N. MAGALLON: Etude sur le schéma optique ( sém. X de Lacan)


ETUDE SUR LE SCHEMA OPTIQUE DANS LE SEMINAIRE X DE LACAN.

Ce texte est issu d’un travail préparatoire à la lecture des pages 49 à 54 du séminaire X, l’angoisse, de Lacan. Cette lecture a été proposée le 14 décembre 2004 à l’Antenne Clinique de Gap.

1) Remarques préliminaires

Avant d’aborder le schéma optique dans le séminaire X, j’ai repris la construction et l’élaboration du schéma optique dans l’enseignement de Lacan précédant le séminaire X.
Je me suis appuyée sur les textes suivants de Lacan :
- Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je de 1936 et L’agressivité en psychanalyse de 1948.
- Le séminaire I où Lacan construit le schéma optique en 1953-1954
- Remarques sur le rapport de Daniel Lagache de 1958. Le schéma optique sert de support à l’élaboration des instances de la personnalité.
- Le séminaire sur le transfert de 1960-1961.

Deux questions se présentèrent alors :
Pourquoi Lacan introduit-il le schéma optique à propos de l’angoisse ?
Qu’est-ce qui change au moment du séminaire sur l’angoisse ?

Dans ces remarques préliminaires, je retiendrais la première question.

Une première réponse peut y être apportée : l’angoisse est un affect qui se produit dans le moi. Et qui dit moi, dit stade du miroir et schéma optique.

Pour introduire le schéma optique dans le séminaire X, Lacan fait référence aux « Remarques sur le rapport de Daniel Lagache » et il nous signale qu’il prendra comme fil l’article de Freud sur l’inquiétante étrangeté, l’Unheimlich .

Dans les « Remarques … », Lacan nous indique que ce qu’il s’agit de refaire, c’est « l’esthétique transcendantale », et ce, « avec la structure définie par l’articulation signifiante » , de construire « la machine originelle qui y met en scène le sujet. »
Il rejoint ainsi Freud dans « L’inquiétante étrangeté » qui nous indique qu’il va « se livrer à des investigations esthétiques » , soit aborder « la théorie des qualités de notre sensibilité » . L’angoisse est un affect, donc quelque chose qui est dans le champ de la sensibilité, dans le champ de l’esthétique. Ce terme d’esthétique est à mettre en relation avec le terme de « scène » que Lacan utilise dans le séminaire X : « Toutes les choses du monde viennent à se mettre en scène selon les lois du signifiant ». Lacan continue : « Premier temps, le monde. Deuxième temps, la scène sur la quelle nous faisons monter les monde. » Puis, « une fois que la scène a pris le dessus, ce qui se passe, c’est que le monde y est tout entier monté, et qu’avec Descartes on peut dire Sur la scène du monde, je m’avance, comme il le fait, larvatus, masqué. »

Le schéma optique, c’est un modèle pour la constitution et la structure de cette scène.

Freud commence à définir l’Unheimlich comme le Heimlich, le familier. L’Unheimlich est ce qui était Heimlich autrefois. Puis, il étudie le contenu de ce Unheimlich. Ce contenu peut se résumer en trois espèces :
1. Des phénomènes qui se rattachent à la castration, comme l’angoisse oculaire, les yeux arrachés de l’homme de sable de Hoffmann, les mains coupées et autres membres qui prennent une autonomie par rapport à l’individu.
2. Le double. Ce phénomène se ramène « à une régression à l’époque où le moi n’était pas nettement délimité par rapport au monde et à autrui. » Retenons cela.
3. Des phénomènes qui relèvent de la toute-puissance de la pensée. Stade qui devrait être dépassé selon Freud, mais qui peut à nouveau surgir provoquant l’inquiétante étrangeté. Animisme, magie, sorcellerie et autre mauvais oeil. Et si ces phénomènes existaient vraiment ? C’est le sentiment de la réalité, de l’existence à l’extérieur de ce qui ne devrait se produire qu’à l’intérieur, qui provoque le sentiment d’inquiétante étrangeté. « Il s’agit ici d’une affaire d’épreuve de réalité » , précise Freud.
Le contenu qui provoque le phénomène d’inquiétante étrangeté est soit quelque chose de refoulé, la castration, qui fait retour, soit quelque chose de surmonté dans le passé qui revient. L’origine de l’inquiétante étrangeté est dans le familier surmonté ou refoulé. « L’étrangement inquiétant serait quelque chose qui aurait dû rester dans l’ombre et qui en est sorti. »

Ainsi, Freud ne ramène pas exclusivement l’inquiétante étrangeté à l’angoisse de castration, mais aussi à quelque chose qui met en défaut l’épreuve de réalité. Je ramènerais cela au jugement d’existence. Une fois à l’intérieur, cela existe t’il aussi à l’extérieur ? Nous verrons que le jugement d’existence tel que Freud a pu le définir dans son article La dénégation a son importance dans les « Remarques sur le rapport de Daniel Lagache ».

