J. RUFF: Temple Grandin : le traitement dune jouissance autistique


Temple Grandin : le traitement d’une jouissance autistique Jacques RUFF Temple Grandin a écrit trois livres, en collaboration avec Margaret M. Scariano, qui témoignent d’une étonnante capacité d’introspection. Elle est une autiste de type Asperger. Temple Grandin est devenue professeur spécialisée dans le comportement animal à l’université du Colorado, conférencière, experte reconnue pour réduire la peur des animaux allant à l’abattoir, conceptrice d’équipements pour l’élevage industriel. Les témoignages d’autiste de type Asperger se sont multipliés. On peut s’en étonner. À l’époque de la communication à tout va, il y a un intérêt pour des sujets qui sont parvenus à retrouver un lien social alors qu’ils vivaient coupés des autres. À d’autres moments se furent les enfants sauvages qui interrogeaient sur la bonne manière de civiliser l’humain. Dans tous les cas c’est s’interroger sur ce qui fait lien entre les hommes ou ce qui les isolent. On ne part pas de l’évidence du social, ou comme on dit entre nous de l’Autre déjà-là, mais bien de ce qu’il y a de singulier, de non adapté, de l’a-social, d’un corps jouissant. L’enseignement qu’on peut tirer de la lecture de ces livres vient donc du traitement qui s’est opéré pour qu’un lien aux autres se fasse. Ce qui retient c’est souvent l’auto-thérapie de ces sujets au sens où ils se passent d’un analyste. C’est déjà le cas de Schreber, de Joyce et bien d’autres. Et c’est de nos jours ce qui intéresse la psychanalyse à partir du moment où l’on met l’accent non pas sur le sens, l’interprétation comme déchiffrage mais sur le réel dans le symptôme et le mode de jouissance qui constitue le propre d’un sujet, d’un parlêtre. Il est alors intéressant de reconstruire méticuleusement la boîte noire des opérations qui se sont effectuées. Ce qui m’a retenu chez elle, c’est la place d’un évènement de corps initial qui reste une référence jusqu’à la fin alors qu’un traitement de la jouissance s’est opéré et a permis un lien social. En effet, au moment où elle trouve une stabilité dans sa vie, après toute une élaboration sur laquelle je reviendrai, elle fait à nouveau le récit d’un événement de corps où elle dit éprouver la même sensation du début, quant son autisme l’isolait complètement. « L’expérience avait été étrangement hypnotique…je songeais à la similitude entre la merveilleuse impression de transe que je venais d’éprouver en immobilisant doucement le bétail et le sentiment de dilatation que m’avait procuré, lorsque j’étais petite, le fait de m’absorber dans la contemplation du sable qui coulait entre mes doigts sur la plage. » Je vous lis le récit de l’expérience de corps de son enfance. « Je pouvais m’asseoir sur la plage pendant des heures en faisant couler du sable entre mes doigts et en façonnant des montagnes minuscules. Chaque grain de sable me fascinait comme si j’étais un scientifique qui regardait au microscope. D’autres fois, j’examinais chaque ligne sur mon doigt, en suivant l’une d’elles comme une route sur une carte. » Quelque chose a changé dans sa vie, mais un éprouvé du corps, une modalité de jouissance familière reste fixe. Asperger soulignait déjà ce trait : « l’essentiel reste invariable » On est d’entrée dans une clinique orientée par le réel. L’Autre n’existe pas mais la jouissance du corps oui. Ce n’est pas le retour d’une jouissance refoulée, ni un souvenir-écran non plus. Cette jouissance a simplement subi une petite mutation. L’animal a pris la place du grain de sable, la trappe de contention a pris le relais de la main, le sable fait tas comme les corps qui se transforment en viande. L’écoulement du sable dans la main est une figure dans le réel de la fuite métonymique. C’est donc sur ce déplacement que je voudrais m’attarder : entre les grains de sable qu’elle laisse échapper entre ses doigts et la manière de calmer de sa main les animaux qui se succèdent dans une trappe avant qu’ils ne soient abattus. C’est sur le traitement de sa jouissance autistique que porte ma lecture qui se soutient des quelques repères suivants. L’orientation lacanienne, pour la psychose, n’adopte pas une perspective déficitaire. Il y a une invention dans la psychose. Le psychotique est au travail. Ce n’est pas la peine de travailler pour lui. Il faut le soutenir. Temple Grandi a dû « créer quelque chose d'unique » pour traiter l’insupportable de la jouissance auquel elle avait affaire. Le traumatisme fondamental est celui de la langue dont l’humain est affligé. Encore faut-il faire la différence entre la langue et la lalangue. Son cas permet d’apprécier la distinction entre clinique discontinuiste, caractérisée par le