J. RUFF: La perspective du sinthome, la règle de l’association libre et le désir de l’analyste


La perspective du sinthome, la règle de l’association libre et le désir de l’analyste Le 19 juin 2010 à Toulon Conclusion de l’AC de Gap Du couple en analyse : le partenaire symptôme. Ce travail peut sembler en marge d’une partie du thème : le rapport homme-femme. Pourtant la cure condense une bonne part de cette affaire. On va souvent voir ce partenaire particulier qu’est un analyste quand ça ne va pas avec son partenaire, son partenaire-symptôme. La psychanalyse serait même facteur d’un risque de divorce. Rappelons cette évidence : la psychanalyse se pratique en couple . Le transfert serait même pour Freud un amour véritable. Souvent se pose la question de savoir s’il faut un analyste homme ou femme . Le comique après tout c’est l’abstinence du rapport sexuel dans ces rencontres fréquentes et durables. Il y a pourtant un lien essentiel entre la séance et le rapport sexuel. Comme le rapporte Jacques-Alain Miller en commentant un texte de Borges. S’il y a la règle d’abstinence, qui complète la règle de l’association libre dont nous allons reparler, c’est qu’il faut que la relation sexuelle soit possible pour qu’elle n’ait pas lieu. S’il y a un lit nommé divan et s’il n’y en a qu’un qui s’y couche, c’est pour qu’à la place s’établisse une relation au savoir . Cette pratique en couple doit permettre l’analyse du symptôme. La perspective du symptôme dont je vais parler peut donc contribuer à cette réflexion. Rappelons une autre évidence : l’idée classique, déposée dans nos habitudes, qu’on a de la cure. Au symptôme du sujet s’ajoute la présence d’un analyste qui opère par son interprétation. Le cadre du transfert constitue l’espace-temps de la cure. La règle de l’association libre instaure un régime spécifique à la parole qui va permettre la levée du symptôme. Il suffit pourtant d’une nouvelle perspective sur le symptôme pour produire, un effet domino, un effet de vacillation en cascade sur tous les termes fondamentaux : transfert, psychanalyste, association libre, interprétation. Et du coup c’est l’opération psychanalytique elle-même qui s’en trouve modifiée . C’est en fait ce qui se produit avec la perspective du sinthome. La perspective après Joyce : abonné-désabonné, sinthome En quoi consiste cette nouvelle perspective ? C’est considérer la psychanalyse à partir de ce que Lacan a dit de Joyce dans son Séminaire XXIII. Joyce serait le paradigme de ce qui peut s’obtenir de mieux à la fin de l’analyse . Il met en évidence l'irréductible et singulier noyau de jouissance dont il se satisfait. Joyce ne s’identifierait pas seulement à son symptôme. Il incarnerait le sinthome . C’est une affaire qui concerne tout le corps puisqu’il implique une satisfaction. On peut donc en déduire une perspective post-joycienne de la psychanalyse. Ce point est surprenant puisque Joyce tout autant que Schreber n’ont pas fait d’analyse. Dans les deux cas, il n’y a pas eu d’analyste, ni d’association libre ni de déchiffrage. Avec Joyce, comme le dit Lacan, nous avons à faire à un « désabonné de l’inconscient ». Or Lacan invente précisément le concept de sinthome pour désigner ce point où il n’y a pas l’inconscient traditionnel. Le sinthome est un négatif de l’inconscient au sens où on l’entend habituellement. La question est alors de savoir si ce concept de sinthome est applicable à ceux qui sont abonnés à l’inconscient. C’est le point crucial de la lecture que fait Jacques-Alain Miller. Le sinthome ne concerne pas seulement Joyce mais tout le monde. La singularité du sinthome est chez chacun, mais elle est recouverte, presque effacée du fait qu’on s’empresse de s’abonner à l’inconscient. Joyce, en incarnant le sinthome, serait donc le révélateur de quelque chose que la clinique du désir dissimulait.?? C’est à partir de cette distinction entre abonné et désabonné à l’inconscient que l’on