Freud constate aussi, que si dans les phénomènes d’inquiétante étrangeté, il y a toujours les contenus décrits plus haut. Le contraire n’est pas vrai. Ces mêmes phénomènes, y compris ceux qui se rattachent à la castration, ne provoquent pas forcément l’inquiétante étrangeté. « Nous devons donc être prêt à accepter que l’émergence du sentiment d’inquiétante étrangeté soit encore soumise à d’autres conditions que celles qui touchent au contenu…. La question de l’intérêt que présente pour la psychanalyse le problème de l’inquiétante étrangeté est réglée ; le reste nécessiterait une investigation esthétique » . C’est réglé pour Freud, pas pour Lacan, qui reprendra l’Unheimlich justement dans le champ esthétique, dans ce champ « où toutes choses puissent n’exister pas » .

2) Construction du schéma optique : le côté gauche, i(a)

a) Introduction :
Dans le séminaire X, Lacan introduit le schéma optique en nous disant que, par ce schéma, il répondra à la question que certains de ses lecteurs lui ont posée, concernant l’articulation du stade du miroir, c’est-à-dire l’image spéculaire, et du signifiant.
Ces lecteurs demandent à Lacan une « articulation plus précise entre l’image spéculaire et le signifiant » . Ils leur semblent que l’articulation, proposée par Lacan dans son enseignement précédant, est mal faite, et qu’elle présente « un hiatus »

Lacan répond deux choses :
1. « L’articulation du sujet au petit autre et l’articulation du sujet au grand Autre ne visent pas à séparer. » Elles sont liées. Lacan nous indique la « fonction de dépendance » au moi idéal (registre de l’imaginaire) et à l’idéal du moi (registre du symbolique). Nous retrouvons là l’utilisation du schéma optique pour élaborer les différentes instances du moi dans « Les remarques ... »
Il n’y a pas de hiatus à ce niveau-là. Et le schéma optique répond bien à l’articulation de l’image spéculaire et du signifiant.
2. C’est justement en précisant cette articulation comme il va le faire dans le séminaire X, que va apparaître le « hiatus, coupure, scission » nous dit Lacan. Hiatus, certes mais pas entre l’image spéculaire et le signifiant.
C’est justement en déplaçant ce hiatus que Lacan pourra préciser les conditions d’émergence de l’angoisse, et du même coup resituer l’objet a.

b) Rappel du stade du miroir.
Il se produit entre 6 mois et 18 mois. C’est le moment où l’enfant se reconnaît dans le miroir. Ce qui entraîne un moment de jubilation, car l’enfant se voit comme une unité, « forme totale du corps » , « mirage de la maturation de sa puissance » nous dit Lacan. A ce moment, il passe d’une appréhension de son corps comme morcelé « à une forme orthopédique, dit Lacan de sa totalité » . Ce stade du miroir est « une identification, à savoir la transformation produite chez le sujet quand il assume une image » .
Ce moment, où « le je, nous dit Lacan, se précipite », entendons se hâte de, « en une forme primordiale, avant qu’il ne s’objective dans la dialectique de l’identification à l’autre et que le langage ne lui restitue sa fonction de sujet. » Dès 1936, on peut constater que Lacan tente de nouer déjà ce qu’il appellera plus tard imaginaire et symbolique.
On trouve, là, la thématique du drame de la jalousie primordiale et de l’agressivité inhérente au stade du miroir, car Je est un autre. Face à mon semblable, c’est lui ou moi et cela ne comporte aucune médiation sans qu’intervienne le grand Autre.
Et, en effet, l’enfant se retourne vers l’adulte qui le porte pour obtenir un signe : est-ce bien moi ? Qui authentifie cette image comme moi du sujet.

