jacques-Alain Miller Revue de la Cause freudienne n° 44  « Biologie lacanienne » p. 16

[9]Freud Métapsychologie p. 18

[10]Voir sur le site de la section clinque d’Aix-Marseille : T. Gradin le traitement d’une jouissance autistique 

[11]  Freud Inhibition, Symptôme, Angoisse p. 7

[12]Jacques –Alain Miller  La Cause Freudienne La psychanalyse en forme, n° 75 p. 18

[13]Freud Cinq analyses p. 207

[14]Lacan J. Autres écrits. Préface à l’édition anglaise du séminaire XI,  p. 571

[15]Miller J-A La cause freudienne  n° 71 « Nous sommes poussés par des hasards à droite et à gauche » n° 71 p. 78

[16]Miller J-A La cause freudienne  n° 74 « La passe du parlêtre » p. 122

[17]Lacan Séminaire I p. 59

[18]Miller J-A Quarto n° 96 p. 10

[19] Tarrab M., « Et le souffle s’est fait signe », La cause freudienne, n°64, Navarin 2006, p. 127

 

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