déclenchement et la forclusion du Nom-du-Père et une clinique continuiste. Nous sommes ici dans le contexte d’une clinique continuiste. L’état terminal garde les traces de l’état initial. Enfin la topologie et les noeuds borroméens sont les outils précieux pour rendre compte des opérations qui sont en jeu. L’homme est travaillé par des nécessités topologiques impliquées par la langue elle-même. « L’être qui parle est toujours quelque part, mal situé, entre 2 et 3 dimensions.» Temple Grandin montre le passage du sphérique à l’asphérique, du bi-dimensionnel au tri-dimensionnel et de la nécessaire mise en place d’un nouage satisfaisant. La lalangue : penser en image. Sa vie, avant 3 ans, n’était faite que de cris, et de hurlements. Elle est prise en charge par une orthophoniste qui lui donnera une base pour sortir de son autisme profond, au point qu’à 6 ans, elle arrive à avoir un langage satisfaisant. Elle est aidée par ses professeurs qui respectent sa pathologie et supportent son côté moulin à parole, questions incessantes, colère, agressivité. « Penser en image », « l’interprète des animaux » Qu’appelle-t-elle « penser en image » ou « interprète des animaux », titres de deux de ses livres ? C’est une banque de données, un magnétophone qui n’enregistre que des détails. « Si une personne voyait consciemment ce qu’elle a devant les yeux, la grange lui paraîtrait légèrement différente à l’aller et au retour car le mur sud ne serait pas exactement semblable au mur nord, ni le mur est au mur ouest. » « Si je pense au mot bol, je vois immédiatement le bol de céramique posé sur mon bureau, le bol de soupe du restaurant où j’ai dîné dimanche, le grand bol de salade de ma tante où son chat fait la sieste. » Ainsi le mot bol ne renvoie donc pas à l’idée de bol mais à ce bol puis à cet autre. Elle n’a pas le concept de bol. D’où le développement d’une mémoire prodigieuse pour stocker tous les bols aperçus dans ce qu’ils ont chaque fois d’unique. On ne peut donc pas discuter avec elle sur les bols en général. Lequel dirait-elle ? Penser en image ne constitue donc pas un monde commun, partageable, fixe au sens d’un tout ordonné à partir d’un sujet universel. Elle ne fait pas référence à une réalité commune puisqu’elle pense à partir de son point de vue singulier, à partir de sa vision. C’est un point de vue au sens littéral, du visuel. C’est le point d’où un œil, dans un corps précis, visualise les choses. Il n’y a pas la possibilité de partager le même point de vue qui supposerait la possibilité d’un regard commun sur les choses. Pour cela il faudrait un regard au champ de l’Autre qui permettrait la constitution d’un monde commun. Or il n’y a pas eu la schize de l’œil et du regard. Elle dit être bloquée au « stade des pièces détachées de la perception. » Sa perception est en permanence mise en alerte par la sensation de l’imprévu, du contingent. « Les gens normaux restent insensibles à l’inattendu ...ils ne voient que ce qu’ils s’attendent à voir.» Ce qu’on appelle la réalité est donc bien une construction qui dépend du langage. Encore faut-il distinguer le langage qui fait « penser en image » de celui qui fait penser en concept. L’apport de Lacan pour ce point est décisif et permet de nous orienter. Ravinement, sillon Lacan, en 1971, dans son texte Lituraterre, refonde sa théorie du langage. Il ne met plus l’accent sur le meurtre de la chose, sur le passage du particulier à l’universel . C’est en survolant la Sibérie, de retour du Japon, sous l’effet de la pensée chinoise dans son rapport à l’écrit, qu’il observe le ravinement que fait le ruissellement de pluie sur la terre . Ce ravinement au sol ne constitue pas une carte précise encore moins un message. C’est un sillon qui a creusé, raturé, rayé la terre. Le langage est donc de l’ordre d’un ravinement, d’un sillon. Ce qui arrête donc Lacan au point de renouveler sa réflexion sur le langage peut être rapproché de ce qui fascine Temple Grandin quand elle regarde sans fin les sillons, ce ravinement des lignes de sa main. Elle ne veut pas lire les lignes de la main au sens d’un message. Elle est arrêtée par ce qui s’est creusé sur sa peau. Pourquoi ces sillons plutôt que rien ? Quelle écriture, quel « arpentage » est là venu du ciel pour reprendre les mots qui viennent à Lacan ? Verbeux, matérialité : détritus Par la suite, en 1975, Lacan, dans sa Conférence à Genève sur le symptôme, dira des autistes qu’ils sont des « personnages plutôt verbeux.» Ce terme de verbeux est pour lui d’un emploi précis. Dans son séminaire de 1953-1954, en s’appuyant sur le De Magistro de St Augustin, il fait la distinction entre nomen et verbum. Nomen implique l’accord, le pacte, la reconnaissance. Verbum c’est le mot