L’angoisse ici s’entend dans le « je me hâte » de m’identifier à mon semblable faute de quoi « que vais-je être ? »

c) L’image réelle : i(a)
Dans le séminaire I ou dans les « Remarques… » , Lacan construit le schéma optique à partir de l’expérience de physique dite de « l’illusion du bouquet renversé ». Reprenons les termes de l’illusion : des fleurs (A-B) dans une boîte (S), sur la boîte un vase (C), ce dispositif se reflétant dans un miroir sphérique. Apparaît alors au dessus du vase une image A’-B’ des fleurs donnant l’illusion d’être prise dans l’encolure du vase. Cette illusion ne se produit que si l’œil se situe dans le cône g-b.
Cette image est dite réelle parce qu’on la voit là où elle est, en opposition à l’image dite virtuelle produite dans un miroir plan.

Lacan, dans le schéma optique, inverse les fleurs et le vase.
Le vase est dans la boîte S. Donc là où se situe l’œil, il ne le voit pas. Le vase est caché par la boîte. Les fleurs sont sur la boîte S. L’image i(a) correspond à l’image réelle du vase produite par le miroir sphérique donnant l’illusion que les fleurs présentes au dessus de la boîte sont prises dans l’encolure d’un vase imaginaire, lui.
Je n’ai pas trouvé de schéma de la partie gauche du schéma complet, celle reprenant l’illusion du bouquet renversé. Pour la clarté de l’exposé, je propose au lecteur la partie gauche du schéma complet des « Remarques sur le rapport…. » (fig. 3) où i(a) apparaît.
Lacan met dans la boîte un vase, en tant que le vase est une illustration de ce que peut être un corps, soit un contenant. « Et ce que le modèle indique aussi par le vase caché dans la boîte, c’est le peu d’accès qu’à le sujet à la réalité de ce corps… Il l’imagine comme un gant retourné. »
Les fleurs, ce sont l’objet du désir, en tant que fondamentalement perdu. L’objet de satisfaction de l’Esquisse de Freud, cet objet mythique qui apaiserait toute tension. Un objet qui renvoie à une complétude totale, comme celle de l’enfant au sein de la mère, ou de l’enfant dans l’utérus. Notons déjà que cette complétude, tant désirée, ne peut être qu’imaginaire.
Cette image réelle est quelque chose qui se constitue avant le stade du miroir. « Voilà, dit Lacan, comment nous pouvons nous représenter le sujet d’avant la naissance du moi, et le surgissement de celui-ci. » C’est la constitution du moi, en tant que le moi est le premier objet d’investissement libidinal.

Pourquoi ce montage et quel est sont intérêt ?
1. Cette image, le sujet ne peut pas la voir directement. Il ne peut la voir qu’en une position extérieure à lui-même. Il ne se voit que du champ de l’autre. Et c’est bien d’un autre que viendra cette image.
2. De ce dehors, se produit l’illusion que le vase contient les fleurs. Mais cette illusion, précise bien Lacan, ne peut se produire que si l’œil a une bonne accommodation. Ce sont les fleurs, qui, outre le fait d’être prises dans l’encolure du vase, souhait du sujet, permettent d’accommoder l’œil et de rendre visible i(a). Elles sont le guide qui permet au sujet d’apercevoir i(a). Se produit alors l’illusion d’un corps se saisissant de l’objet de son désir tant recherché et illusoirement retrouver.

Ce schéma, dans le séminaire I, est un outil pour traiter l’articulation du réel et de l’imaginaire : « L’imaginaire peut inclure du réel et du même coup le former » . Plutôt que du réel, il s’agit plus d’une mise en forme du monde, de ce monde qui sera appelé à monter sur scène dans le deuxième temps du schéma optique, du côté droit du schéma. Et « le réel peut inclure de l’imaginaire et du même coup le situer » . C’est bien grâce à la présence réelle dans le monde des fleurs que peut surgir l’image réelle i(a), seul voie d’accès que l’homme a à son corps.
A ce niveau, le hiatus se produit dans le fait que i(a) + a est une illusion. Le lieu de l’être en tant que corps et les objets du désir ne se rencontreront jamais. Il y a là un rapport impossible. L’impossible de ce rapport est métaphorisé par la boîte qui contient le vase, rendant impossible la présence conjointe des fleurs et du vase, fussent-ils séparés.

3) Le schéma complet

a) Préalable au schéma complet des « Remarques… » :
D’abord, Lacan nous rappelle l’« antériorité du rapport au discours de l’Autre sur toute différenciation primaire ». Il y a d’abord le discours de l’Autre, avant même la naissance du sujet.
Mais qu’est-ce que le sujet avant sa naissance? « Un pôle d’attributs, c’est-à-dire de signifiants plus ou moins liés dans un discours » . Il aura à surgir de cet amas d’attributs. Ce qui est déjà en soi une difficulté.
On retrouve la définition du signifiant : le sujet n’est que représenté par un signifiant pour un autre signifiant. Dans ce n’est que, entendons « le drame du sujet dans le verbe, c’est qu’il y fait l’épreuve de son manque-à-être » . Et « c’est parce qu’elle pare à ce moment de manque qu’une image vient à la position de supporter le prix du désir. » On voit, là, l’importance de i(a).

