H. CASTANET: Angoisse et certitude


Hervé Castanet

                                       Dans son séminaire sur L’Angoisse, Lacan donne à l’objet (a) une place singulière en ceci qu’il écrit le pas sans objet qui la spécifie comme affect. Alors que les affects, dont il s’agit cliniquement de donner les coordonnées subjectives, sont trompeurs, justement de par son couplage à l’objet (a), l’angoisse, elle, ne trompe pas. C’est-à-dire que l’affect d’angoisse confronte le sujet à un réel qui surgit. Par exemple, le pervers, à sa façon, ne s’y trompe pas dont toute l’action consiste à diviser par la jouissance le partenaire. L’angoisse est un véritable made in de la perversion comme le démontre la fable sadienne.
A ce titre, l’angoisse emporte un point de certitude qui ouvre à l’acte. Arracher à l’angoisse qui paralyse son point de certitude dira Lacan est une tâche pour le sujet névrosé. Ce lien entre angoisse et certitude a tout son poids et le Séminaire X justement s’y appesantit. Dans un texte plus ancien, ce nouage avait déjà été établi par Lacan sous une forme de pure logique. Faisons-y retour. Dans « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée – Un nouveau sophisme » (1945), il est question de « la forme ontologique de l’angoisse ». Qu’est-ce à dire ? L’angoisse apparaît au moment de conclure, soit au moment de l’acte. Elle est inséparable de la tension temporelle qui donne sa valeur au sophisme. On sait ce moment-bascule où le prisonnier doit conclure qu’il est blanc (= qu’il est un homme) : « C’est donc le moment de conclure qu’il est blanc ; s’il se laisse en effet devancer dans cette conclusion par ses semblables, il ne pourra plus reconnaître s’il n’est pas un noir. Passé le temps pour comprendre le moment de conclure, c’est le moment de conclure le temps pour comprendre . » Ce moment logique isole le « sujet assertif » qui conclut sur lui-même : « C’est l’assertion sur soi, par où le sujet conclut le mouvement logique dans la décision d’un jugement. » En ce point se loge la hâte où culmine la tension temporelle grâce à laquelle la certitude s’anticipe.
Sans l’angoisse le procès logique ici brièvement rapporté dans ses scansions ne pourrait ni s’enclencher ni trouver son issue avec son affirmation thétique du « je ». C’est parce que le prisonnier tire de l’angoisse une certitude que le raisonnement ne s’éternise pas dans le temps pour comprendre (virtuellement sans fin puisque les sujets impliqués y sont « indéfinis sauf par leur réciprocité ») et débouche sur la hâte de conclure. Lacan ne dit pas autre chose : « … la conjonction ici manifestée se noue en une motivation de la conclusion, « pour qu’il n’y ait pas » (de retard qui engendre l’erreur), où semble affleurer la forme ontologique de l’angoisse, curieusement reflétée dans l’expression grammaticale équivalente, « de peur que » (le retard n’engendre l’erreur) … » A la fin de l’article se retrouve la même formulation : « 3°. Je m’affirme être un homme, de peur d’être convaincu par les hommes de n’être pas un homme. » L’angoisse, parce qu’elle ne trompe pas mettant le sujet face à un réel, trouve une fonction nouvelle. A en extraire sa certitude, incarnée logiquement par la fonction du petit (a), l’angoisse sort le sujet de la barbarie assimilatrice.
Loin de la référence à la dépression où s’écrase toute une pensée psychiatrique et clinique qui a renoncé à ses tâches historiques, le concept d’angoisse trouve une place-clef que l’article de 45 avait isolée inauguralement dans sa dimension logique comme moteur du procès du sophisme. C’est précisément ce caractère inaugural que nous voulions ici rappeler.

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