J.PODLEJSKI: Symptômes singuliers contre symptômes standard


Notre modernité consumériste et libérale suscite la floraison de nouveaux symptômes qui mobilisent l’attention des pouvoirs publics et génèrent diverses initiatives à visée hygiéniste dont les récents forums initiés par J.-A. Miller ont entrepris la recension. Ce n’est pas le moindre des paradoxes qu’au nom de l’efficacité et de la rentabilité se trouvent promus par les autorités sanitaires des modes de prise en charge qui vont à rebours de toute issue symptomatique moins défavorable.

Ainsi en est-il de Julien, 30 ans, rencontré dans un service de psychiatrie adulte. Sa première hospitalisation date de sa vingtième année. Une dizaine d'autres ont suivi selon un scénario immuable. Après une période de sevrage et de stabilisation à l’hôpital, un projet d’insertion sociale et professionnelle est mis en place, auquel Julien souscrit docilement et qui réussit un temps, mais qui a toujours la même issue : une intoxication grave, un passage en réanimation suivie d’un retour à l’hôpital. Haschisch, opiacées, alcool, amphétamines, médicaments divers, Julien prend tout ce qu’il trouve, exclusivement par voie orale. Bien qu’un peu amorti, l’idéal adaptatif et le projet thérapeutique de l’équipe restent inchangés : Julien, toxicomane, sortira lorsqu’il aura bâti, avec le soutien actif des services médicaux et sociaux, un vrai projet professionnel. Tout cela, Julien le reprend en bloc dans des propos très convenus. L’équipe médico-sociale et Julien sont parfaitement en phase, chacun est à sa place et joue sa partition, qui pour appliquer les protocoles de soins, qui pour mobiliser les procédures d’insertion et qui pour s’intoxiquer.

Le refus radical d’entendre le ressassement du discours adaptatif et l’intérêt ostensible pour toute émergence de singularité subjective suffisent à subvertir cette mécanique. Dans un saisissant effort de métaphorisation, Julien explique, dès la première séance, que si ses projets ont échoué, c’est qu’il essayait de bâtir un mur avec une seule brique. Il veut tenter quelque chose de plus élaboré, avec plusieurs briques, où il aurait une place privilégiée, "comme une clef de voûte qui ferait tenir l’ensemble." La séance levée, il revient déposer sur le bureau une brique de jus de fruit en carton, dans un geste complexe, qui ne se renouvellera pas et dont nous limiterons ici le commentaire à ceci : en réponse à l’attention portée à sa singularité, Julien en appelle à l’inclusion de son partenaire, comme symptôme, dans un processus de restauration subjective.

La mère de Julien collabore activement avec l'équipe médico-sociale et veille à l'application des règles prescrites. Plusieurs des intoxications graves seraient survenues à son domicile ou à la suite de reproches qu'elle lui aurait faits. Julien peint son père en personnage hâbleur et fanfaron : successivement militant anarchiste, gauchiste, maoïste, puis enfin communiste mais toujours grand séducteur, c'est par l'alcool qu'il se soutenait tant dans les meetings politiques que dans les rencontres amoureuses. Le couple à divorcé l'année de ses quatre ans, mais leurs relations se sont poursuivies bien au-delà, suscitant une incompréhension toujours intacte chez Julien et des angoisses majeures lorsqu'il entendait, enfant, les bruyantes manifestations de leurs ébats sexuels. Une grande perplexité reste attachée à une confidence faite par ce père lorsqu'il a huit ans : “Madame P. (le nom de la mère) aime toujours Monsieur A (son propre nom)". Pourquoi lui a-t-il dit cela ? Qu'a-t-il voulu dire ? Telles sont les questions qui n'ont cessé de le tarauder depuis cette confidence, qui présente cette caractéristique remarquable d'être un pur énoncé d’où tout sujet de l’énonciation apparaît forclos.

Invité à élucider les circonstances de ses intoxications, Julien repère qu'elles se produisent dans un contexte marqué par l'imminence de l'aboutissement d'un projet. Il fait remonter cette répétition à l'époque de ses échecs répétés au baccalauréat, alors qu’il avait des résultats scolaires brillants. Il tente, comme à son habitude, de métaphoriser la séquence en évoquant un cycle de la vie dont une part ferait défaut, échapperait et le plongerait dans la panique ; ce serait comme une roue à laquelle il manquerait un morceau de circonférence. Cela ne peut tourner et cela pose la question de la mort. Il identifie, dans la présentification de cette béance, ce qui le précipite dans le passage à l'acte suicidaire et donc le noyau où se situe la butée qui fait échec à toutes ses entreprises. Ou alors, dit-il, il faudrait que la fin soit toujours repoussée, et conclut alors en logicien, mais en confondant la mortification du sujet par le signifiant avec la mort réelle de l'organisme : "C'est par amour de la vie et pour ne pas mourir que je me suicide."