Un sujet comme pôle d’attributs, au sens du jugement d’attribution. Attribution qui vient de l’Autre. Bejahung primordiale : pour que toute chose soit, il faut d’abord qu’il lui soit attribuée une qualité, dit Freud, entendons il faut d’abord une première symbolisation.

Ensuite, il faut que, de cet amas de signifiants, le sujet surgisse. « Où ça ? »
« Le ça est inorganisé » , brousse des pulsions, dit Lacan. Il faut que, dans cette brousse, se dégage une place, pour que le sujet vienne y prendre place pourrait-on dire. Erreur, car le sujet manque à être.
Aussi, cette « absence » du sujet, qui dans le ça inorganisé, se produit quelque part, est la défense qu’on peut appeler naturelle, si marqué d’artifice que soit ce rond brûlé dans la brousse des pulsions »
Défense nécessaire à dégager un lieu. Deux types de défense, refoulement ou forclusion, qui pourraient se comparer à une « élision du signifiant » , nous dit Lacan. Il fait référence ici à la dénégation de Freud, qui permet de suspendre l’affirmation primordiale. En quelque sorte, il s’agit, par cette défense, d’insérer un écart dans l’amas des signifiants.
Et c’est à cette place que tout chose est appelée à exister ou pas. Jugement d’existence selon Freud. Que Lacan reprend : « Cette place rend possible d’être la place d’une absence : que tout chose puisse n’exister pas. »
Il faut partir de ceci : le sujet ne se signale que d’un rond brûlé dans la brousse des pulsions. Et cette place du sujet, vide, « offre aux autres instances la place où camper pour y organiser les leurs » .

b) Le schéma complet dans les « Remarques… » :
Nous avons vu l’importance de i(a), l’image spéculaire, narcissique, en tant que c’est la seule voie d’accès du sujet à son corps, et tout aussi bien, même si c’est imaginairement aux objets de son désir. Mais voilà, cette image i(a), le sujet ne peut pas la saisir, là où il est. Pour cela, il suffit de rajouter un miroir plan pour que le sujet voit virtuellement cette image, pour que le sujet se voit. C’est ce que Lacan fait.
Le miroir plan, c’est la figuration de l’Autre qui dégage ainsi un espace virtuel, côté droit du schéma. Alors le sujet voit se refléter i(a) en i’(a) et dans l’encolure les fleurs (a’) qui y sont prises.
C’est la constitution de la scène virtuelle, eine andere Schauplatz dit Freud, où le sujet ne peut s’appréhender que dans l’Autre.
Le miroir plan peut être opaque comme dans le rêve. C’est pourquoi tous les personnages du rêve sont toujours le moi du sujet. Ou il peut être transparent en état de veille, et là sur cette scène défile le monde qui va être mis en forme, et c’est le monde des objets libidinaux qui est ainsi créé.

« Ce à quoi nous avons affaire dans le monde, n’est-ce pas simplement les restes accumulés de ce qui venait de la scène quand elle était, si je puis dire, en tournée ? » « A partir de là, la question est posée de savoir ce que le monde doit à ce qui est redescendu de cette scène. »

Sur cette scène, le sujet va chercher à retrouver l’image, i’(a), image cette fois virtuelle, de i(a). Puisque cette image i’(a) est celle qui permettrait un accès à l’objet de son désir. Et « c’est bien de là que l’image i’(a) prend son prestige » nous dit Lacan. C’est le moi idéal.
i(a), c’est le moi, ai-je dit, en tant que premier objet d’investissement libidinal. A partir de i(a) sera investie libidinalement i’(a), c’est-à-dire les objets du monde montés sur scène. C’est la théorie du narcissisme de Freud. La libido objectale est une libido qui vient du moi. Le moi est le grand réservoir de la libido, qui, à partir de lui, se déverse en i’(a) constituant ainsi la réalité .
Et, nous dit Lacan : « Si le sujet pouvait être réellement, et non par l’intermédiaire de l’Autre », à droite du schéma, « il aurait relation avec ce qu’il s’agit de prendre » dans l’encolure du vase, dans « l’image spéculaire i(a), à savoir l’objet de son désir, a » . Mais le sujet ne peut pas être réellement du côté droit, il n’a accès, par l’intermédiaire de l’Autre, qu’à i’(a), une image virtuelle et c’est pourquoi Lacan dit que plus le sujet cherche à « donner corps » à ce qu’il croit être l’objet de son désir i’(a), plus il cherche à préserver le côté intact de ce qui « dans l’objet de ce désir représente l’image spéculaire i(a)… Et plus, il est leurré ».
D’où une fois de plus, l’importance de l’image spéculaire i(a).