qui frappe l’oreille, la matérialité verbale. Temple Grandin dit d’elle qu’elle était un moulin à parole, un magnétophone. C’est le pur enregistrement du verbum, la matérialité qui se dépose. Cette matérialité verbale est un point important pour saisir que le rapport à la langue décide du statut d’un corps. Lacan jouera d’ailleurs sur le terme de « motérialité » pour se faire entendre. Il avait déjà dit, dans Radiophonie en 1970, que la langue est un organe qui s’incorpore. Il y a un corps lorsque l’organisme incorpore l’organe du langage. Le corps est une réalité seconde, subordonnée. « Le premier corps fait le second de s’y incorporer » . Dans cette Conférence à Genève sur le symptôme, il donne une précision sur ce qu’il entend par matérialité du langage. C’est un liquide. C’est un liquide qui ne ravine pas seulement comme la pluie qui tombe des nuages comme semblants. C’est un liquide qui traverse le corps comme une passoire. « Il y a en lui (en l’enfant) quelque chose, une passoire qui se traverse, par où l’eau du langage se trouve laisser quelque chose au passage, quelques détritus avec lesquels il va jouer, avec lesquels il faudra bien qu’il se débrouille.» Là aussi un rapprochement peut se faire avec Temple Grandin. L’eau du langage s’écoule en effet dans un organisme comme le sable passe à travers les doigts de Temple Grandin. Quel est alors le statut de ces détritus qui ravinent et se déposent pour faire corps? H. Rey-Flaud fait retour à Freud. Il se réfère au schéma de la lettre 52 qui établit différents stades de traduction. Il y a un premier registre qui est celui de l’empreinte, des marqueurs primitifs, des sensations brutes, un chaos originaire. Vient ensuite le deuxième registre de la traduction en image de souvenir. Le troisième registre est celui de la trace de souvenir. Le quatrième et dernier est celui de la représentation d’objet. Temple Grandin accèderait au deuxième registre. L’image ne trouverait pas à se traduire en trace. Ce recours à la lettre 52 qui reste dans un registre linguistique est éclairant mais nous installe en de ça des « métaphores » de Lacan. Il est question d’une inscription, d’une trace mais pas d’une corporisation au sens de la constitution d’un corps par le langage. Il n’y a pas de ravinement ni d’eau du langage qui traverse l’organisme. Or « la métaphore » de l’eau du langage qui traverse l’organisme est plus proche de la clinique puisqu’elle fait entendre l’intrusion du langage ce à quoi l’autiste est sensible puisqu’il s’en défend. Ce qui est en effet essentiel c’est un organisme affecté par le langage qui cause un effet de jouissance. Maleval fait remarquer que ce schéma des stades d’évolution avec ses arrêts du développement risque d’aborder la question de la psychose en terme déficitaire. Il préfère prendre en compte d’une part le rapport du signifiant à la jouissance et de l’autre la distinction entre le signe et le signifiant. Prenons d’abord le rapport du signifiant à la jouissance. C’est en effet l’opération de mortification de la jouissance, son chiffrage, sa prise dans la langue qui est le point important pour opérer le nouage de l’affect et de la parole dans la constitution de la lalangue. Or ce nouage qui s’opère dans le babil chez l’enfant ne se serait pas effectué dans le cas de l’autisme. C’est au point que Maleval se demande si on peut parler de lalangue pour les autistes. Il faut donc plus fondamentalement aborder la question par la distinction entre le signifiant et le signe. L’autisme n’entre pas dans le langage par le signifiant, dans un S1 sinon à considérer ce S1 comme signe. Le signe reste collé à la présence de l’objet concret, perçu. Il ne peut signaler l’absence, l’effacement, la perte, le fort-da, c’est-à-dire la présence-absence spécifique de l’usage du signifiant . Le signifiant, au contraire, est en rapport avec un autre signifiant au point de produire un monde, une réalité autrement sensible faite d’un réseau de signifiant qui n’a plus cette adhérence à la sensation. Cette différence signe-signifiant produit donc des corporisations différentes. Temple Grandin nous présente un corps intellectuel, qui fonctionne sans généralisation, qui n’est pas ému par les sentiments amoureux ou esthétiques, et qui ne connaît pas le « faire semblant » propre à la logique du signifiant. La question du S1 est donc centrale. C’est une substance jouissante, un réel, une jouissance de l’Un tout seul. J-A. Miller parle d’un « statut natif du sujet » . A. Menard avance « l’ombilic du symbolique » qui prolonge la réponse de Lacan à Marcel Ritter. E. Laurent propose le terme de nomination non pas au sens d’une désignation, mais plutôt au sens où le sujet se nomme, se baptise. En effet ce n’est pas l’enfant devant le miroir qui se retourne vers l’Autre pour être nommé. J.R. Rabanel retrace les déplacements de cette question. Le S1 est abordé dans les derniers temps par Lacan par la fonction propositionnelle de Frege, F(x), celle du symptôme ?