A. GUEYDAN: Construction


Pour Freud, la transmission du savoir est une exigence morale. Dès la page 2 des Cinq psychanalyses[1], il écrit ceci :

"Le médecin a des devoirs non seulement envers le malade, mais aussi envers la science (?) La publication de ce qu'on croit savoir sur la cause et la structure de l'hystérie devient un devoir, l'omission, une lâcheté morale."

Il a cependant toujours été tiraillé entre le respect déontologique de l'intimité du patient et le devoir incontournable de communiquer à tous sur son expérience et de la théoriser en vue de fonder cette nouvelle science qu'est la psychanalyse. C'est toujours dans les Cinq psychanalyses[2] qu'il écrit :

"Il est certain que les malades n'auraient jamais parlé s'ils avaient pensé à la possibilité d'une exploitation scientifique de leurs aveux et c'est tout aussi en vain qu'on leur aurait demandé l'autorisation de les publier."[3]

Pourtant Freud n'hésite pas entre discrétion et publication, il choisit la publication :

"La discrétion est incompatible avec un bon exposé d'anayse ; il faut être sans scrupule, s'exposer, se livrer en pâture, se trahir, se conduire comme un artiste qui achète les couleurs avec l'argent du ménage et brûle les meubles pour chauffer son modèle. Sans quelques-unes de ces actions criminelles, on ne peut rien accomplir correctement."

Enfin, dans La technique psychanalytique[4], il est préférable de "ne soumettre les matériaux acquis à un travail de synthèse qu'une fois l'analyse terminée".

C'est ce que j'ai choisi de faire pour vous parler de Cécile.



Cécile souffre d'un "ne pas pouvoir vivre l'amour". C'est avec cette plainte qu'elle a fait sa demande d'analyse.

Prendre la plainte au sérieux consiste à se référer à la structure du sujet. Cela conditionne non seulement la direction de la cure mais aussi la fin[5].

Cécile exprime ce sentiment de jalousie qui envahit sa vie à tout instant et met en péril sa relation amoureuse, car elle n'a de cesse que d'exiger de son compagnon des preuves d'amour et de fidèlité ; elle veut, dit-elle "être la seule, l'unique objet de ses regards, de ses pensées, être l'unique femme de sa vie".

"Etre la seule, l'unique aimée", telle est sa position fantasmatique et elle trouve dans son partenaire le trait approprié à sa jouissance car, "comme par hasard", les hommes qu'elle choisit sont tous des Dom Juan.

Notons au passage que pour maintenir un désir insatisfait, il n'y a rien de tel pour une femme que de choisir un hommes qui les aime toutes ! ?

Cette condition d'amour est en même temps une condition de jouissance. Cécile se positionne du côté des femmes de Dom Juan, celles qu'il met en série, sur sa liste de conquêtes et qu'il compte une par une. Dans ce "une par une", elle cherche son être de femme en étant "la seule, la dernière". La jalousie est un symptôme qui n'est que le moyen lui permettant de soutenir sa jouissance.

Ses rêves et rêveries, qui se répètent, mettent en scène sa position subjective fondamentale.

Voici le texte d'un rêve : "Il s'agit d'une scène d'intimité avec mon partenaire. Une femme s'introduit dans la relation et mon partenaire se tourne alors vers cette autre femme".

Elle se réveille, toute angoissée, pleurant, hurlant. "C'est l'horreur, qu'il ose me montrer ça !" dira-t-elle.

Dans ce scénario qui se répète, à quelle place est-elle ? Freud nous dit que "le rêveur est à toutes les places".

Est-elle le partenaire qui se détourne pour regarder l'Autre femme ou est-elle cette autre femme, une autre elle-même ? ?

C'est son altérité qu'elle met en scène et cet Autre féminin n'est que cette part d'elle-même étrangère. Autre à elle-même, non inscrite dans la jouissance phallique telle que nous l'indique Jacques Lacan dans le Séminaire XX[6].

