M. LEVY: Ca me manque


En 1909, dans une note qu’il ajoute à “l’Interprétation des Rêves”, Freud, donnant raison à Rank, rééditant ce qu’il avait dit un an plus tôt devant la société psychanalytique de Vienne, précise : “la naissance est le premier fait d’angoisse et par conséquent la source et le modèle de toute angoisse”.

En fait, dès 1890, l’angoisse commence à préoccuper Freud en tant que phénomène clinique, comme au plan théorique. Il fait de l’angoisse l’effet d’une tension sexuelle insatisfaite et la cause du refoulement. Ainsi l’angoisse devient-elle “signal d’alarme”, imminence d’un danger, reconnaissance implicite d’un traumatisme antérieur dans une situation présente.

Freud, découvrant différentes formes d’angoisse, ne nie pas que le traumatisme de la naissance est le prototype de tous les états d’angoisse, une angoisse de fait innée, mais il considère en quelque sorte qu’à chaque âge, son angoisse. A la naissance, c’est l’angoisse de la séparation, plus tard l’angoisse de perdre ceux qui satisfont aux besoins immédiats, puis l’angoisse liée au complexe de castration, au sentiment de culpabilité et enfin l’angoisse de la mort. Une angoisse ne vient pas en remplacer une autre. Chacune perdure dans l’inconscient, toujours prête à être ravivée.

L’angoisse, signal d’un danger réel ou imaginaire, est toujours un effet douloureux de détresse, de stupeur ou de sidération, d’incapacité à maîtriser l’afflux d’excitations avec son cortège d’orages végétatifs et de désordres en tout genre. De cette souffrance, Freud avance qu’elle permet à l’homme de manoeuvrer au milieu des écueils de la vie. Sans angoisse, l’homme serait sans défense contre les exigences pulsionnelles et les dangers extérieurs. Ainsi, sous la plume de Freud, l’angoisse est la sentinelle qui veille sur les mécanismes de défense et qui, pourtant, échoue souvent à repousser le danger.

En écrivant “Inhibition, Symptôme et Angoisse”, Freud écrit RSI et annonce, sans le savoir, le noeud borroméen, tant il apparaît que l’angoisse fait symptôme, l’inhibition aussi.

Avec Lacan, l’angoisse va trouver son objet : c’est l’objet (a) à propos duquel il précise : “Ce qu’il y a sous l’habit, que nous appelons le corps, ce n’est peut-être que ce reste que j’appelle objet (a). Ce qui fait tenir l’image c’est un reste” .

L’angoisse (angustié), c’est le resserrement, le défilé dans les montagnes à travers lequel on entr’aperçoit un ruban de ciel bleu, sans assurance aucune d’y atteindre sauf à traverser le trou ... L’angoisse écrase, étrangle, étouffe et plonge dans le désarroi car cet affect, heurt du réel, est une histoire sans paroles. Dès que le mot commente, décrit, dénonce, ou seulement se prononce, l’affect devient senti-ment.

Par exemple, imaginons le scénario suivant : des amis sont invités à dîner et le temps est venu d’aller à la cave pour y choisir une bonne bouteille. Au moment où vous appuyez sur l’interrupteur, l’ampoule éclate. Qu’à cela ne tienne : de cette cave vous connaissez les moindres recoins et vous décidez de poursuivre sachant que les Bordeaux sont au fond à gauche. Vous descendez à tâtons les quelques marches quand, subitement, et dans l’obscurité la plus totale, votre visage vient heurter une forme légère, filandreuse, inconnue. Votre souffle se coupe, vous suffoquez, vos mains se portent spontanément vers l’ennemi pour le repousser. L’angoisse a surgi. Mais rapidement, vous identifiez l’obstacle, c’est une toile d’araignée et immédiatement vous êtes soulagé. Mais quelle peur !