Pour l’instant, je suis restée uniquement sur l’axe imaginaire, dit couramment a-a’, plus exactement i(a)-i’(a). Le problème, c’est que cet axe ne tient pas.
Certes, le sujet se reconnaît dans le miroir. Il se reconnaît dans cette image, comme semblable à l’autre, au petit autre. Mais alors est-il bien sûr que ce soit à lui que cette image donne une unité ? Cette image lui est donnée, mais il faut qu’elle soit authentifiée. Authentifiée par l’Autre. C’est le mouvement de l’enfant au stade du miroir, que Lacan rappelle chaque fois : « L’enfant se tourne vers l’adulte comme pour en appeler à son assentiment, puis il revient vers l’image, il semble demander à celui qui le porte, et qui représente ici le grand Autre, d’entériner la valeur de cette image. »
De cet Autre, viendra le signe, l’index que c’est bien lui. L’ensemble de ces index forme l’Idéal du moi, fonction du symbolique, noté grand I, sur le schéma. Donc d’un côté, une image i(a) qui pare au manque à être : « Projection, fonction de l’imaginaire. A l’opposé vient s’installer au cœur de l’être pour en désigner le trou, un indice : introjection, relation au symbolique. »

La constellation I, c’est ce qui forme les points de repère pour le sujet sur la scène.
Si cela est possible, c’est parce que le sujet est un être parlant, c’est-à-dire qu’il possède une sensibilité particulière au signifiant, et qu’ainsi le « trait unaire entre en jeu », nous dit Lacan. C'est-à-dire qu’un signifiant (venant de l’Autre évidemment) peut le représenter… C’est l’identification primordiale de Freud qui avait noté qu’elle se faisait par traits.
« C’est à partir de là que s’inscrit la possibilité de la reconnaissance comme telle de l’image spéculaire » . Je ne crois pas qu’on puisse, en étant rigoureux, identifié le trait unaire à l’Idéal du moi. Mais c’est parce que le sujet est déjà marqué d’un trait, déjà particularisé, identifié au lieu de l’Autre, que de cet Autre peut venir la garantie que cette image i(a), c’est bien lui.

Qu’est-ce qu’on peut dire, à ce moment de la théorie, donc à partir des « Remarques… » ?
Les fleurs représentent l’objet partiel, « partie, pièce détachée du dispositif imaginant le corps, sélectionné dans les appendices du corps comme indice du désir » .
L’introduction du miroir plan permet de les situer en arrière. Elles ne sont pas là où le sujet les cherche.
Mais elles sont quand même bien présentes et surtout elles ont une image spéculaire, qui fait que réfléchies dans le miroir, en a’, « elles donnent l’étalon de l’échange » , d’une part.
D’autre part, a représente illusoirement, mais à partir d’une image réelle, i(a) l’objet qui dans le fantasme permettrait au sujet de « se réaliser comme désir » , qui permettrait que le sujet se réalise comme i(a) + a.
i(a) qui vient dès le départ de l’Autre, qui occupe la place creusée dans le verbe pour le sujet, s’il pouvait être. Mais il ne peut être que « ce qu’il a été pour l’Autre dans son érection de vivant, comme le wanted ou l’unwanted de sa venue au monde » , soit être l’objet du désir de l’Autre.

Dans les « Remarques… », l’angoisse se situe plutôt du côté du risque de comblement de la place creusée dans la brousse des pulsions : « L’émoi dans le moi le plus caractéristique n’est que le signal d’alerte qui fait entrer en jeu les défenses contre l’affirmation du ça » . Si ce trou vient à se combler, il n’y a plus la place où le moi peut camper. C’est une affaire de dissolution du moi, dissolution de ce qui pare au manque-à-être du sujet. Surgit l’angoisse.