peut s’avancer dans la perspective du sinthome. Joyce constituerait ce point extérieur qui permet de se décoller par rapport l’opération classique de la psychanalyse. Ce que Joyce met en valeur c’est notre rapport le plus intime avec le traumatisme de la langue, traumatisme fondamental, inaperçu. Prendre cette perspective de la distinction entre abonné et désabonné de l’inconscient, c’est-à-dire entre le symptôme qui abonne et le sinthome qui désabonne, a une incidence fondamentale sur la manière dont l’analyste va concevoir pour lui-même la règle de l’association libre qu’il propose à son analysant. Pour le dire d’une autre façon, c’est à partir de la manière dont l’analyste penserait la règle fondamentale que l’on pourra savoir comment il pense l’inconscient et le symptôme C’est donc par ce nouage de l’association libre, du psychanalyste et du sinthome que je vais prendre les choses. Ce nouage est borroméen au sens où si l’un s’en va les autres sont libres. Deux textes encadrent le Séminaire XXIII Pour cela je vais m’appuyer sur deux textes qui encadrent le Séminaire XXIII. Le premier est le commentaire que fait Lacan sur l’intervention d’André Albert , le 14 juin 1975, donc peu de temps après son séminaire RSI. André Albert fait un travail très documenté sur la règle fondamentale, celle de l’association libre, dans l’oeuvre de Freud et de Lacan. Presque un an après, le 17 mai 1976, juste après le Séminaire XXIII, il écrit la « La préface à l’édition anglaise du Séminaire XI » qui radicalise les avancées du texte précédent. Quelle est donc la thèse de départ ? Le symptôme est au « cœur de la règle » fondamentale. Le piège du singulier pour une bonne chance C’est par cette formule que Lacan résume l’importance du travail d’André Albert. Je soulignerai d’abord deux termes de son intervention : le singulier, la bonne chance. « Ce qui, dans l’énoncé de la règle fondamentale, est visé, c’est la chose dont le sujet est le moins disposé à parler » c’est-à-dire le singulier. Il s’agit de serrer ce « quelque chose de si singulier qu’on ne pourrait le reconnaître à aucune particularité » dit A. Albert. Ce singulier permet, dit Lacan, de « jouir d’une position unique qui se définit d’une rencontre… qui se fait au gré du va-comme-je–te-pousse, du tiraillement du nœud qui est pourtant pour chacun strictement déterminé. » Cette expression de serrer est en relation avec le nouvel outil que promeut Lacan : les nœuds. Pour Lacan, il n’y a que le noeud du symptôme qui importe. On reviendra à la question du noeud Il ajoute que cette rencontre du singulier « ne se fait que par une bonne chance » au point que la psychanalyse serait la recherche de cette bonne chance. Le terme de chance vient de l’ancien français cheance, choir pour dire la chute de dés dont le mot arabe serait peut-être à l’origine du mot français hasard. C’est d’ailleurs la même idée qui se trouve dans le terme de « cas » qui vient de cadere, tomber. Un cas témoigne donc toujours de la rencontre d’une contingence, d’un hasard qui nous tombe dessus. Ce hasard fait bord. La conséquence est alors celle-ci. Si tout cas témoigne de la rencontre d’un événement contingent, il faudrait donc compter de même dans la cure sur un kairos, sur un autre moment contingent, sur un imprévu, une bonne rencontre, une illumination profane, un moment de grâce, une trouvaille, une sérendipité. (Témoignage du récit de la cure de Tarrab ). La bonne rencontre est dans l’esprit du terme que Freud emploie, Einfällen, ce qui vient à l’esprit. La règle doit donc disposer à cette éventualité. Mais Lacan avance une expression qui m’a retenue. Cette règle serait une « astuce, un piège ». L’analysant se ferait donc piéger par cette offre. Il pense que par l’offre de cette liberté de parole, il va pouvoir se libérer de son symptôme, se débarrasser de sa jouissance. Or c’est toute l’ambiguïté, et même le malentendu fécond de cette expression. À