J.RUFF : De surprises en savoir. Avril 2008


De surprises en savoir

 

            Deux raisons l’avaient conduite en analyse. La première, c’est qu’elle voulait trouver la force de se libérer d’une relation étouffante avec son mari. La deuxième était liée à son travail de psychologue. Elle avait été affectée par l’échec d’un traitement où elle n’était pas parvenue à libérer une enfant de sa mère envahissante. En fait c’est sa propre relation à sa mère qu’elle lisait dans ce cas. Le choix de sa profession, très importante pour elle, répondait précisément au fait que sa mère, à l’inverse, s’était totalement désintéressée de ce qu’elle disait et ceci depuis son enfance. Or, au lieu de se désintéresser de sa mère, elle s’était, au contraire, particulièrement intéressée à la manière dont sa mère pensait. Du coup, elle se faisait l’écho de ce que sa mère voulait entendre. Elle pouvait le faire, encore maintenant, après 50 ans, jusqu’à l’écoeurement. Son mari avait pris la suite de ce lien maternel ravageant auquel elle avait consenti.

                Les entretiens préliminaires permirent de dégager un symptôme encore plus fondamental qui touchait à son rapport à la parole et à l’écrit. Elle ne parvenait pas à faire un exposé oral ni un écrit dans l’association psychanalytique où elle s’était inscrite.

                Elle avait, d’entrée, un transfert assuré à la psychanalyse, à son dispositif et surtout à la  règle de l’association libre qui recelait le pouvoir de la libérer de la jouissance dans laquelle sa parole avec été prise par le lien maternel. Elle en espérait comme elle disait une « parole pulsionnelle », c’est-à-dire sans penser à ce que l’Autre maternel aurait voulu entendre et sans avoir la responsabilité de ce qu’elle venait de dire. L’opération magique qu’elle espérait ne se produisit pas. Elle découvrait qu’il ne s’agissait pas seulement de parler, mais de parler d’elle à un analyste corps présent dans la séance. Un certain mutisme s’installa. Elle venait régulièrement, sans manquer une séance, pour me dire qu’elle n’avait rien à me dire. Elle se demandait si elle faisait vraiment une psychanalyse puisque la libération de la parole ne s’était pas opérée comme elle avait pu l’espérer.

                Me parler en analyse lui devenait impossible puisque, à la différence avec sa mère, elle ne savait pas ce que je voulais entendre. Tout ce qu’elle pouvait dire n’était donc «  pas ça », comme elle disait. Il y avait donc eu une atteinte à l’illusion qui avait organisé son régime de parole et qu’elle avait remis en jeu dans l’analyse.

                Ayant franchi ce point, elle aurait été en droit de pouvoir me dire ce qui lui venait à l’esprit. Mais comment pouvait-elle me dire ce qui lui venait à l’esprit puisque, comme sa mère, je n’étais pas supposé m’intéresser à ce qu’elle me disait? La règle fondamentale ne l’avait pas libérée de ses attaches à la présence maternelle. Après le « c’est pas ça » par rapport à ce que l’Autre attendait, c’est la qualification de « bête » et de  « ridicule » qui allait qualifier tout ce qu’elle me dirait. Pour franchir la barrière du ridicule il fallait quelque chose de plus qu’un silence d’accueil convenu qui suit l’énonciation de la règle fondamentale. Il lui fallait avoir le sentiment que je voulais, moi, à travers cette règle fondamentale, vraiment savoir ce qui lui venait à l’esprit. Il a donc fallu que je me rende présent de manière à l’assurer que je voulais vraiment entendre ce qu’elle gardait précieusement en réserve.    

Qu’y avait-il de si singulier qu’elle gardait pour elle? En fait le ridicule n’était pas tant le contenu intellectuel de ses pensées que son désir de les transcrire. Il y avait un écart entre le plaisir à penser et ce qu’elle en formulait. Dans ses moments de mutisme, dans le cadre de la  séance, c’était dans la pure jouissance de penser qu’elle se réfugiait. Très tôt elle avait trouvé refuge dans la lecture. Elle se récitait des pages entières d’auteurs que sa mère n’aurait pas appréciés. C’était au point que, pour s’assurer de ce plaisir coupable, il lui arrivait, à l’époque, de vérifier que les livres, où elle avait trouvé les passages qu’elle savait par cœur, n’avaient pas disparu. Le ridicule de ses pensées, qu’elle nommait « vagabondage des pensées », n’étaient que l’enveloppe de sa jouissance vocale. Son plaisir solitaire était moins une pensée réfléchie, fixée par des concepts, qu’une pensée faite de l’infini de la fluidité de la langue elle-même qui perdait son sel, comme elle disait, à simplement être formulée pour un autre.

