J. RUFF: Le maitre interrompt


Jacques RUFF Le maître interrompt Je cherchais un maître au sens où l’on en parle dans la tradition philosophique. Mais j’étais à une époque où depuis longtemps, comme le dit Pierre Hadot, il n’y avait plus de philosophes sinon universitaires. On évoquait les maîtres d’autrefois avec nostalgie. Cet appel arrivait dans un temps où mon père venait de mourir. J’avais 23 ans, j’étais moi-même père depuis deux ans et je terminais ma licence de philosophie. La première idée qui m’était venu à l’annonce de sa mort était de penser « qu’il avait pu voir ma licence avant de mourir ». Mais qu’avait-il vu ? De quelle licence s’agissait-il ? Avais-je enfin satisfait son désir d’études, lui qui n’avait pas pu en faire ? Ou n’était ce pas aussi, comme l’équivoque me le faisait entendre, qu’il avait vu ma licence, quelque chose de déréglé, de licencieux, celle de ma vie sexuelle qui pouvait se lire, entre autres, dans mon mariage précipité par la venue d’un enfant. À quoi pouvait servir un maître alors que la mort est le Maître absolu ? On m’indiqua néanmoins un maître dans la tradition japonaise du bouddhisme zen. Je découvrais avec surprise une double pratique de l’interruption. D’un côté on prescrivait l’assise silencieuse pour interrompre le blabla de toute plainte mais de l’autre, comme l’assise silencieuse n’empêchait pas les pensées de galoper, il y avait une modalité de dialogue qui se caractérisait par une interruption toute aussi abrupte. Sur le fond de l’interruption que la mort avait produite, cette pratique de l’interruption pouvait après tout faire écho, même si elle accentuait la perte au lieu de la refouler. Mais le maître de cette tradition orientale, s’il pouvait se substituer à la perte de mon père, n’accordait pourtant pas, comme dans notre tradition occidentale, une place aussi importante à la parole. Je savais par contre que la psychanalyse existait et que le psychanalyste réservait plus d’espace à la parole, au point de l’allonger. Ce fut donc la surprise de lire, dans les premières lignes du premier livre des séminaires de Lacan, séminaire de 1953, portant le titre « Les écrits techniques », une référence au maître zen pour introduire la place du psychanalyste et sa technique. « Le maître interrompt le silence par n’importe quoi, un sarcasme, un coup de pied. C’est ainsi que procède dans la recherche de la vérité un maître bouddhiste, selon la technique zen ». Mon étonnement redoubla en découvrant que, dans ce même séminaire, vers la fin, Lacan consacrait une leçon à l’étude du De magistro, Du maître, de St Augustin, dont il faisait l’éloge. Dans cette perspective, à la différence de celle du zen, on mettait l’accent sur une parole créatrice où se révélait le maître intérieur. Ce n’était pas sans m’évoquer la fameuse formulation de St Augustin « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais pas déjà trouvé ». Ce séminaire me prenait donc à contre-pied et en tenaille. D’une part à contre-pied parce que Lacan évoquait le maître zen là où je ne m’attendais pas à le trouver. D’autre part en tenaille du fait qu’il se servait de la tradition chrétienne et de la tradition bouddhiste pour le repérer. Il y avait d’un côté le maître intérieur, avec la place de Dieu comme père qui pouvait être repris par la place du père dans le discours freudien, et de l’autre ce qu’il appelle un point extrême, jamais totalement atteint, formulé par un « tu es ceci » produit par l’interruption. Ce que j’avais cherché dans la philosophie paraissait se trouver dans la psychanalyse. Le maître qu’il me fallait était donc fait de zen et de Freud. Lacan semblait répondre à ce critère d’autant plus que la pratique des séances courtes me ramenait à la pratique de l’interruption dans le zen. Je suis donc allé en analyse avec des analystes lacaniens. Ils scandaient, ponctuaient et mettaient en relief des maîtres mots, des signifiants maîtres qui produisaient des étincelles de sens, de vérité. Je me