(x), avant d’être un S1 à l’origine du nœud borroméen comme nouage particulier du réel et du symbolique . C’est de toute façon à partir de ce S1 que peut se faire la Naissance de l’Autre. C’est par une opération de négativation de jouissance, même si elle doit se faire à l’infini dans le réel, que peut s’opérer ce lien. Ce que nous allons suivre par la suite. L’autre point important du travail de Maleval porte sur l’énonciation en rapport avec l’objet voix . La voix comme objet a est ce qui est placé dans l’Autre donc perdu par le sujet qui en est du coup divisé. Il n’y a pas eu dans l’autisme cession primordiale de jouissance vocale. D’où la carence de l’énonciation qui se manifeste dans l’aspect verbeux associé à l’absence d’affect. L’avantage est de mettre à distance la sonorité des énoncés qui feraient apparaître un Autre et son énonciation . Temple Grandin va donc devoir faire alliance avec ces détritus, S1, comme signes de jouissance. Ces détritus comme restes, résidus, fragments, morcellements d’une substance se constituent souvent par des battements alternatifs (lumière on -off, sortir- entrer) ou des substances non-dénombrables, des pages d'un livre infiniment feuilleté ou comme ici par des grains de sables qui s’écoulent. Topologie des fond-surfaces Ajoutons enfin une perspective topologique. E. Laurent rappelle que la topologie des surfaces, forme et fond, donc à 2 dimensions permet d'appréhender, localiser, fixer ces moments de surgissement d'une subjectivité, une façon de se faire naître . Les grains de sable, les lignes du doigt, le tournoiement sont des éléments par lesquels elle désigne son être au monde qui l’arrache d’un fond-surface indifférencié. L’invention : une machine à bien-être pour traiter la jouissance Les étapes pour calmer, traiter la jouissance de son corps. La lalangue de jouissance des S1, avec sa dérive métonymique des associations à l’infini , ne produit pas d’arrêt, de calme à la jouissance qui vient à son corps. D’où, dès le CE 1, elle rêve d'une "machine à bien être" qui lui permettrait de contrôler la quantité de stimuli de son corps. Elle en donne les repères suivants.« Puisqu’il n’existait aucune machine susceptible de me procurer un bien être par magie, enfant, je m’enveloppais dans une couverture ou je m’écrasais sous les coussins du canapé pour satisfaire mon désir de stimulation tactile. La nuit, je bordais mon lit bien serré et je me glissais sous les draps et les couvertures. Parfois, je portais des cartons comme un homme-sandwich… » Plus grande elle invente d’autres moyens. « Je pensais à une sorte de machine. Petite j’aimais déjà les appareils. Le premier modèle était un costume gonflable. » Elle découpe par la suite des trous dans des restes en plastique pour les porter comme des chemises. Puis c’est le projet d’une sorte de boîte ressemblant à un cercueil et enfin l’idée de construction d’un petit enclos chauffé juste assez grand pour y entrer. C’est bien une suite métonymique d’objets dont la fonction sur le corps est de coller, serrer, border. Ce sont des objets en rapport avec le bord du corps. E. Laurent parle de « peaux que l’on enlève de son corps.» C’est penser les choses non pas à partir de l’Autre qui existe, celui qui donne des vêtements, mais du réel d’un corps, sa carapace, dont il faut détacher quelque chose. Pour habiller un corps il faudrait qu’il existe, qu’elle l’ait. Or elle doit passer du corps de jouissance qu’elle est à un autre statut du corps, un corps qu’elle a. On peut entendre cet avoir propre au corps par les termes d’habiter (un boite, un enclos) ou par les habits qui sont autant de référence à la racine latine, habere, à l’avoir. C’est chez sa tante, à 17 ans, dans un ranch en Arizona, qu’elle découvre les trappes à contention pour marquer, vacciner et castrer le bétail. Elle constate que ces bêtes, pour lesquelles elle éprouve de l’empathie, sont calmées par ces trappes qui les enserrent . Elle s’y met. Sa tante, à qui elle fait confiance, actionne alors, à sa demande, l’ouverture et la fermeture de la trappe. Par la suite elle l’améliorera et en donnera une description précise avec un schéma. Cette machine se trouve dans sa chambre à coucher à côté de son lit. Elle a une forme de V. Elle s’allonge à plat ventre de toute sa longueur comme dans un étau dont elle contrôle la pression maîtrisant le branchement-débranchement. On remarque qu’elle ne garde de ses trappes à contention que