la différence de la seconde règle, ici pas d’abstinence. Il y a la liberté de dire. Mais le piège consiste en ceci : l’idée de pouvoir tout dire, le fait qu’il n’y ait pas d’interdit, voile encore mieux l’impossible à dire le réel. L’association libre ne nous libère pas de la jouissance : elle nous y ramène. Il suffit de penser au fantasme qui est, comme le symptôme, un point de localisation de la jouissance. En effet, le fantasme s’extrait de l’association libre. C’est une formule de jouissance, un axiome, qui se construit précisément à partir des énoncés produits en toute liberté et qui révèle le principe de jouissance qui infiltrait le symptôme. En fait l’association libre n’est plus dans cette perspective un piège à fantasme. Elle repère un plus gros poisson : la jouissance du sinthome. Comme le dit Jacques-Alain Miller : « La clinique du sinthome nous oblige à désapprendre la clinique du désir ». Une conséquence s’en suit. Le fantasme, un des condensateurs traditionnels de jouissance, soutient du désir, est déconsidéré par rapport au noyau de jouissance du symptôme. Le fantasme ne dit pas le singulier. Il ne dit que la part narrative de la jouissance, l’identification de la jouissance au lieu de l’Autre. Une autre remarque s’impose. Parler de piège à propos de cette règle, ferait du psychanalyste quelqu’un qui ne serait pas tout à fait bien veillant. L’indice d’une volonté de jouissance pourrait donc logiquement apparaître à un moment dans la cure du seul fait de la mise en jeu de cette règle. C’est bien le côté paranoïa dirigée de la cure . Freud avait en effet dit qu’il avait réussi là où le paranoïaque avait échoué . En fait, le piège, celui de la règle, est celui de la langue elle-même. Lacan dans le Séminaire XI parle d’une nasse au lieu d’une besace. La règle qui met en roue libre le langage est une nasse, un piège astucieux. Elle va permettre de faire le tri entre d’une part la jouissance de l’Autre, c’est la version clinique classique du rapport fantasme-symptôme et de l’autre une jouissance résiduelle, jouissance Une, version sinthome. La part non mensongère mais non socialisable de la jouissance du symptôme La « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI» revient sur cette question et la radicalise. « Quand l’esp d’un laps..l’espace d’un lapsus, n’a plus aucune portée de sens (ou interprétation) alors seulement on est sûr qu’on est dans l’inconscient. Mais il suffit que s’y fasse attention pour qu’on en sorte…Il n’y a pas de vérité qui, à passer par l’attention, ne mente. » Nous ne sommes plus à distinguer le singulier du particulier ni même à piéger le singulier et la bonne chance. Nous partons du singulier, d’éléments primordiaux , d’une lalangue qui est venu à l’esprit dans un moment contingent. On part d’un événement de corps « qui a consistance de jouissance » . Nous serions là au bord du noyau de jouissance du symptôme qu’il faudra encore extraire. Et là, l’avancée de Lacan est déroutante. L’attention à une vérité qui porterait sur ce qui est venu à l’esprit fait qu’on s’abonne à l’Autre. Du seul fait qu’on parle pour un autre, qu’on tente d’articuler en mots, on transforme l’opacité de ce qui émerge en une vérité menteuse , un roman de la vérité . C’est une structuration spontanée, presque inaperçue. L’association libre, entendue au sens classique, éloignerait donc du bord de l’émergence, de l’Unerkannte, du bord de jouissance qui ne dépend pas de l’Autre. On passerait d’un inconscient réel , qui serait primordial, à un inconscient transférentiel, symbolique mais second, voire secondaire. Pour reprendre les métaphores freudiennes dans la Science des rêves, à se fasciner sur le champignon qui se développe par l’association libre on en oublierait presque le mycélium ou encore à se fasciner sur le corps, on en oublierait l’ombilic, la cicatrice d’une perte fondatrice. Le symptôme est donc bien au cœur de la règle : voyage