Dans ce scénario, le partenaire n'est utilisé par Cécile que comme celui qui se détourne pour regarder l'Autre femme, celle en fin de compte vers qui se tourne le véritable intérêt de Cécile.

On a là, présentifiée, la structure qui répond au désir de l'hystérique, à savoir, une femme se servant d'un homme comme d'un relais, tel que l'exprime Lacan dans le Séminaire III[7], pour atteindre cette autre femme autre à elle-même, cette jouissance Autre.

Après ces rêves, Cécile va s'interroger longuement sur ce qu'est un partenaire et la place de l'Autre femme va la renvoyer à une autre relation exclusive, excessive, "ravageante", qu'elle a eue dans sa petite enfance avec sa mère.

Cinquième enfant d'un couple qui avait dépassé la quarantaine, elle développe, dès sa naissance, des symptômes au niveau de l'appareil respiratoire, sous la forme d'angines, laryngites, bronchites et cela à répétition. Ces symptômes l'obligent à rester dans sa chambre sous la haute surveillance d'une mère possessive et autoritaire dont elle est totalement dépendante.

A cause de son état, le père et la mère ne dormaient plus ensemble. C'est elle qui partageait le lit avec sa mère, et cela jusqu'à l'âge de 12 ans. Elle se souvient avoir passé des journées entières, seule dans sa chambre, à attendre le soir que sa mère revienne.

Répondant totalement aux désirs maternels, elle a éte une petite fille sage et résignée, "qui ne bougeait pas de sa chaise" dira-t-elle ; qui était toujours la première de la classe et qui, plus tard, a été major de toutes ses promotions. Elle n'a jamais eu la permission d'avoir un seul camarade, devait rentrer à la minute près, après ses cours, n'a jamais invité qui que ce soit chez elle et, jusqu'à l'âge de 20 ans, n'a pas connu de garçon.

Elle demeurait seule, entre ses études et ses rêveries, sous le regard attentif et intransigeant de sa mère.



Dans son article sur "La sexualité féminine"[8], Freud note toute l'importance, chez la femme, de la phase pré-?dipienne, phase qui touche, je cite, "à ce premier lien à la mère", et il soupçonne "qu'il y a une relation particulièrement étroite entre la phase du lien à la mère et l'étiologie de l'hystérie". lI soupçonne aussi que l'on trouve dans cette dépendance vis-à-vis de la mère,"le germe de la paranoïa ultérieure de la femme". Et dans La vie sexuelle[9], à propos de l'analyse "d'un délire de jalousie" de R. Mack Brunswick, Freud pense que ce délire de jalousie proviendrait d'une fixation à cette phase pré-?dipienne, à ce lien à la mère. C'est, nous dit-il, l'angoisse de castration qui se manifeste par l'angoisse d'être dévorée, anéantie par la mère qui trouve son germe dans cette période.

Pour Cécile, il semble que l'homme "hérite" de la relation à la mère, "relation qui était à l'origine", nous dit Freud.

Cécile en est là, dans cet amour sans mesure dont elle réclame l'exclusivité comme peut le faire l'enfant jaloux de ses frères autant que du père.

Elle est dans dans une position d'identification à la mère, persécutant et exigeant du partenaire ce que sa mère exigeait d'elle-même.

Un changement de position va alors s'opérer quand elle "réalise" que son père a lui-même dû se soumettre aux exigences de sa propre mère en abandonnant une carrière de musicien pour reprendre la patisserie familiale depuis trois générations.

La musique est le refuge du père. C'est alors qu'elle découvre à quel point sa soumission à la mère la rapproche, l'identifie à ce père dont elle parlait si peu.

Comme par hasard, son compagnon est musicien professionnel.

Le déplacement qui va alors s'opérer va conduire Cécile à abandonner la course aux titres et aux thèses tel que le désirait sa mère. Elle va se mettre à "travailler sa voix" dira-t-elle et deviendra chanteuse mezzo-soprano.