l’aspect qui calme les animaux et pas l’opération de castration ou de marquage. Cet aspect forclos lui reviendra dans le réel par la suite. le double, le transitivisme Qu’est ce qu’une vache pour elle ? Ce n’est pas une identification spéculaire avec assomption jubilatoire. Il s’agit du double perçu : calme ou pas. Nous sommes dans une modalité de capture transitiviste propre au fonctionnement psychotique. Ce double n’est pas persécuteur : il ne parle pas. Il permet la mutation de l’inanimé, du minéral, des grains de sable au vivant, à l’animé, à l’animal. L’animal fait signe de l’humain puisqu’il penserait en image et éprouverait, dit elle, des affects comme elle. Il permet d’autre part une tentative de mise en jeu de la pulsion scopique puisqu’elle dit voir à travers les yeux d’une vache. Le refus la logique aliénation-séparation, de la division signifiante qui produit un sujet barré, laisse donc place à un fonctionnement par le double. À la place de la division, le double qui n’introduit pas la perte propre au miroir. La division « se fait dans le réel du double, dans le réel du même » disent les Lefort. La topologie de la sphère : border la jouissance et avoir le corps sac. Quelle est la fonction de cette trappe ? Temple Grandin met explicitement en rapport la pacification de sa jouissance obtenue par sa machine avec la masturbation chez les enfants. C’est donc bien un traitement de la jouissance de son corps. D’où l’embarras des psychologues qui refusent cette trouvaille. Ils veulent la lui ôter alors que cette machine est plus importante que « d’être normal ou même se marier » dit elle. Ce symptôme, pour eux, doit disparaître. Il ne réalise pas que cette trouvaille symptomatique qui la tient, enserre un réel inéliminable qui fait son être le plus singulier. L’organe supplémentaire à la lalangue La machine par contre n’est pas un double. Elle est liée à la vache comme son double. Sa machine lui procure le sentiment d’avoir un corps et des pensées à elle. « Les sentiments et les pensées qui me venaient dans la trappe pouvaient exister en dehors. Les pensées étaient le fruit de mon esprit et pas de la trappe de contention. » C’est à partir des effets de cette trappe à laquelle elle s’appareille qu’elle pourra désormais aborder les autres. Or les autres étaient souvent ceux qui voulaient la prendre dans les bras. C’était insupportable. Cette trappe est donc l’équivalent des bras dans le réel, ceux de sa tante par exemple, qui pourraient l’accueillir et la serrer. Elle a pris un objet de la tante et l’a détourné à son usage suivant le même fonctionnement métonymique. Elle invente avec cette machine un Autre fait de bords qui peuvent se coller aux bords qu’elle a produit sur son corps pour localiser son être de jouissance. Elle s’appareille à un objet hors corps qui fonctionne comme l’« organe supplémentaire » « qui conviendrait au langage dans son corps. » C’est l’organe supplémentaire qu’il faut à sa lalangue, à défaut d’objet a dans l’Autre, pour avoir un corps qui puisse trouver un certain apaisement. Lacan pouvait dire que l’être de l’organisme va plus loin que le corps. C’est la tentative de Temple Grandin : faire que son organisme ne se confonde pas avec le corps. Mais ayant fait ce pas, elle ressent les effets imaginaires du langage dont elle se défendait. Lacan dit en effet qu’on est en proie au langage. « C'est comme objet a du désir, comme ce qu'il a été pour l'Autre dans son érection de vivant, comme le wanted ou l'unwanted de sa venue au monde, que le sujet est appelé à renaître pour savoir s'il veut ce qu'il désire. » Le langage produit donc bien l’idée d’être pris, attrapé, pris dans une trappe. L’humain n’est donc pas seulement en proie au langage, mais en proie à la jouissance qui se véhicule dans la lalangue. Elle produit par cette trappe, dans le réel, ce que le fantasme imaginarise : elle se fait objet d’une trappe comme Autre extériorisé qu’elle contrôle totalement par un branchement-débranchement. Ce n'est pas une machine délirante qui produirait un sens. C’est une machine qui procure une sensation de calme. Pourtant c’est une trappe pour castrer, marquer les animaux. Mais ces opérations portent sur le double et pas sur elle. Du cercueil à la trappe, la fonction de la castration, de la perte ne s’inscrit pas sur son corps. Le bord, le trou Ajoutons, comme au paravent, une lecture topologique. La topologie n’est pas une métaphore mais « la structure même » . Serrer, enserrer, border , sont des opérations réelles de la langue qui mettent en place un bord. La clinique différentielle des psychoses nous enseigne l’importance de la localisation du retour de la jouissance. Pour l’autisme c’est un retour sur le bord et