Peu de temps après, Julien reconstruit les circonstances du premier déclenchement, survenu lors de sa treizième année. Il y avait le contexte général de ses progrès fulgurants au tennis qui avait amené ce commentaire de sa mère : "Si tu continues comme cela, tu vas réussir et gagner beaucoup d'argent", lui avait-elle dit, traçant une perspective qui l'avait plongé dans cet état qu'il repère comme étant précisément le contexte d'aboutissement qui précipite ses passages à l'acte. Mais ce contexte général, s'il a préparé le déclenchement, ne suffit pas en lui-même à en rendre compte. Il y a fallu de surcroît une mauvaise rencontre organisée par le père. Lors d'un week-end qu'il passait auprès de celui-ci, Julien, très fier de ses progrès dans l'acquisition de la langue anglaise lui propose de traduire n'importe quelle phrase en Anglais. Le père lui propose de traduire : "Je suis aimé". Mis en demeure de produire un énoncé à l’endroit précis où le père est en défaut, Julien bascule dans la perplexité anxieuse, alors même qu'il avait pleine conscience que cette traduction ne lui posait aucun problème. Cette impasse subjective se trouve redoubler la perspective tracée pour Julien par sa mère de réussir et de gagner sa vie là où son père s'était révélé incapable. Ce moment de déclenchement trouvera sa réplique dans l’issue de sa première aventure amoureuse qui a eu lieu l’année de ses 20 ans. Sa compagne était très belle et la passion, partagée, fut ruinée par l’incapacité de Julien à supporter le regard des autres hommes sur elle. Peu après la rupture, il fait sa première overdose. On peut dès lors considérer que, dans ses intoxications, Julien commémore le laissé en plan où il s'est trouvé face à la jouissance du père et à la complaisance de sa mère qui le laissent sans aucun recours : dans le coma il se réalise comme pur objet, livré à la jouissance d’un Autre déréglé.

Le travail engagé par Julien est jalonné par l'émergence de phénomènes délirants évoluant vers des constructions de plus en plus élaborées. A une période féconde, où il se travestit dans un moment de grande excitation née de la rencontre de Dieu, succède perplexité et insomnie sévère : il occupe ses nuits à lire et relire deux journaux locaux pour y repérer des contradictions et les indices d'un obscur complot orchestré par la collusion des médias, de la finance et des élus politiques. Il se met alors à écrire, pour donner "un squelette" aux idées qui lui viennent d’abondance, comme aux débuts de sa maladie, mais qui étaient alors comme des "bouts de chair qui se défaisaient". En écrivant, il tente "de les faire tenir ensemble".

Dans un deuxième temps, moins tourmenté, il s'engage dans des projets qui n'ont plus aucun rapport avec les visées de réinsertion sociale :

· Il se lie avec un malade d’un autre hôpital, ex-professeur d'Anglais qui lui donne des cours : il a formé le projet d'apprendre toutes les formes argotiques anglaises, américaines australiennes, etc.
· Il se remet au tennis pour retrouver un niveau honorable. Il note la différence d’avec le toxique : "Avec le produit ce qu’on veut c’est s’ouvrir à l’autre, et puis au bout du compte, on se retrouve tout seul. Alors qu’avec le tennis, il y a la balle, mais il y a aussi l’autre. Il coupe ou lifte la balle, fait des amorties ou des lobes, c’est beaucoup plus intéressant."
· Il s’engage dans une relation amoureuse avec une jeune patiente de l’hôpital qu’il a choisie avec beaucoup de discernement. Elle est très séduisante, mais, surtout, elle présente l’avantage décisif d’être originaire du Maghreb, et donc soumise au tabou de la virginité. Julien fait couple avec elle, sur le mode du chevalier servant, en évitant toute rencontre avec une jouissance qu’il ne saurait rencontrer sans dommages.
· Il rachète une guitare, il avait vendu la sienne des années auparavant pour acheter des produits, et poursuit ses élaborations en développant une pratique originale que l'on pourrait qualifier de glossolalie musicale. Il ne plaque pas les accords de l'harmonie classique mais tente de traduire ses pensées et émotions en figures géométriques, triangles, carrés, losanges et trapèzes. Ces figures, il les inscrit alors en tablatures sur sa guitare pour produire des sonorités inédites.

Cette diversification de l’appareil symptomatique atteste d’une production du sujet : à la fois production du sujet comme conséquence de la confrontation au réel et productions du sujet comme mode singulier de traitement de ce réel. Elle démontre qu’une issue moins ravageante, si elle existe, ne saurait procéder d’un quelconque standard. L’attention portée à sa plus extrême singularité permet à Julien de rompre avec une répétition mortifère vieille de dix ans et de se dégager de la cruauté surmoïque d’un discours adaptatif qui ne lui laissait pas d’autre issue que d’osciller entre l’aspiration à un idéal de normalité préfabriqué et sa déchéance dans le corps inanimé. Elle permet enfin la re-mobilisation des signifiants qui le déterminent et une multiplication du symptôme qui en devient à la fois plus élaboré et plus robuste, de s’inscrire dans un certain lien social.

Mais revenons au paradoxe pointé en introduction. La question qui reste pendante est la suivante : comment faire admettre à ce pur comptable qu’est le maître moderne la double faillite de son entreprise ? Celle de l’économie de dépense qu’il poursuit en assurant la promotion des thérapies cognitives et comportementales comme celle des méthodes d’évaluation statistique instaurées pour en prendre la juste mesure.

 
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