rendais compte que je préférais, pour la ponctuation ou la coupure des séances, ceux qui se levaient d’une manière vive plutôt que ceux qui s’arrachaient péniblement de leur fauteuil. Les séances avaient pour moi un rapport avec le séant, l’assise et par conséquent avec le fait de se bouger le séant, les fesses. En somme, leur manière d’être dans leur corps à ces moments répondait à ce qu’il me fallait dans le mien quant au déplacement cherché. Certains ont eu, à certains moments, cette place de maître. Il me faut leur rendre hommage comme Lacan a su le faire lui-même pour ses propres maîtres. La limitation du temps de parole pour cette intervention, figure ici même de l’interruption, me faisant aller à l’essentiel, je parlerai du dernier. Je l’avais choisi parce qu’il m’avait rendu Lacan plus lisible et qu’il avait soutenu mon accroche à Lacan par le biais du zen. Je m’entendais bien avec lui. Pourtant, alors qu’il m’avait mis dans une pièce distincte de sa salle d’attente, une première fois, il avait failli m’oublier. Mais, une deuxième fois, il m’avait complètement oublié. Comment était ce possible, comment pouvait-il me perdre moi qui ne l’avais pas oublié ? Je suis pourtant sorti avec le sentiment que ce n’était peut-être pas si mal. Il commençait à me venir un pourquoi je viens et qu’est ce qu’il me veut ? C’était un certain soulagement d’éloigner ces questions qui venaient à naître. Je ne voulais pas encore savoir. Je devais faire appel à lui quelques années plus tard. Dans la nuit du nouvel an, lors des festivités du changement de siècle, j’avais été pris dans un mouvement de foule. J’avais lutté, combat de Jacob avec l’ange, pour juste me maintenir dans cet étau étouffant et terrifiant des corps qui m’enserraient et me déplaçaient. Je l’avais échappé belle. Mais, de ce moment palpitant d’angoisse, de cette foule qui m’avait emporté, qui m’avait ravi, j’avais gardé la trace d’une arythmie cardiaque sévère et des symptômes variables. Entre le risque de disparaître et le fait de m’être maintenu s’était ouvert la place pour une inquiétante étrangeté du corps que le regard médical que je convoquais n’arrivait pas vraiment à maîtriser. Seule l’ascèse exigeante d’un bien dire devait parvenir, lentement, à donner corps à ce qui m’était advenu. Il s’agissait de ma place d’objet dans l’Autre, dans « l’antre de l’Autre » que la foule avait matérialisée. C’était ma licence. L’analyse pouvait alors, par la scansion des séances, découper, selon les articulations signifiantes, ce corps de jouissance avec le fantasme qui le soutenait. J’aurais pu m’arrêter là. Et pourtant, malgré ça, j’avais prolongé ce temps d’analyse par un contrôle avec ce même analyste. C’était trop tentant de pouvoir se laisser emporter par la foule des pensées qui venaient à l’esprit et en plus de les lui montrer. Il me fallait encore ce doux tourment, pourtant infernal, de me torturer les méninges en sa présence. Mais je le faisais d’une manière précise. Dans la même séance de contrôle, je parlais de ma pratique et évoquais aussi ma vie quotidienne, répartissant comme toujours ma licence entre le travail et la sexualité. Une certaine jouissance pouvait s’installer dans la cure. En somme, on ne se quittait plus puisque l’arrêt d’une séance appelait la suivante. Deux interruptions portant sur la jouissance dans la cure feront de lui le maître qu’il me fallait. Et ce n’est pas sans rappeler le sarcasme et le coup de pied du maître zen qu’évoquait Lacan dans son séminaire. Il arrivait que je lui demande une dédicace sur un livre de Lacan qui venait de sortir. Il le faisait souvent, en fin de séance, sur un mode amical. J’étais venu ce jour-là avec le livre qui venait de sortir et avec la même demande. La première surprise fut qu’il me prit le livre en début de séance pour y porter ce que je pensais être la dédicace habituelle. La deuxième surprise fut d’y lire après coup ceci. « Pour Jacques, cette trace que je porte pour lui, à sa demande». Pourquoi