pas sur le corps ou dans l’Autre. Elle produit en effet des modalités de bord enveloppant- enveloppé, délimitation d’un intérieur -extérieur pour se faire un corps à partir de jouissance sans bord de départ. C’est produire un bord entre organisme et corps. Quand elle tournoyait sans cesse, quand elle allait sur les manèges de la fête foraine , c’était aussi pour produire un bord entre ce qui tourne et ce qui reste fixe. Lacan fait souvent référence en topologie du passage du sphérique à l’asphérique. Nous sommes manifestement ici avec la mise en place d’un bord pour la constitution d’un espace mental sphérique. Bord et trou sont donc des opérations topologiques qui prennent la suite de celles du début qui portaient sur la seule différence forme et fond-surface. Les Lefort , dans la Naissance de l’Autre, nous ont familiarisé à ces opérations topologiques. L’Autre de l’autisme fait problème du fait qu’il est un Autre réel sans trou, sans objet prélevable ne permettant donc pas le transfert . La trappe qu’elle invente est dans le réel une figure de l’Autre troué. Néanmoins on ne peut pas vraiment parler de trou au sens topologique à propos de cette machine. Cette machine en effet ne manque pas d’elle au sens du manque au champ de l’Autre où loger l’objet perdu puisque cette perte ne s’est pas opérée . Maleval fait remarquer que c’est plutôt la restauration d’une complétude imaginaire sur le mode d’un imaginaire incestueux. L’objet a se trouve inclus dans un bord protecteur . La question du trou la travaille. Cette question est sensible dans la préoccupation qu’elle a des trous par le biais des portes, des ouvertures. L’ouverture pour entrer dans la trappe est mise en contiguïté avec les différentes étapes de sa vie. L’université de ce point de vue sera une sorte de trappe. Elle voit son ascension sociale sous la forme des barreaux d’une échelle ou des étages d’une maison qui de trappe en trappe la mènerait vers un point final qu’elle nomme porte du ciel. Cette métaphore qu’elle a entendue dans le discours religieux ne lui est bien sûr pas assimilable. Ce qui la préoccupe c’est cette fuite, ce glissement métonymique qui ne trouve pas d’arrêt. Ce temps culmine dans sa perplexité à ne pas pouvoir franchir une porte coulissante automatique. Tout le monde le peut, elle n’y parvient pas . Quand elle y parviendra, il lui faudra renouveler son geste un grand nombre de fois comme pour s’assurer qu’elle y est parvenu. De quoi est-il question ? Les Lefort rapprochent ce rapport à la porte de celui qu’ont souvent les autistes devant la fenêtre. L’ouverture de la porte et son franchissement mettrait en rapport avec les autres. Or cette éventualité nécessite la mise en place d’une image et pas d’un double. C’est ce qui leur permet de dire que l’expression de « penser en image » n’est pas juste. Il n’y a pas d’image pour Temple Grandin . On peut aussi dire la porte marque le seuil d’un franchissement qu’il lui est difficile d’effectuer . Ce franchissement est en fait celui de son univers linguistique. C’est le passage du signe au signifiant qui est une menace pour le mode de jouissance qu’elle a constitué. « L’absence réelle de l’Autre ne lui permet pas de présentifier l’Autre dans une alternance symbolique de présence et d’absence ». Mais sur ce bord, c’est aussi d’une ouverture dans l’Autre dont il est question. Et c’est cette exigence topologie du trou qui fait en effet son entrée. Calmer le regard par le rite Un manque à voir la déstabilise Elle a perfectionné par la suite les trappes pour animaux comme elle a perfectionné sa propre machine par laquelle elle trouve à se calmer. Mais le point de vue d’une vache va la conduire vers une autre étape : l’abattage des animaux. Jusque-là elle n’était pas allée aux abattoirs. Son expérience n’était que celle du marquage des animaux dans les trappes. Il y avait la présence lointaine de la mort. C’est au point que, lors de ses premières expériences d’abattage des animaux, elle se répètera qu’elle n’avait pas vraiment tué ces bêtes. Il n’y a donc pas que la vache qu’on calme. Il y a aussi la vache qu’on tue. Elle s’approche alors de quelque chose de redoutable. Tuer un animal ne met pas en jeu l’agressivité. Nous serions dans la logique imaginaire. Tuer un animal met en acte la destruction qui se porte sur le double. C’est un point sur lequel les Lefort ont insisté. « La jouissance étant liée au signifiant phallique, l’absence de ce signifiant laisse l’autiste sans cesse confronté à la mort, celle du semblable ou la sienne. » Elle est obligée de constater que l’approche de la mort violente ne calme pas les animaux. Donc elle ne peut pas être calme elle-même. La mort de l’animal produit un questionnement