B. MIANI: Interpréter l'angoisse


Bruno MIANI: Interpréter l'angoisse

Intervention à Manosque le 25 09 04

C'est par un lapsus qui l'avait beaucoup fait rire, que cette jeune femme célibataire et d'apparence plutôt forte s'était introduite dans sa cure :
"Mon symptôme, avait-elle déclaré, c'est ma grossesse, voulant dire ma grosseur"

Tout lapsus étant un acte réussi, elle reconnu rapidement ce désir d'enfant (qui deviendra très problématique au cours de sa cure) et qui venait questionner une surcharge pondérale qui par moment pouvait l'accabler notamment dans ses rapports amoureux avec les hommes.
Si cette jeune femme mettait d'emblée au premier plan ce qui chez elle faisait question, c'est-à-dire le symptôme, c'est parce que justement dans son cas, le symptôme c'était ce qui paraissait ne pas très bien tenir.
C'est ce qui la conduisait à demander une analyse : Son symptôme ne la protégeait pas efficacement de l’angoisse.
Elle était en effet régulièrement sujette à des accès d'angoisse qu'elle ne pouvait juguler que par l'ingestion rapide, massive et répétée de nourriture.
Ce qui lui permettait une relance provisoire de son symptôme en fournissant ainsi un objet à son angoisse;
Etre forte l’assurait en quelque sorte d’un circuit pulsionnel s'accomplissant autours de l'objet sans trop de ratage;
Un soulagement tout aussi provisoire était alors obtenu.
Je voudrais ici dégager seulement quelques éléments de ce cas pour discuter ce qui pouvait demeurer inaperçu chez elle concernant la fonction même de l'angoisse que je considérerais dans son cas comme un point crucial, notamment dans le sens où Lacan propose de considérer l'angoisse comme un affect qui ne trompe pas.
Cette angoisse était assez régulièrement au rendez-vous au fil des séances et elle surgissait notamment après les quelques mots que je m'autorisais parfois à émettre et qui de sa part étaient assortis la plupart du temps d'un "Je ne comprends rien à ce que vous dites".
Si sa réplique avait certes le mérite de me ramener à des vues plus modestes, cependant, cette incompréhension inaugurait aussi, dans la séance-même, le cycle même de l'angoisse. Cette angoisse surgissait au temps suivant sous la forme d'une véritable constriction au niveau de la gorge qui lui interdisait alors toute parole.
Pour avancer sur la fonction de l'angoisse dans ce cas, je me suis appuyé notamment sur la discussion que Lacan introduit à propos de l'objet dans le séminaire l'Angoisse.
Il s'agit notamment de cette distinction cruciale entre ce qu'il nomme l'objet désir et d'autre part ce qu'il appelle l'objet cause.
La plupart du temps cette distinction reste masquée par le fantasme lui-même, mais elle est cependant cruciale à effectuer pour pouvoir situer en quoi l'angoisse est justement ce qui ne trompe, c’est-à-dire pour dire en quoi l'angoisse peut être ce signal qui avait déjà été repéré par Freud comme ce qui fait signe au sujet d'un bout de réel.
(et qu'elle offre en quelque sorte au sujet l'appui d'une affreuse certitude.)

Cette distinction de l'objet du désir et de l'objet cause, Lacan, dans le séminaire X, tente de la fonder sur une différence temporelle et plus précisément de temporalité logique.
Je m'explique : dans le désir comme dans l'angoisse, nous dit Lacan, nous avons à faire au même objet, ce qu'il appelle à la page 189 du Séminaire X "l'objet perdu";
Simplement, à l'égard d'un tel objet, Lacan situe l'apparition de l'angoisse dans un moment qui, dit-il, est logiquement antérieur au moment du désir.
Je vous dis simplement comment je comprends cela: ce qui peut-être repéré par le sujet c'est sa propre place d’objet au regard du désir de l’Autre ;
Ce repérage, c'est aussi ce qui permet de pouvoir inscrire justement cette place d'objet que le sujet rencontre immanquablement dans son rapport à l'Autre (avec un grand A, c'est-à-dire le lieu du signifiant).
C’est ce qu’on retrouve fixé dans ce qu’on appelle la formule du fantasme qui inscrit justement cette place d'objet que le sujet rencontre toujours dans son rapport à l'Autre (et comme vous le savez cette inscription, Lacan la formule sous le terme de petit a).
Cette inscription au niveau du fantasme de ce que l’on peut être pour l’Autre, c’est aussi la butée freudienne, celle que Freud formule sous le nom d’angoisse de castration et que Lacan tentera de dépasser logiquement notamment dans ce Séminaire X.
Et justement ce dépassement, Lacan tente ici de l’effectuer à partir de sa distinction du moment de l'angoisse et du moment du désir.