Dans la “Troisième”, en 1976, Lacan questionne : “De quoi avons-nous peur ? ” pour répondre aussitôt “de notre corps ... L’angoisse c’est le sentiment qui surgit de ce soupçon qui nous vient de nous réduire à notre corps ... l’angoisse ce n’est pas la peur de quoi que ce soit dont le corps puisse se motiver. C’est une peur de la peur”. L’angoisse, “peur de la peur” est un affect “qui ne trompe pas”. Cette inclusion du réel dans le symbolique nous fait perdre nos béquilles ...

C’est dire combien l’angoisse articule le sujet à sa représentation dans son corps, ses formes, ses mouvements, son discours et ses actes, de la naissance à la mort, en passant par l’image de son naufrage quand a sonné le grand âge. Angoisse et miroir sont indissociables. L’image est la demeure de l’angoisse, en tant que la forme est toujours référée à son absence, au moins à l’absence de la matière que je dirais “première” de laquelle toute forme est issue, comme l’énonce la Quadruple Causalité d’Aristote, ou la Critique de la raison pure de Kant pour qui “la matière précède la forme”.

Parce qu’elle tient son ressort de l’imaginaire, l’angoisse est subversive. Elle est même la subversion première, une défense contre le manque par lequel chacun est structuré, car le manque suscite l’angoisse. Mais que le manque vienne à manquer, et l’angoisse redouble. Pour donner rendez-vous à l’angoisse, il n’est que de satisfaire les besoins et combler les demandes. Le déclin du désir apparaît alors sous la forme d’une angoisse insupportable.

Si l’angoisse réfère au corps et à ses représentations, comment ne pas l’articuler aux objets détachés du corps ? Comment le signal d’un danger vital ne viendrait-il pas prévenir de ce que Lacan appelle la “cession” répétitive où se fonde l’objet (a) ?

“Cession” du premier cri, du premier souffle, comme du premier sein, entendez la première tétée, tout comme l’offre des premiers scyballes dans le jeu du retenir-offrir. En devenant cessibles, ces objets ont fonction de “cause”. Dans l’impossibilité radicale de trouver sa propre cause et de ne pouvoir la dire, le sujet produit la dite cause de lui-même, par un danger qu’il ignore, dans l’échange des objets que le regard viendra voiler par son illusion unifiante.

Tant que le manque trouve un signifiant, le paysage est tranquille. Mais qu’un signifiant manque au manque et c’est l’angoisse. Car si le manque est sans forme, il est par contre toujours représenté par un élément formel référé au corps. Aussi, dire que le désir angoisse est une lapalissade. Pourquoi donc ? L’objet (a) n’est cause de ce manque que par sa qualité de reste irréductible, et c’est parce qu’il n’est pas symbolisable, en raison de sa virtualité même, qu’il est aussi le lieu de l’angoisse. C’est par sa qualité de pièce détachée, et de symbole d’un manque, que cet objet partiel (a), fonde le rapport du sujet à l’Autre.

Qu’est-ce que la cure nous en dit ? Elle nous enseigne que l’angoisse est un affect majeur et universel. Cet affect peut faire le ressort de la cure, le motif de son interruption, la cause d’une réaction thérapeutique négative. La cure nous apprend que derrière le danger réel signalé par l’angoisse se cache toujours un danger pulsionnel inconnu : l’objet (a) et l’attente - anxieuse - de son imminente ré-apparition. Au point que le manque d’objet devient lui-même objet. C’est encore à l’angoisse que la cure doit une possible lecture du rapport au désir, qu’il soit insatisfait ou impossible. Enfin, le symptôme offre à l’angoisse une possible représentation Le petit Hans en témoigne en tant que “sa phobie est construite en avant du point d’angoisse” . Il n’est qu’un traitement possible de l’angoisse : l’élaboration de savoir, n’en déplaise aux adeptes de la sérotonine ...

