J. RUFF: Quand la parole ne s’accroche plus à l’autre


Quand la parole ne s’accroche plus à l’autre. Congres de l’AMP 2010 Jacques Ruff Partons de l’expérience de la cure où se produit la modification du symptôme en sinthome. C’est dans la mise en présence des corps, celui de l’analyste et de l’analysant, données incontournables du transfert, que nous avons à apprendre quelque chose du changement qui s’opère dans le corps à la sortie du dispositif. Il y a souvent eu, dans les témoignages de passe, quelques propos sur ce moment où l’analysant quitte son analyste en sachant que c’est la dernière séance. Ce sont des indications brèves, comme en passant, puisque l’essentiel du témoignage porte sur ce qui précède le moment de sortie. Nous sommes dans un moment de bord où un événement de corps se produit ou s’est produit. Cette sortie du dispositif est un acte qui modifie non seulement le rapport à la parole, son régime de jouissance, mais aussi le rapport au corps. Nous prendrons appui sur un de ces témoignages. Quelques remarques préalables s’imposent. Lacan a souvent souligné son étonnement, toujours renouvelé, à l’apparition du transfert. Nous avons le repère de ce moment dans cette référence souvent citée. « C’est dans la mesure où l’aveu de l’être n’arrive pas à son terme que la parole se porte toute entière sur le versant où elle s’accroche à l’autre ». Inversement, nous pouvons tout aussi bien nous étonner du moment où la parole ne s’accroche plus à l’autre. Ce moment est consécutif du temps où le sujet a su se situer comme objet a dans l’Autre. En somme, c’est le mouvement de reprendre à son compte ce qui avait été déposé, pour s’en débarrasser, chez l’Autre du transfert. On peut trouver un écho de ce changement dans l’abandon par Lacan du terme de sujet pour préférer celui de parlêtre. Ce terme de parlêtre, en soulignant la place du corps et la jouissance constitutive de toute parole, rend attentif au réaménagement du régime de jouissance qui s’opère par la cure. Se constituer comme parlêtre implique, de ce point de vue, un évènement de corps qui se marque d’un bord. Ce bord à partir du quel se produit un mode d’énonciation solitaire se signale aussi par une modification du rapport au temps. En effet, la sortie du dispositif met un terme à l’éternisation de la cure, éternisation et répétition propres à la logique du signifiant qui ne connaît que la relance du sens par un autre signifiant. Jacques-Alain Miller indique que le dernier enseignement de Lacan, avec l’écriture borroméenne, prend précisément en compte cette nécessité de penser une temporalité différente du symbolique et de l’imaginaire . Pourtant il peut sembler paradoxal de convoquer l’écriture pour rendre compte d’une modification du régime de jouissance de la parole. En fait l’écriture borroméenne, par sa prise en compte d’un rapport à trois éléments, I, R, S, du fait de l’évènement de corps, permet de sortir du rapport à deux du fantasme, sujet et objet dans l’Autre, qui éternisait la cure. Jacques-Alain Miller en soulignant, par ailleurs, l’imaginarisation du réel propre à l’écriture borroméenne permet de comprendre, dans les témoignages, la nécessité qui s’impose d’apporter des précisions sur le changement de configuration qui s’est opéré dans l’appréhension du corps. Je prendrai appui sur le témoignage de Mauricio Tarrab qui fait état d’un événement de corps à la sortie du dispositif. C’est au moment où il va retrouver son analyste, donc lui parler corps présent, qu’il lui revient une suffocation, une sensation d’étouffement. Un reste de lien transférentiel se manifeste dans le corps lors de ce dernier moment. L’énonciation propre au parlêtre comporte donc bien un rapport à la voix comme ce qui attache au champ de l’Autre mais aussi au corps par le souffle qui lui donne support. C’est sur ce bord localisé du corps, que se signe pour Tarrab la sortie « hors du régime d’être le souffle de l’Autre ». Il dit avoir« une respiration renouvelée » au moment où il réalise qu’à lui aussi l’air pourrait manquer. Le terme de cicatrice, que Lacan avance, en réponse à une question de Marcel Ritter sur l’ombilic du rêve, pourrait bien convenir dans ce cas. Lacan fait jouer l’analogie qu’il avait déjà fait entendre à propos de l’étymologie latine de séparation, se parare : « s’engendrer soi-même ». Ajoutons une dernière remarque cette fois-ci sur le rapport entre le temps de la séance avec ce qui se joue dans la mise en présence des corps. Jacques-Alain Miller s’interroge justement sur les différentes raisons qui font qu’une cure ne s’arrête pas. C’est le cas des psychoses où la présence de l’analyste remplit la fonction forclose du Nom du père. Le patient doit donc voir et continuer de voir littéralement l’analyste. La séance peut alors se réduire au battement de la pure rencontre des corps sans qu’il faille, du côté de l’analyste, essayer de faire parler. Jacques-Alain Miller avance l’idée que cette remarque est peut-être valable pour tous les cas. Il rappelle en effet que, vers la fin, Lacan pratiquait non plus des séances courtes mais des séances instantanées : bonjour puis au revoir. Jacques-Alain Miller en donne sa formule « Vous êtes là, je suis là aussi ; à la semaine prochaine ». Il ajoute qu’il « se pourrait que ça soit à la racine de la psychanalyse ». Cette radicalisation surprenante nous rend en fait sensible à ce qui se produit par la seule présence d’un corps surtout quand on a pris la décision comme on dit d’aller voir quelqu’un. Si ces corps en présence existent bien, ce qui s’active pourtant par la présence de l’analyste, du fait de sa fonction, n’existe pas. En effet, l’objet a extrait de l’analysant se dépose chez celui auquel il fait appel. À partir de là, la présence du corps de l’analyste devient le support du corps de l’Autre auquel a affaire l’analysant. Ce n’est pas pour autant que l’Autre existe. Mais c’est pourtant par la présence du corps de l’analyste que ces éléments, I, R, S, sont activés comme on le voit dans cette dernière séance dont parle Tarrab. La séance instantanée rend donc sensible, d’une manière abrupte, le bord à partir duquel peut se produire et se répéter un mode de jouissance comme lien entre deux corps. À partir de ce bord, peut s’ouvrir en effet, par débordement en quelque sorte, le temps du transfert qui permettra l’analyse du symptôme et du fantasme. Inversement la perception de ce bord peut réapparaître à l’autre bout de la cure au moment où s’opère la mutation du symptôme en sinthome. Il faut donc bien dans ce cas, pour que ce temps soit marqué, inscrit, que cette expérience se fasse corps présents. Ce n’est qu’à cette condition que l’analysant pourra en définitive se passer, dans la réalité, de la présence de l’analyste.
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