Je ne m'attarderai pas plus longtemps sur la construction de ce cas clinique pour, en guise de conclusion, rappeler ce que Freud nous dit dans l'un de ses derniers textes : "Constructions dans l'analyse"[10], texte dont Jacques-Alain Miller a fait un commentaire, en février 1994, à Milan[11].

Pour Freud, "l'intention du travail analytique est d'amener le patient à lever les refoulements" et ce qu'il désigne par "constructions", c'est le rapport de l'analyste avec ce qui restera à tout jamais refoulé. "Il construit ce qui a été oublié" (p. 271), c'est-à-dire le refoulement originaire. Jacques-Alain Miller note que ce texte de 1937 n'est pas la découverte de l'inconscient mais c'est comme la découverte de l'implication de l'analyste dans l'analyse et c'est le temps de la construction qui, pour Freud, n'est qu'un préliminaire qui "doit aboutir à la communication du patient", nous dit-il.

Pour Lacan, il ne faut pas communiquer les constructions, ce qui pourrait fort bien devenir de la suggestion. Jacques-Alain Miller note que ce qui est en question dans ce texte c'est le maniement du savoir donc de l'expérience analytique. Pour Freud, ce qui opère, "ce n'est pas l'exactitude du savoir" et c'est précisémment ce qui occupe Freud, cette inconsistance de la vérité.

Il n'y a pas de garantie de la vérité, car ce qui compte et qui est important c'est "ce qui vient à côté" nous dit Freud et que Lacan appellera bien plus tard le mi-dire.

"C'est en parlant à côté qu'on parle juste".

La vérité n'est pas l'exactitude, elle est structurée comme une fiction, pour Lacan et c'est dans "Fonction et champ de la parole et du langage"[12] qu'il considère que c'est l'analysant qui fait sa construction. Tout le cours de l'analyse est une construction de la part de l'analysant.

Ce que Freud appelle construction, pour Lacan c'est la structure, et "la construction dont parle Lacan c'est celle du fantasme qui s'accomplit par l'effet de l'opération analytique." (Jacques-Alain Miller, Cahier n° 3).

Le contrôle est avant tout le contrôle des constructions de l'analyste. Ce qui est surprenant c'est que, ce que Freud appelle "constructions" est en rapport avec "un trou dans le savoir" (Jacques-Alain Miller), ce que Lacan écrit S/A, le signifiant du manque primordial dans l'Autre. Et c'est ce grand A barré qui rend nécessaire la construction.

Si la parole c'est l'épreuve du manque à être, l'épreuve de la division du sujet, la condition c'est que par son acte, l'analyste confronte le sujet au manque de signifiant.

Un sujet frappé de la barre du refoulement.



Références des extraits de textes cités


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[1] Sigmund FREUD, Cinq psychanalyses, PUF, p. 2.

[2] Sigmund FREUD, Cinq psychanalyses, p. 2.

[3] Sigmund. FREUD & O. PFISTER, Correspondance (1909-1939), Gallimard.

[4] S. FREUD, La technique psychanalytique, PUF, p. 65.

[5] Quarto, 48/49, p. 71.

[6] Jacques LACAN, Séminaire XX, Encore.

[7] Jacques LACAN, Séminaire III, Les Psychoses, p. 193.

[8] Sigmund FREUD, La vie sexuelle, chapitre XI, "Sur la sexualité féminine", PUF, p. 141.

[9] Sigmund FREUD, La vie sexuelle, PUF, p. 14.

[10] Sigmund FREUD, Résultats, idées, problèmes II, "Construction dans l'analyse", 1937.

[11] Jacques-Alain MILLER, Séminaire à Milan, 1994, sur le texte de Freud "Constructions dans l'analyse", in Cahier n° 3, 1994.

[12] Jacques LACAN, Ecrits, "Fonction et champ de la parole et du langage", Seuil, 1966.
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