ou serrage. Si faire parler, c’est faire mentir, c’est pourtant à partir de cette offre à mentir que pourra se serrer le singulier, l’opacité de la jouissance dans une bonne chance. Le symptôme est donc bien au cœur de la règle puisque c’est à partir de sa mise en jeu que l’acte de l’analyste va pouvoir soit laisser fuir vers le sens soit retenir et serrer une opacité. Et c’est vers la fuite du sens, vers le sens du symptôme, qu’on a pris l’habitude d’entendre la règle. Freud n’y est peut-être pas pour rien. En effet quand il énonce la règle fondamentale, il a recours à la métaphore du voyageur dans le train qui décrirait pour un autre ce qu’il voit passer à l’extérieure de la fenêtre. Cette métaphore du voyage et du récit de voyage véhicule l’image de la cure comme un itinéraire, une ligne, la flèche d’une temporalité, le sens de l’histoire qui va vers la vérité. (Joyce condense l’aventure d’Ulysse en une seule journée). Cette figuration linéaire d’un itinéraire n’est en fait que l’effet imaginaire de la logique du signifiant, d’un signifiant pour un autre qui emporte vers l’Autre du sens, vers un sens-joui. C’est ce que Lacan épingle du terme d’Homo Viator (titre d’un livre de G. Marcel existentialiste chrétien, phénoménologue) terme qui formule bien la clinique du désir, le manque à être qui va vers l’être qui lui manque. C’est la perspective religieuse de la psychanalyse. Mais le sens-joui oublie l’être de la jouissance. Or la jouissance implique au contraire un serrage. Le nouage et son serrage n’a rien d’un voyage mais plutôt d’un tourner en rond infernal. La perspective du sinthome dans son incidence sur la règle fondamentale implique une nouvelle perspective pour le psychanalyste. Jacques-Alain Miller la formule ainsi. Elle « invite à savoir qu’il y a, qu’il y aura ce-qui-ne-changera-pas, c’est une limite inaugurale apportée à la furor sanandi, c’est l’incurable inscrit sur la porte d’entrée : Ne rêve pas de guérir ! Ne te vante pas de tes succès thérapeutiques ! regarde ce qui ne change pas ! Ça met l’accent sur le fait que l’analyse dégage l’incurable et que le sinthome singulier c’est aussi une vérité universelle qui s’exprime : Tout le monde est fou, tout le monde fait une élucubration de savoir sur le sinthome ». L’effet domino Un effet domino s’en suit qui porte sur les concepts fondamentaux de la cure : transfert, psychanalyste, séance courte. Le transfert n’est plus au premier plan comme dans la clinique du désir branchée sur le désir de l’Autre . Il y a un mirage du transfert. C’est celui que Joyce a refusé. La place, et la fonction du psychanalyste en sont changées. Si l’hystérie donne sa marque au modèle classique de la cure, Jacques-Alain Miller peut dire, que par rapport à la perspective du sinthome, le premier mensonge, le proton pseudo, est en fait le psychanalyste lui-même. En produisant l’insertion d’un autre sujet dans le rapport que chaque sujet entretient à son inconscient réel , il invite au mensonge. Par conséquent, la psychanalyse n’est plus définie par le psychanalyste. Le psychanalyste n’est que le moyen de faire passer l’inconscient du réel au symbolique . De ce point de vue, le désir du psychanalyste trouve un éclairage. Quand l’analyse invite l’analysant à se soumettre à la règle fondamentale, il doit savoir, d’entrée, qu’il produit sa propre destitution subjective comme Sujet- Supposé-Savoir et, au-delà, sa déchéance comme semblant d’objet. En effet, dans cette perspective, l’interprétation de l’analyste défait les articulations pour viser le singulier, le hors sens. Il contribue de fait à la déconsistance de l’Autre, à son inexistence, donc à son rejet en fin d’opération, sicut palea. Pour Freud, l’interprétation de l’analyste était une traduction dans un sens sexuel. Pour Lacan, au contraire, l’interprétation porte sur le non-rapport sexuel, l’impossible à dire. En somme plus le psychanalyste se désabonne lui-même à