                Le ridicule dévoilait donc son mode de jouissance qui avait pris refuge dans la langue elle-même. Son souhait de trouver dans l’analyse la possibilité d’une parole pulsionnelle avait sa source dans son rapport à la langue. Elle put alors construire son fantasme. Elle avait espéré une « parole toute » où elle et moi aurions pensé d’une seule voix. Il y aurait eu un transfert en moi de sa jouissance de penser qui nous aurait unis dans un plaisir partagé comme elle le produisait encore avec sa mère. Ce n’était donc pas tant la faute de sa mère qui ne l’avait pas écoutée. C’était de n’avoir pas consenti à admettre que  parler impliquait une perte, une béance. Parler, prendre voix, nécessitait de vider l'Autre de la voix. Or elle avait dans le transfert déposée sa voix dans l'Autre avec lequel elle croyait du coup pouvoir s’entendre. L’écoute, liée à la règle de l’association libre, avait donc fait d’entrée, pour elle, l’effet d’une mauvaise rencontre. Le seul fait que je puisse l’écouter introduisait un écart trop réel entre l’énonciation de sa parole et ma présence réceptive. Dès le départ, il y avait eu, du fait du dispositif, une atteinte à son fantasme.

                Elle comprit, à cette occasion, pourquoi elle avait refusé de lire les séminaires de Lacan établis par Jacques-Alain Miller. Elle avait cru que les autres transcriptions des séminaires de Lacan, qui conservaient les modulations sinueuses de sa parole, la mettaient vraiment en contact avec la pensée de Lacan, voire avec Lacan lui-même.

                 Une situation contingente lui permit de commencer à écrire un cas, comme lui demandait l’association dont elle voulait obtenir une reconnaissance. Elle y parvint au moment où elle perdit sa voix. Une patiente était venue lui dire qu’elle devait quitter la région et qu’elle ne la verrait plus. Au moment où elle devait, à son tour, lui répondre et lui dire au revoir, une toux irrépressible lui était venue. Elle n’avait jamais de problèmes avec son corps sinon celui-là épisodiquement. Cette toux s’est prolongée toute une semaine avec un enrouement sévère. Elle constata que cette toux avait fait taire ses patients et donc creusé un espace entre elle et ses patients. Elle n’avait jamais pris de notes en séance ni après. Elle avait tous les cas en mémoire. Là aussi, entre ce qu’elle avait en mémoire et ce qu’elle pouvait en transcrire, une nécessaire perte de jouissance s’imposait. L’écriture produisait  maintenant une séparation entre elle et les paroles des patients qu’elle avait incorporées. De la même manière, elle n’avait jamais supporté de se relire. Elle l’avait constaté, à l’adolescence, en écrivant son journal intime. D’un côté elle avait la surprise de constater qu’elle avait pu écrire quelque chose d’elle-même mais en même temps elle refusait de se réduire à ce qu’elle avait écrit. Ces traces écrites de l’époque, semblants nécessaires de son être, étaient encore trop pris dans la dialectique anale et scopique pour dénouer son lien fantasmatique à l’Autre.                 

            La voix n'était donc plus ni du côté de la psychanalyse comme savoir qui lui parlerait ni du côté du psychanalyste avec lequel elle pourrait s'entendre. Au moment où les gains thérapeutiques obtenus lui faisaient venir l’idée d’arrêter son analyse, une autre idée lui est venue. Elle éprouvait le besoin de rendre compte de son analyse au moment où avait chu tout ce à quoi elle avait cru.

            Comment rendre compte de la présence du corps dans le discours de cette analysante ? Il y a un corps d’avant l’atteinte au fantasme, corps d’aliénation, et la naissance d’un corps d’après, corps de séparation. Même si les objets épisodiques ont tous la même fonction, seule la cession de la jouissance de forme vocale a produit une modification effective du corps. C’est le moment de la toux et de l’enrouement qui fait coupure et marque un bord. Les signes du corps de séparation se faisaient pourtant déjà entendre en mettant en corrélation la voix et l’oralité. Elle avait en effet gardé l’idée, du fait d’une brève mais sévère anorexie du nourrisson, qu’en décidant parfois de manger moins, de céder sur la nourriture, elle trouvait une assurance ponctuelle dans son corps. Elle parlait plus facilement, pouvait faire un meilleur écrit en classe et même séduire. Elle jouait donc, dès petite, à se détacher du sein et à le reprendre comme par la suite avec la voix qu’elle plaquait, dans un premier temps sur l’Autre auquel elle était appendue, pour le nourrir ou s’en nourrir, pour dans un deuxième temps en jouir dans l’intimité de sa lalangue. Ce va et vient de sa jouissance caractérisait ce quelle nommait sa position de gisant. Mais elle savait que ce gisant qui s’était réfugié dans le dispositif analytique pourrait, non sans angoisse, s’animer un jour. Ce corps, construit dans la logique sphérique et sans coupure apparente de son fantasme, la préserva longtemps du soupçon de se réduire à un corps fait d’un bord ouvert sur l’espace d’un lien nouveau à construire auquel elle finit par accéder.

 

Jacques Ruff

 

 

 

 

 

 

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