c) Schéma complet dans le séminaire VIII, Le transfert.
Pour aller vite, on peut dire que Lacan reprend les mêmes éléments que dans « Les remarques… », qui précèdent ce séminaire.
En plus, Lacan va introduire -j. Il reprend ce que dit Freud : ce qui est le plus fortement investi au niveau du corps propres ce sont les génitoires. Risquez tout dans l’investissement libidinal du monde, sauf ça, les génitoires.
Tout ne doit pas se déverser de i(a) en i’(a). Et du coup apparaît un manque dans l’image i’(a) et c’est -j. Lacan, faisant référence à Abraham, précise que « l’amour partiel de l’objet, c’est bien l’amour de l’autre aussi complet que possible moins les génitoires…. Ce qui donne, nous dit-il, le fondement à la séparation imaginaire du phallus. »
« Ce qui est génitoires, chez tout homme, est investi plus fort que tout autre partie du corps dans le champ narcissique » : c’est bien au niveau de i(a) que cela reste, faisant un blanc au niveau de i’(a). C’est la part qui ne se reflète pas dans le miroir plan, l’ombre narcissique. Mais c’est quand même spéculaire.
-j, c’est le blanc laissé en i’(a). De la même façon, que l’objet phallique émerge comme un blanc sur l’image du corps en i’(a), l’objet a « est en exclusion (bout de sein) en regard du rapport profond avec la mère » . C’est-à-dire qu’il émerge de i(a).

Reprenons : a, ce sont les fleurs, mais elles ne se reflètent pas dans le miroir plan. A leur place, en i’(a), il y a un blanc -j .
Les fleurs sont toujours présentes du côté gauche du schéma. Par rapport au désir, elles sont toujours cause du désir, en tant que c’est ce vers quoi tend le sujet, même si, sur la scène, il n’obtiendra, certes jamais, que du virtuel.
Le hiatus, ici, c’est toujours entre a et le vase mais aussi entre a du côté gauche et -j du côté droit.

Lacan, par rapport aux « Remarques… » fait un pas de plus quant à l’angoisse.
Si, malencontreusement, les fleurs se reflétaient, par surinvestissement libidinal, dans le miroir plan, il y aurait risque d’épuisement de la réserve de libido. Ce qui permet à Lacan de dire, que « la phobie, c’est le signal lumineux qui apparaît pour vous avertir que vous roulez sur la réserve de libido » . Et que l’angoisse, je vais très vite, c’est le signal d’alerte qui dit : Attention : risque d’extinction de libido. « L’angoisse, est le dernier mode, mode radical, sous le quel le sujet continue de soutenir, même si c’est de façon insoutenable, le rapport au désir ».

4) Le schéma optique dans le Séminaire X

a) Le schéma simplifié
Qu’est-ce qui a changé ?
Dans le schéma simplifié, plus de fleurs, mais des lettres a et j. Mettre des lettres ou des dessins, c’est pas pareil. Un dessin, ça reste imaginaire. Une lettre, c’est une notation mathématique.
Le miroir plan est descendu. Les fleurs ne peuvent pas se refléter. A leur place, sur la scène, côté gauche du schéma, il y a -j. Jusqu’à maintenant, reflétées ou non, le a en tant que fleurs était bien présent dans le champ de i(a), c’est-à-dire dans le champ de l’image spéculaire.
Et bien là, elles n’y sont plus du tout. Et la lettre a n’indique que leur place, qui est vide et qui vient juste permettre le repérage de i(a), l’accommodation de i(a). Et -j, comme a’ auparavant, est ce qui permet d’ajuster cette image, sur la scène.

A partir du séminaire X, on reprend tout et on recommence.
« L’investissement de l’image spéculaire est un temps fondamental de la relation imaginaire » . C’est ce que nous avons vu.
Et Lacan ajoute : « Il est fondamental en ceci qu’il a une limite. Tout l’investissement libidinal ne passe pas par l’image spéculaire. Il y a un reste » . Il continue : « Dans tout ce qui est repérage imaginaire, le phallus viendra sous le forme d’un manque. » C’est ce que Lacan a développé dans le séminaire VIII. Et ce manque, noté -j, est le point d’appui pour que se constitue l’image.
L’image spéculaire, c’est i(a). Dire que tout ne passe pas par l’image spéculaire signifie, bien sûr, un manque du côté droit du schéma, du côté de i’(a), mais aussi du côté gauche du schéma en i(a). Et Lacan précise :
« Dans toute la mesure où se réalise, ici, en i(a), l’image du corps comme fonctionnant dans le matériel du sujet comme proprement imaginaire, c’est-à-dire libidinalisée, le phallus apparaît en moins comme un blanc ». Et il ajoute : « malgré que le phallus est une réserve opératoire, non seulement, il n’est pas représenté au niveau de l’imaginaire, mais il est cerné et pour ainsi dire coupé de l’image spéculaire. »
C’est pourquoi Lacan le met aussi sous le vase. Le -j sous le vase est hors du champ du miroir sphérique, donc il n’est pas spécularisé en i(a).
Dans le schéma simplifié, il y a deux -j. « A cette place du manque, j’ai mis, nous dit Lacan et entre parenthèses, le signe (- j). Il vous indique qu’ici se profile un rapport avec la réserve libidinale, soit avec ce quelque chose qui ne se projette pas, ne s’investit pas au niveau de l’image spéculaire, qui y est irréductible, pour la raison qu’il reste profondément investi au niveau du corps propre, au niveau de ce qu’on appelle auto-érotisme, d’une jouissance autiste. » Donc, un -j sur la scène, ce qui manque à l’image. En rapport avec l’autre -j, la réserve libidinale, profondément investi au niveau du corps propre.