l’inconscient, plus il opère à partir du sinthome. Le psychanalyste, par cette règle, est donc un Janus, un opérateur de bords. Par un bord, il est un tentateur diabolique qui active l’enfer de la clinique du désir et de la jouissance du fantasme menteur. Il laisse croire à l’existence de l’Autre. Mais par l’autre bord, en s’orientant sur le singulier qui va produire sa disparition, il permettra à l’analysant de serrer son sinthome qui se passe de l’Autre, et de la présence de l’analyste. C’est là où pour l’analyste se différencie la ponctuation de la coupure dans la séance. C’est la séance courte, à partir de la mise en question du transfert, qui dénude et rend encore plus sensible cette radicalité. On se rappelle la formule très freudienne de Lacan. « C’est dans la mesure où l’aveu de l’être n’arrive pas à son terme que la parole se porte toute entière sur le versant où elle s’accroche à l’autre ». La perspective du sinthome déporte la parole du côté inverse, non pas pour s’accrocher à l’autre, mais faire qu’il puise se décrocher. La séance est l’opération de décrochage par la visée du singulier. Il n’y a pas de mise en scène plus radicale de la rencontre contingente que celle des corps en présence dans l’analyse. Lacan pratiquait non plus des séances courtes mais parfois des séances instantanées : bonjour puis au revoir. Jacques-Alain Miller en donne sa formule « Vous êtes là, je suis là aussi ; à la semaine prochaine ». Il ajoute qu’il « se pourrait que ça soit à la racine de la psychanalyse » . Lacan dans cette préface dit « faire la paire » . Faire la paire n’est pas faire couple. La paire implique une égalité, deux éléments de la même espèce. C’est une paire de sinthome, une paire comme deux bords autour d’un trou, autour d’une béance incurable. Là encore le témoignage de Tarrab pourrait servir. Pour rendre sensible cette perspective, je vais prendre une récente présentation de malade. Il n’y a pas explicitement d’énonciation de la règle fondamentale. Mais l’invite à parler la contient au moins pour l’analyste. Présentation de malade : Mm M Elle avait mis du temps à venir. Quand je suis allé la chercher, elle était occupée à écrire des cartes postales à ses nièces. Elle aimait ses nièces parce qu’elles la comprenaient. Au contraire, elle, dès l’âge de trois ans, n’avait rien compris et était tombé malade. À partir de cette date, trois ans, elle va me faire le récit de sa vie. Mon étonnement, celui qui me fait prendre cette présentation de malade, comme support à ce que je viens de dire, c’est qu’il permet une lecture qui permet d’approcher le nouage dont je suis parti : la règle fondamentale, l’analyste et la perspective du sinthome. Il comporte le partage dont je suis parti : ce qui est abonné et ce qui ne l’est pas, le singulier et le particulier. Sans doute cette mise en évidence est-elle plus simple avec un cas de psychose. Ce partage s’opère, comme on le verra, parce que j’ai le désir de revenir « avant le commencement » du récit qu’elle me fait de sa vie. « Avant le commencement » est une formule de Lacan commentant la Genèse. Il prend au sérieux, un avant le commencement, le moment où Dieu fait nommer à Adam les choses. En général c’est le mythe qui occupe cette place qui bouche le trou du commencement. Dans son cas, on n’a pas de bouche-trou du mythe mais des signifiants singuliers, énigmatiques, des pièces détachées par rapport à l’histoire qu’elle nous raconte. Et le singulier est vraiment de l’ordre du hasard, de la rencontre contingente. Qu’est ce qui lui est tombé dessus avant 3 ans date à partir de laquelle elle raconte son histoire ? Elle nomme trois choses : une convulsion, un purpura sur les fesses et la naissance de sa soeur Ce qui lui tombe dessus est une série d’événements qui lient événement de corps et signifiant énigmatique. Comme le dépliait Jacques-Alain Miller dans le Conciliabule d’Angers, tout signifiant énigmatique est