Le rapport entre le manque depuis lequel je suis, et de ce que de mon image spéculaire je ne puis saisir, telle est la fonction de l’angoisse qui s’insinue dans la faille, “la zone qui sépare jouissance et désir” .
Il me faut donc, inévitablement, en appeler aux objets tout en obviant le manque qui les cause. La règle s’applique tout aussi bien à la mère : ne l’ai-je pas jadis comblée en incarnant son propre manque ? N’ai-je pas par mon corps et son image habilement confondus, répondu au Che Voi dont elle fut nécessairement la référence ? N’ai-je pas par ces objets détachés de mon corps, y compris mon corps lui-même, car détaché du sien, soit par mon pouvoir - alias ma jouissance - induit, provoqué, calmé, appelé son angoisse, joué de la présence-absence, comme par le Fort-Da, pour pouvoir m’y compter ?

En cela, l’angoisse est le signal de la perte de l’objet. Mais l’objet n’est qualifié de perdu que parce qu’il est retrouvable, ô certes pas tout à fait lui-même et pas tout à fait un autre, mais toujours en vocation d’obturer - sans succès d’ailleurs - une place vide.

D’où la question : l’angoisse est-elle le signal de la perte ou celui de l’imminent retour de l’objet ? Elle signe la perte et prévient du retour...

“L’angoisse est corrélative du moment où le sujet est suspendu entre un temps où il ne sait plus où il est, vers un temps où il va être quelque chose où il ne pourra plus jamais se retrouver. C’est cela, l’angoisse”, souligne Lacan .

Il nous faut un pas de plus. Consentir à la perte de l’objet ne suffit pas à attester qu’il y a eu analyse même si d’aucuns pourraient s’en contenter. Le commerce, l’échange, le rechange, la perte et la retrouvaille des objets, si chers au névrosé, - le pervers préfère quant à lui le commerce des sujets - ne sauraient occulter la question de mon image comme objet. La cure doit promouvoir la double fonction de l’objet (a). Certes, cet objet (a), objet séparateur du sujet et de l’Autre - et c’est sa seule affinité avec le signifiant - est-il l’objet manquant et de ce point de vue très lié à l’angoisse. Mais il est plus encore car il a pour vocation essentielle de colmater le trou, de viser à l’obturation de la béance fondamentale qui confère à la demande son absolue nécessité. Cet objet n’est qu’un semblant et s’il y a vraiment un manque dans le “parlêtre”, il est plus à situer du coté de la béance dans l’Autre, S de A barré, que du coté de l’objet (a).

Sous cet angle, la jouissance à la fin de l’expérience analytique va au delà de la cession d’objet, elle devient “extatique” au sens où elle n’est plus que jouissance de l’existence comme telle, frappée au sceau du “signifiant de l’Autre qui n’existe pas”.


En ce temps seulement, surgira, depuis la levée du rideau, l’Inconnu qui en fait n’était que méconnu, à savoir l’inquiétante étrangeté, qui n’est autre que la troublante familiarité avec la fonction signifiante, cette fonction séparatrice sans laquelle rien ne peut naître (n’Être ?) pour disparaître ..., sans laquelle il n’est aucune aperception possible de la Chose (das Ding).

Cet affect qu’est l’angoisse, “cisaille qui vient au corps” comme dit Lacan, à trouver sa source dans ma naissance (Freud) comme dans les découpes que les objets du corps opèrent sur mon image (Lacan), pour alerter sur la perte de l’objet comme pour l’imminence de son retour, n’en est pas moins l’expression ô combien sensible, que rien jamais ne pourra faire unité, que de ladite unité, toujours quelque chose sera perdu. Mais ce morcellement même n’est autre que la source du mouvement - entendez la structure - et le ressort de l’Appel qui nous font vivre à tendre chaque jour davantage vers l’inaccessible, enfin reconnu comme synonyme de liberté.

La faille est dans l’inhérence de l’Être qu’elle anime. Naître suffit à contracter la dette, et parler à attester de son impossible acquittement. L’angoisse, dans cette métaphore économique, n’est autre que l’intérêt de l’emprunt à payer, pour le découvert consenti à notre condition.
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