Et « a » ? Cet objet a dont Lacan nous dit que « c’est de lui dont il s’agit partout quand Freud parle de l’objet à propos de l’angoisse » .
C’est là qu’intervient la fameuse coupure, scission, hiatus, du début.
Il se trouve qu’il y a un objet topologique, le cross-cap, qui est tel qu’une coupure, bien placée si je peux dire, peut instituer deux pièces différentes. Il ne s’agit pas, ici, de traiter du cross-cap, mais retenir ceci : « La coupure institue deux pièces différentes » . Entendons qui ne sont pas du même registre. Il s’agit là d’aborder le rapport entre -j et la constitution du petit a.
Donc deux pièces différentes.
« L’une qui peut avoir une image spéculaire » , bien qu’elle n’en ait pas. C’est le -j . « D’un côté, la réserve insaisissable imaginairement , encore qu’elle soit liée à un organe, lui, Dieu merci, encore parfaitement saisissable qui devra tout de même entrer en action pour la satisfaction du désir » , permettant une jouissance que Lacan qualifie d’autiste. C’est le phallus, le phallus comme organe. Cet organe rentre quand même dans le champ du spéculaire, sous la forme du manque, -j.
« L’autre, nous dit Lacan, qui littéralement n’en a pas ... Le a, qui est ce reste, ce résidu, cet objet dont le statut échappe au statut dérivé de l’image spéculaire, c’est-à-dire aux lois de l’esthétique transcendantale. »
J’insiste un peu. D’un côté une pièce, qui n’apparaît pas dans le champ de l’imaginaire, mais qui y est quand même sous la forme d’un manque -j, un manque repéré sur la scène, structuré par le symbolique, dont la place est indiqué par grand I. C’est la place de la castration imaginaire, en quelque sorte déjà traitée par le symbolique, l’ancienne place de a’. C’est-à-dire ne l’oublions pas ce qui permet à l’image de tenir, d’apparaître.

La place de la castration imaginaire, telle que le petit Hans peut la rencontrer « avant la phobie » se trouve en (-j). C’est quelque chose qui touche au corps, d’où la notation -j sous le vase.
De l’autre, l’objet a, qui n’est pas spéculaire du tout, qui est exclu de la scène, et du champ de i(a). Ni symbolique, ni imaginaire.

b) Et l’angoisse ?
Quand l’angoisse surgit-elle ?
« L’angoisse surgit quand un mécanisme fait apparaître quelque chose à la place que j’appellerai naturelle, à savoir la place (-j), qui correspond, côté droit, à la place qu’occupe côté gauche, le a de l’objet du désir. »

Pourquoi c’est angoissant ?

« Cette place, nous dit Lacan, représente l’absence où nous sommes » . C’est ce que nous avons vu plus haut. Il ne s’agirait pas que cette place où certes i(a) vient camper, ce i(a) y occupe toute la place, si je peux dire, et c’est bien pourquoi, c’est la présence de a ailleurs, c’est-à-dire ni dans le symbolique, ni dans l’imaginaire, qui permet que soit maintenu vide un endroit où je peux me penser être, être comme sujet.
Si dans le monde, quelque chose surgit à cette place -j, « cette place se révèle pour ce qu’elle est, à savoir que se révèle la présence ailleurs qui fait cette place comme absence – alors elle est la reine du jeu, elle s’empare de l’image qui la supporte, et l’image spéculaire devient l’image du double avec ce qu’elle apporte d’étrangeté radicale » .
Et le double prend ma place. Il éjecte de cette place « l’absence du sujet » qui est le seul mode d’existence d’un sujet et d’une façon générale, la possibilité que toutes choses puisse n’exister pas.
« Cette place nous fait apparaître comme objet de nous révéler la non-autonomie du sujet.» Ca, c’est angoissant.
Le Horla de Maupassant illustre au mieux ce phénomène. Avec, premier temps : le cauchemar où ce qui n’est pas encore son double, vient sur lui, sucer son sang sur sa propre bouche. Deuxième temps : la présence du double recouvrant la « non-vision » dans le miroir. Enfin la « lettre d’un fou », où après le signe du miroir, toutes choses, et des plus horribles se mettent à exister.

