Etudes de textes : Freud Sigmund : Le moi et le ca (1923)


FREUD SIGMUND
LE MOI ET LE CA (1923)
Essais de psychanalyse
(Petite Bibliothèque Payot, 1990)

 
 
III. Le moi et le Sur-Moi (Idéal du Moi)
 
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Dans sa forme simplifiée, le cas de l'enfant mâle se présente ainsi : tout au début, il développe un investissement d'objet à l'égard de la mère, qui prend son point de départ dans le sein maternel et représente le modèle exemplaire d'un choix d'objet selon le type par étayage ; quant au père, le garçon s'en empare par identification. Les deux relations cheminent un certain temps côte à côte jusqu'à ce que, les désirs sexuels à l'égard de la mère se renforçant et le père étant perçu comme un obstacle à ces désirs, le complexe d'Œdipe apparaisse. L'identification au père prend alors une tonalité hostile, elle se convertit en désir d'éliminer le père et de le remplacer auprès de la mère. A partir de là, la relation au père est ambivalente ; on dirait que l’ambivalence inhérente dès l'origine à l'identification est devenue manifeste. L'attitude ambivalente à l'égard du père et la tendance objectale uniquement tendre envers la mère représentent chez le garçon le contenu du complexe d'Œdipe simple, positif.
Lors   de   la   destruction   du   complexe   d'Œdipe, l'investissement objectal de la mère doit être abandonné. Il peut être remplacé de deux manières, soit par une identification à la mère, soit par un renforcement de l'identification au père. Notre usage est de considérer cette dernière issue comme la plus normale ; elle permet de maintenir


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dans une certaine mesure la relation tendre à la mère. Du fait de la disparition du complexe d'Œdipe la masculinité dans le caractère du garçon se trouverait ainsi consolidée. D'une manière tout à fait analogue, la position œdipienne de la petite fille peut aboutir à un renforcement de son identification à la mère (ou à l'instauration de celle-ci) qui établit le caractère féminin de l'enfant.
Ces identifications ne répondent pas à notre attente car elles n'introduisent pas dans le moi l'objet abandonné ; mais cette issue se rencontre aussi, et il est plus facile de l'observer chez la fille que chez le garçon. L'analyse nous apprend fréquemment que la petite fille, après avoir dû renoncer au père comme objet d'amour, sort alors sa masculinité et s'identifie non pas à la mère, mais au père, donc à l'objet perdu. Cela suppose évidemment que ses dispositions masculines soient assez fortes — quelle que puisse être par ailleurs leur nature.
Que la situation œdipienne ait pour issue une identification au père ou à la mère, cela semble donc dépendre dans les deux sexes de la force relative des dispositions sexuelles masculine et féminine. C'est là l'une des façons dont la bisexualité intervient dans les destins du complexe d'Œdipe. L'autre façon est encore plus importante. On a en effet l'impression que le complexe d'Œdipe simple n'est pas du tout le plus fréquent, mais qu'il correspond à une simplification ou à une schématisation, même si elle reste bien souvent justifiée dans la pratique. Une investigation plus poussée découvre la plupart du temps le complexe d'Œdipe dans sa forme plus complète, complexe qui est double, positif et négatif, sous la dépendance de la bisexualité originaire de l’enfant : le garçon n'a pas seulement une position ambivalente envers le père et un choix d'objet tendre pour la mère, mais il se comporte en même temps comme une fille en manifestant la position féminine tendre envers le père et la position correspondante d'hostilité jalouse à l’encontre de la mère. Cette intervention de la bisexualité rend bien difficile d'y voir clair


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dans les relations des choix d'objet et des identifications primitifs, et encore plus difficile de les décrire d'une façon compréhensible. Il se pourrait aussi que l'ambivalence constatée dans les rapports avec les parents doive être entièrement rattachée à la bisexualité et qu'elle ne se développe pas, comme je l'ai présenté plus haut, à partir de l'identification et en raison de l'attitude de rivalité.
Je crois qu'on fait bien d'admettre, en général et tout particulièrement chez les névrosés, l'existence du complexe d'Œdipe complet. L'expérience analytique montre alors que dans nombre de cas l'un ou l'autre constituant du complexe s'évanouit, ne laissant que des traces à peine perceptibles, de sorte qu'on obtient une série avec, à l'une de ses extrémités le complexe d'Œdipe normal positif, et à l'autre le complexe inversé, négatif, tandis que les termes intermédiaires revêtent la forme complète, avec une participation
variable des deux composantes. Lors de la disparition du complexe d'Œdipe, les quatre tendances qu'il comporte se grouperont de telle sorte qu'une identification au père et une identification à la mère en résultent : l'identification au père conservera l'objet maternel du complexe positif et remplacera en même temps l'objet paternel du complexe inversé ; ceci vaudra de façon analogue pour l'identification à la mère. Dans la marque plus ou moins forte des deux identifications se reflétera l'inégalité des deux dispositions sexuelles.      
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