me fallait-il pourvoir ces livres d’une dédicace ? Je me rappelais que mon père m’avait toujours offert des livres de cette façon. Mais je fus surtout étonné de découvrir que la pratique de la dédicace avait une connotation religieuse. Or le livre que je lui avais apporté était « Le triomphe de la religion ». Et il ne s’agissait pas, dans ce livre du triomphe de la psychanalyse. Pour Lacan, il s’agissait d’indiquer les conditions de la survie de la psychanalyse. En effet, la religion masque le trou dans le savoir, trou de la mort et de la sexualité, par un livre. La psychanalyse en garde la trace et c’est la condition de sa survie. Cette trace déposée sur cette page bouclait ce dont j’avais fait toute une histoire. Beaucoup de bruit pour rien, pour cette trace d’un trou : trou du désir de ceux qui m’avaient donné la vie, de celui que j’avais rencontré lors de leur disparition, mais aussi celui qui s’était manifesté dans la rencontre avec l’Autre que la foule avait réveillé. Mais il fallait encore que cette trace s’actualisât et prenne corps pour moi dans le cadre et le temps de la cure. C’est ainsi qu’il me signala, au mois de juin, qu’il ne reprendrait pas à la rentrée de septembre mais que je pouvais le rappeler en janvier. Il ne me gardait pas au sens où la cure pourrait être un lieu où se retarde le temps pour conclure. A cette interruption-là, je me suis tenu. En effet, il y a de l’interruption. Et l’appel naît de l’interruption. La pratique psychanalytique met en jeu ces deux éléments qui se répartissent entre le psychanalyste et le psychanalysant. Pour ma part, il y avait eu deux types d’appels : un appel pour refuser l’interruption produite par la mort et un appel pour interrompre une jouissance. Mais si l’appel naît de l’interruption comment puis-je affirmer qu’il peut aussi y avoir une interruption sans un appel à retourner en analyse ? Il fallait bien qu’un jour je puisse répondre à cette question. C’est l’Ecole, dans ce cas, qui par sa proposition d’intervention, a produit le moment contingent. La surprise s’est opérée du fait que l’appel n’est pas venue de moi mais d’elle, de l’Autre donc. Et l’Ecole a du coup porté pour moi la trace du réveil de la figure de l’Autre auquel j’ai à faire. Je fus donc à nouveau pris, ravi, emporté. Et ce fut à nouveau l’expérience de la foule dont j’ai parlé. Il était à nouveau question de me tenir, au sens du corps, dans cette rencontre. Me tenir par un bien dire et ceci dans la hâte de produire ce texte. Il y a donc un effet, peut être indispensable, pour moi au moins, de devoir parler à l’Autre de la foule, de la communauté humaine, que l’Ecole peut présenter. Il faut ce deuxième tour, parcourir encore une fois cette expérience. Si le maître interrompt, rien ne garantit donc que la jouissance soit interrompue du côté de l’analysant. Il faut un lieu supplémentaire, hors analyse, pour produire, des temps d’élaboration qui resserrent au mieux le point auquel on est conduit. Je dédicace donc bien volontiers mon texte à l’Ecole. « Pour l’Ecole, cette trace écrite, à sa demande » que je prononce devant cette foule. Pour conclure. Si Lacan peut jouer du malentendu sur l’analyste comme maître, c’est parce que le symptôme comporte une référence à la maîtrise. Le défaut de maîtrise fait appel à un maître qui nous redonnerait la maîtrise perdue. C’est là que l’analyste en se laissant aller à une posture d’infatuation et de suffisance, à une posture de petit maître du symptôme, peut oblitérer cette place du maître au sens où Lacan l’a réintroduite. S’il l’a réintroduite, dès le début de son enseignement, c’est parce qu’un malentendu sur la psychanalyse elle-même était en passe de s’installer. Quant à moi, rien, ne me garantit que je parviens ou parviendrai à devenir pour un analysant de ce siècle, l’analyste qu’il voudrait rencontrer. Seul un analysant pourra dire, après coup, qu’il a rencontré l’analyste qu’il lui fallait.
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