« Quand quelque chose apparaît là, (en -j), c’est donc que le manque vient à manquer » , précise Lacan.
Pour terminer, je reprendrais les phénomènes, qui suscitent le sentiment d’inquiétante étrangeté, dans le texte de Freud.

D’abord, c’est ce que Freud classe dans la catégorie du retour du même.
Lacan nous dit que : si ce manque vient à manquer, je crois que j’ai insisté là-dessus, il n’y a plus sur la scène quelque chose qui sert de guide, d’appui pour que l’image i’(a), reflet de i(a), se constitue. Il y a alors danger de dissolution de la scène, elle-même.
« Mais si tout d’un coup vient à manquer toute norme, c’est-à-dire ce qui fait l’anomalie comme le manque, entendons tous repères structuraux, si tout à coup, ça ne manque pas, c’est à ce moment là que commence l’angoisse. » Lorsque que le sujet est perdu sur la scène.
Freud, dans l’Inquiétante étrangeté, nous raconte un moment où il ressentit cet affect. Il se promenait dans une petite ville italienne. Il tomba par hasard dans une ruelle de prostituées. « Je me hâtai de quitter la ruelle, nous dit-il. Mais après avoir erré pendant un moment sans guide, je me retrouvai soudain dans la même rue. » Il s’y retrouve trois fois. Et là surgit le sentiment d’inquiétante étrangeté.

Ensuite l’angoisse de castration et le double avec le conte de l’homme au sable où l’angoisse oculaire domine, angoisse oculaire dont Freud dit que c’est un substitut à l’angoisse de castration.

Tout le conte tourne autour de la question des yeux du héros Nathanaël, et de l’ambiguïté de savoir à qui sont ces yeux. Est-ce les siens, ou ceux de la poupée Olympia, ou ceux de sa fiancée Clara ? Et c’est bien par les yeux que Nathanaël est fasciné, amoureux de Clara et d’Olympia. Dans le conte, ce sont les yeux qui sont les points d’attrait de l’objet du désir de Nathanaël qu’il cherche éperdument à rejoindre sur la scène.
Mais, tout à coup, et à plusieurs reprises, les yeux jaillissent là où ils ne devraient pas être, c’est-à-dire au lieu de -j, sur la scène. Ils ne devraient pas être là car ils auraient dû rester profondément investis, attachés au niveau du corps propre.
Là survient l’angoisse, l’angoisse de castration.
Les yeux se séparent du corps de Nathanaël pour devenir ceux de l’autre, ceux de son moi idéal.

Ce qui garantit que sur la scène, le sujet peut s’avancer masqué en quête de l’objet de son désir, c’est justement qu’il y a bien quelque chose qui lui garantit en quelque sorte la propriété de son corps propre. Au moment où surgit ce qui aurait dû rester dans l’ombre, l’image, le corps sur la scène, devient absolument l’autre, dépossédant le sujet de toute place. A ce moment-là, pour Nathanaël, il est exclu radicalement de la scène du monde. C’est quand même angoissant.
Quand ce point est atteint, c’est le double qui s’empare de l’image.
A la fin du conte, Nathanaël est en haut d’une tour avec Clara sa fiancée. « « Regarde ce curieux petit buisson gris, lui demanda Clara. Mécaniquement, Nathanaël porta la main à sa poche ; il y trouva la longue-vue de Coppola » . Coppola qui signifie orbite. Avec la longue-vue, voilà les yeux qui réapparaissent une dernière fois. Nathanaël regarda du côté indiqué. « C’est Clara qui était devant l’objectif » . Le double vient de s’emparer de l’image. « Pris de convulsions qui traversèrent son pouls et ses veines, il fixa Clara, mais bientôt des gerbes de feux jaillirent de ses yeux hagards. » A partir de là, il n’y a pas d’autre issue que de s’éjecter de la scène.
Faute de pouvoir précipiter Clara du haut de la tour, Nathanaël sauta dans le vide. « Au moment où Nathanaël se fracassait le crâne sur le pavé, Coppelius , avait disparu de la cohue » .

Nicole Magallon
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