sur sa propre mort. Il lui faut donc trouver quelque chose pour les et se calmer. Elle décroche en 1974 un contrat dans un abattoir et nomme son projet « Escalier du paradis » où le bétail sortirait en somme par la porte du ciel. Elle veut croire qu’en haut de l’Escalier il y a Dieu et pas un trou noir. Elle construit des rampes d’accès courbes, des couloirs incurvés où les bovins, à la file, ne peuvent pas voir ce qui les attend au terme de l’ascension. À la fin, une bande les soulève par la panse et ils sont abattus sans trop s’en rendre compte. Elle introduit donc pour calmer, un manque à voir dans le point de vue d’une vache qui ne voit pas l’instant final qui l’attend. Mais, s’il y a un manque à voir du côté des animaux, il n’est pas de son côté. Elle est bien présente et voit ce moment final. Il y a bien désormais deux signifiants, une différentiation : la vie, la mort Elle est un sujet divisé entre deux points de vue. Elle se situe dans l’entre-deux, entre deux images, entre un avant et un après, vie et mort, la bête vivante et la viande consommée. Cet entre-deux n’est pas une image mais fait trou, le trou noir qu’elle redoute à la fin de l’escalier. L’expérience du cube de Necker, avec le sujet divisé par le regard entre deux signifiants, en donne un support topologique. Ce trou, c’est celui du symbolique, l’inconsistance du symbolique propre à la structure qui va toucher sa modalité sphérique de jouissance, son penser en image qu’elle a construite pour son corps. Elle aura un cancer de la paupière. Le trou se localise donc au point de jouissance, sur un bord, celui de la paupière. Elle se fera opérer non sans l’angoisse de devenir aveugle : « la cécité est pire que la mort ». L’angoisse marque une atteinte à sa jouissance. Le regard fait donc sa percée sur le bord du corps. Mais c’est peut-être aussi la voix qui vient trouer le corps pour produire la poussée d’une énonciation dans le trou qui s’est ouvert dans l’Autre. « La structure c’est l’asphérique recelée dans l’articulation langagière en tant qu’un effet sujet s’en saisit.» « L’essai de rigueur » propre à la psychose est en marche. le délire religieux ou scientifique Le trou du symbolique fait alors son effet : elle cherche du sens. Elle se tourne à nouveau vers la religion dans laquelle elle avait baigné, mais qui ne lui avait pas apporté le calme espéré. En effet elle s’épuisait à traduire dans son penser en image les métaphores chrétiennes. Le Notre père lui restait incompréhensible. Elle devait le décomposer en image . De même elle avait entendu, un dimanche, le pasteur dire « Devant chacun de vous il y a une porte qui ouvre sur le ciel. Ouvrez la et soyez sauvé. » Elle avait du coup cherché toutes les portes de la maison pour y chercher derrière l’immortalité promise. Elle bricole donc un Autre, un Dieu fait d’une énergie ordonnante , de physique quantique matinée d’un discours oriental. Cette élaboration donne naissance à bas bruit à une idée persécutrice. En faisant du mal aux animaux, une particule, comme manifestation de la conscience cosmique de dieu, pourrait s’en prendre à elle ! C’est là qu’on pourrait penser aux polémiques sur la sortie ou pas de l’autisme vers la psychose. Mais si le sens délirant ne prend pas vraiment, il lui reste pourtant l’idée que l'abattoir est un lieu saint comme le Vatican . Elle fait en somme de l’abattoir un « Temple ». Plus simplement, elle constate que ce sont les médicaments prescrits qui ont eu raison de ses constructions religieuses. À la faveur d’un rêve, en 1971, il lui vient l’idée qu’il y a au-dessus des abattoirs des étages occupés par des bibliothèques où se stocke le savoir. L’idée d’un abattoir-bibliothèque s’impose alors à elle du fait qu’un collègue de laboratoire lui dit que les livres contenaient des idées qui peuvent se transmettre comme les informations contenues dans les gènes . Au moment où elle voit la disparition de son double, elle se défend de la perte par l’immortalité de ses livres. On se souvient qu’elle avait découvert qu’un des effets importants de sa machine était que les pensées qui lui venaient existaient bien, étaient bien à elle. Ce sentiment lui avait permis d’aller vers les autres. L’écriture du journal qu’elle a tenu durant toutes ces années lui a permis de même de soutenir cet effet de séparation, de dépôt par l’écriture. Par ses livres et ses constructions, elle peut se faire un nom qui survivrait. C’est donc bien « l’idée de soi comme corps » qui vient ici. Le rite shehita et le regard du directeur C’est là que vient, en 1992, le propos que je rapportais au début. Cette scène comporte la présence du directeur de l’abattoir et d’un rabbin. Pendant qu’elle calmait les bêtes , elle