A S x
_________________________________
a A barré angoisse

$ désir

Essayons d'appliquer cela au cas de cette jeune femme.
Nous avons dans son cas un premier repérage de cet objet perdu.
Très rapidement dans sa cure, cette jeune femme pourra dégager les coordonnées de ce qu’elle peut être elle-même comme objet du désir de l'Autre;
Elle en trouve en effet les coordonnées du côté maternel et plus précisément dans ce qui pouvait lui sembler être la déception de sa mère à son propre égard.
Cette déception elle l'avait originellement repérée chez sa mère, notamment dans son regard toujours voilé ;
Elle décrivait en effet, ce regard maternel comme une sorte de regard en creux, toujours replié sur lui-même dans une sorte de tristesse qui était à la fois insondable et énigmatique pour l’enfant, même si par la suite elle pourra attribuer un tel regard à un deuil de sa mère à l’égard de sa propre mère.

Ce premier repérage, lui avait permis alors de s’apercevoir que depuis toujours, elle avait voulu s'attribuer à elle-même le motif de la tristesse maternelle : Décevoir sa mère, c'était imaginairement prendre place dans ce regard maternel toujours voilé.
Ainsi tous ses efforts d'enfant destinés à satisfaire vainement sa mère, trouvèrent une nouvelle issue dans une alimentation exagérée qui lui permettait dit-elle de tenir sa mère en mangeant trop. Elle tenait cette mère qui était mince et sportive grâce à la déception que lui procurait le corps de sa fille.
Cette déception qu'elle croyait alors lire dans le regard de sa mère et qui succédait à cette insondable tristesse, cette déception lui assurait au moins provisoirement ce que Lacan appelle "l'avènement du sujet au lieu même de l'Autre"(Sé. X p 189).
Néanmoins, je dirais que cette opération qui permettait à cette jeune femme de se faire l'objet de la déception de l'Autre maternel, une telle opération n'était pas sans quelques inconvénients pour elle qui pouvaient surgir sous la forme justement d'angoisses incompréhensibles qui bien sûr la surprenait dans des moments avec sa mère qu'elle croyait pourtant paisibles.
Il s'agissait notamment de ces moments où elle disait s'occuper d'elle-même, c'est-à-dire où elle effectuait un régime : il s'agissait de ces moments où elle constatait que sa perte de poids s'accompagnait parallèlement dans le regard des hommes "d'un quelque chose" disait-elle qui était en trop et qui lui apparaissait très opaque et qui la mettait profondément mal à l'aise.
Ce mal à l'aise devant un désir masculin qui lui apparaissait assez insondable était le prémisse d'une angoisse qui pouvait la contraindre à une reprise de poids pour voiler ce qui était apparu dans le regard de l'Autre.
Ce quelque chose en trop dans le regard des hommes était associé à un souvenir d'enfance où le père dénudé dans la salle de bain familiale, laissait entrevoir un quelque chose en trop, ce qu'elle décrivait comme un accident sur un paysage tant le membre paternel lui apparaissait alors comme radicalement détaché du corps de son père.
Ce que plus tard elle voyait apparaître dans le regard masculin lorsqu'elle perdait du poids, c'était précisément cette ligne de coupure qui, là où elle s'attendait à ne rien voir lui faisait apparaître ce quelque chose d'angoissant.
Je fais l'hypothèse que dans le cas de cette jeune femme, cette ligne de coupure par laquelle quelque chose d'indéfinissablement angoissant peut surgir me paraît correspondre à ce que Lacan désigne justement comme le point d'angoisse c'est-à-dire ce point où l'Autre peut me mettre en cause non pas comme l'objet que je pourrais être pour lui, mais au-delà comme la cause que je pourrais être de son désir.
Et Lacan, dans son Séminaire, situe ce point d'angoisse dans un moment logiquement antérieur à ce moment où je peux me repérer comme objet du désir de l'Autre.
Dans le cas de cette jeune femme, ce point d'angoisse où elle se sent interpellée sur un mode indéfinissable comme cause du désir des hommes, un tel point signale l'apparition de ce quelque chose qui ne devrait pas être, dit-elle, dans ce regard de l'Autre qu'elle s'efforçait habituellement de voiler, à l'image même du voilement du regard maternel qu'elle s'efforçait d'entretenir en décevant sa mère.
Etre ainsi l'objet du désir de l'Autre maternel pouvait effectivement organiser un fantasme qui pouvait la plupart du temps la figer dans ce qu'elle appelait "le stand by" continuel que lui assurait le fantasme dont la fonction me semble-t-il est justement de masquer cette coupure, cette faille propice à l'angoisse.
En haut En bas