corrélé à un vide de signification produisant un effet de perplexité. « D’autant moins on sait ce que (ça veut dire) d’autant plus s’affirme la présence que c’est. » Un quod sans quid. L’important est d’avoir à l’esprit que l’énigme d’un vide de signification produit une suite logique de transformations. Le vide se transforme ainsi en certitude : ça me concerne, me demande quelque chose. C’est le moment où s’élucubre un sens, une histoire, souvent à tonalité paranoïde avec un Autre méchant, jouisseur. C’est son cas dans le récit de sa vie. L’Autre méchant prend, dès l’enfance, la figure d’un médecin. D’autres, par la suite, occuperont cette place et fonction de l’Autre méchant qui frappe, viole bref qui marque et fait souffrir son corps. Vrai ou pas n’est pas le problème. Car le point précis est entre le hors sens, le singulier et le récit pour l’Autre, le roman de la vérité, le fantasme qui ment. Nous sommes dans ce temps où l’humain est « ravagé par le verbe » qui s’est fait chair. Nous sommes dans ce temps de partage entre langue et lalangue. Lacan précise que la religion a « rabouté » commencement et avant le commencement. Or c’est ce point de défaut de raboutage, qui importe au contraire dans l’analyse. C’est ce temps de l’erreur dans le nouage. C’est dans ce point qu’est attendu du parlêtre un travail de raboutage soutenu par l’analyste. C’est là qu’il y a place pour le sinthome comme raboutage, épissure et au-delà, peut être, d’un ego comme « idée de soi comme corps ». Bien sûr dans ce cas, il n’y a pas ce travail. Mais la présentation peut indiquer une orientation pour les soignants. Elle nomme donc dans l’ordre, avant 3 ans, le nom de trois ravages: une convulsion, puis un purpura sur les fesses et la naissance de sa sœur, celle qui a eu les trois enfant dont elle parle dès le début de la présentation. De cette naissance, elle dit ceci. « J’ai vu un bébé dans la maison, je pense que je ne savais pas ce qu’elle faisait là. » À l’adolescence, il y a à nouveau la rencontre du réel. Tout le symbolique avait fichu le camp. Elle ne savait plus son âge, son adresse. Son père, le père symbolique, celui qui « apprend à nommer », l’assoira sur une chaise et « lui fera réviser tout ça » comme elle dit. Il avait fallu lui rappeler son histoire. Elle pourra pourtant nous dire lors de cette présentation, une autre histoire avant son commencement, avant sa procréation. Sa mère avait eu deux fausses couches avant elle. Elle était donc la troisième. Dans l’histoire qu’elle nous raconte, pour nous, pour elle, elle dira qu’elle a rencontré dans sa vie le sexuel et la mort. Dans les deux cas, elle se plaint qu’on ne lui ait pas dit la vérité ou alors d’une manière trop brutale. Quelle vérité lui manquait-il ? Et comment aurait-il fallu lui dire sans brutalité ? Que serait, pour annoncer un décès (comme ce fut le cas pour son son père, un oncle, une amie), ne pas le dire brutalement ? Mort et sexualité ne peuvent jamais se voir en face parce qu’il n’y a pas de face du réel. Mais pour elle, ces rencontres contingentes, brutales ont fait effraction et ont troué l’abri ou l’habillage qu’offre la plupart du temps l’imaginaire et le symbolique. Il n’en demeure pas moins qu’elle a tenté un raboutage en historisant ces événements sur le mode « on bat un enfant » même si c’est déjà la version mensongère, loin de ce bord de réel. Le psychanalyste se tient donc dans l’intersection entre sens et hors sens pour reprendre l’outil du Séminaire XI . Par la suite, avec l’outil des nœuds, c’est une opération de serrage ou de desserrage du réel en jeu, d’un S1, qui sera attendu d’un psychanalyste. Ainsi dans le cas de cette présentation, il faudra, de la part de l’équipe soignante, soutenir la construction de la suppléance appropriée pour nouer les trois externalités , I, R, S, comme Jacques-Alain Miller les a nommées. Gap, 14 juin 2010
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