se sentait, dit elle, vibrer à l’unisson avec l’univers dans un état de calme total. Le temps s’était arrêté jusqu’à ce que le directeur de l’abattoir la ramène à la réalité en l’invitant à le rejoindre dans son bureau. Il lui dira avoir été fasciné par cette scène qu’il avait épiée. Elle dit donc : « je songeais à la similitude entre la merveilleuse impression de transe que je venais d’éprouver en immobilisant doucement le bétail et le sentiment de dilatation que m’avait procuré, lorsque j’étais petite, le fait de m’absorber dans la contemplation du sable qui coulait entre mes doigts sur la plage. » Quel est alors le statut de cette scène finale mise en rapport avec l’évènement de corps initiale ? O. Sacks rapporte son étonnement d’entendre raconter cette scène de l’abattoir à l’identique cinq à six fois au cours de l’après-midi. Il fait cette remarque pertinente que le statut de cette scène n’est pas un souvenir, ni un souvenir-écran qui comporterait un vouloir dire caché ou une reconstruction. La dimension réelle, de jouissance, y est donc impliquée. Elle est de l’ordre de la même fascination que celle qu’elle rapportait sur la plage. On peut donc bien écrire une série de S1, qui sont en fait le redoublement du S1 initial. J-R. Rabanel l’écrit par (S1S1S1…) pour la distinguer de la répétition du S1 dans la schizophrénie (S1,S1,S1..). Elle inscrit dans son journal intime, à une date précise, cette remarque à propos du calme qui lui est venu. « Quand la force vitale quittait l’animal, j’éprouvais de profonds sentiments religieux.» Il faut donc bien une perte pour apaiser la jouissance du corps en excès. Ce n’est pas l’extraction de l’objet condensant la jouissance, c’est l’écoulement héraclitéen infini. C’est un vidage infini. La force vitale, comme le sang qui s’écoule, prend la suite du sable comme substance morcelée, pulvérisée à l’infini, qui file entre les doigts. C’est cette jouissance qui l’a ravie et qu’elle a nommé par ce S1 de départ qu’elle redouble en l’arrangeant, en la remaniant. Il faut aussi prendre en compte la précision qu’elle apporte sur la modalité de cette jouissance : un sentiment de dilatation. Le sentiment de dilatation qu’elle éprouve peut-être rapproché du mode de jouissance en fort–da de Schreber quand il disait que ses phrases avaient un tempo qui s’allongeait, s’étirait ou se ralentissait. Il y a donc une temporalité propre à cette jouissance. Par ailleurs on constate que l’usage du double a fonctionné à nouveau. Il s’est déplacé de ce que voit une vache à ce qu’a vu le directeur. La fascination muette du directeur devant cette scène redouble la sienne. Une coupure se produit pourtant entre la jouissance éprouvée dans son corps et la vision qu’en rapporte le témoin. Mais le double fonctionne aussi avec la présence du rabbin qui prend en charge la pulsion de destruction à l’égard de son double. La mort de l'animal est « attrapée » si je puis dire, non pas tant par le discours religieux mais par le rite d’abattage juif shehita. Le rabbin tue au nom du dogme tout comme le bourreau au nom de la loi. La destruction du double est portée au compte d’un Autre. Or cet Autre a fait son entrée au moment où un vide, un trou s’était imposé à elle. Cet Autre est animé d’une initiative, d’une intentionnalité: il lui faut le sacrifice ritualisé de l’animal. Elle ne se sent pas pour autant concernée directement. L’Autre ne la vise pas ni ne lui demande quelque chose. Ce n’est le sacrifice d’Abraham où l’animal se substituerait à l’homme. Elle s’avance derrière l’animal comme double sans qu’elle puisse se substituer à l’animal. Elle reste sur le bord. C’est sur le bord d’un vide aperçu, d’un trou, qu’elle met le rite. Le rite est au bord d’un énoncé dogmatique, d’un réseau signifiant qui reste muet. L’usage du rite prévaut sur ce qu’il veut dire. Le « rite peut être un moment de silence …Aucune parole, rien qu’un moment de pur silence » » est la dernière phrase du texte. Il ne faut pas que la voix vienne hanter l’autiste. Le geste du rite se pose sur la bouche cousue de l’Autre. Si l’on prend les choses à partir du S1, comme origine du nœud, on peut dire que c’est un nœud si dense, si compact qu’il a fallu plutôt le desserrer. La vache comme double, la trappe comme Autre de bord et le rite comme bord du trou ont donc scandé les moments de dilatation de la jouissance de départ. La jouissance tente de se répartir dans une triplicité nodale « un être à trois » entre son corps, par le sable, le sang des animaux (R), ses études, ses diplômes, ses livres (S) et les autres, (I) vaches, directeur, rabbin et le lecteur auquel elle s’adresse comme 4° qui fait tenir le tout.
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