M-P CANDILLIER: Comment être un homme?


Dans son séminaire « Du symptôme au fantasme et retour », que nous avons travaillé en cartel, JA Miller articule le rapport du symptôme et du fantasme à partir de Freud et de Lacan.
J’évoquerai un cas clinique, où ce qui s’est présenté comme un fantasme s’est avéré être une manifestation délirante chez un patient que je pensais orienté du côté de la névrose hystérique

Pour rappel
Le fantasme est issu du refoulement imaginaire, il est articulé à la castration symbolique.
Le sujet en naissant est refoulé, divisé, c’est le prix de l’inscription signifiante. Le fantasme complémente ce refoulement originaire avec l’objet a. Le sujet rencontrant un manque dans le signifiant ne peut plus se représenter et appelle le fantasme où l’objet (a) occupe la place du trou .
Le fantasme originaire qui se réduit à une phrase « un enfant est battu » est une mise en scène de l’inscription signifiante et de la castration. Avec ce fantasme, dans le signifiant quelque chose bat et barre, et abolit le sujet dans le symbolique.
Le fantasme répond à ce qui se manifeste du désir de l’Autre, le grand Autre barré. Il vient tamponner l’angoisse liée au manque dans l’Autre et occupe la place du réel. Le fantasme est un filet signifiant jeté sur la jouissance, il apporte une limite à la jouissance et soutient le désir. Il se manifeste comme un scénario de mise en scène de la jouissance, réductible à une phrase.

Le mathème que propose Lacan, S barré poinçon (a ), écrit la structure du fantasme. On y retrouve :
-la dimension symbolique sous la forme de la barre ( S barré) qui figure la naissance et la division du sujet consécutive à son entrée dans le langage
-l’objet (a) corrélé au sujet qui prendra plusieurs valeurs dans l’enseignement de Lacan. D’objet imaginaire en 1953, il sera objet cause du désir (1960 subversion du sujet , Position de l’inconscient …1963, Kant avec Sade , l’angoisse ) puis objet réel condensateur de jouissance (1964 Les 4 concepts , 1966-67 La logique du fantasme ).
-la fonction du poinçon, signe de conjonction-disjonction entre le sujet et l’objet qui dénote les deux opérations de la constitution du sujet : aliénation, séparation.

Le fantasme concerne le névrosé et le pervers. Du fait de la forclusion du Nom-du-père, le psychotique n’a pas accès à la castration symbolique ; l’objet(a) est livré au pur fonctionnement de la jouissance.


Lacan évoque cependant le terme de fantasme comme entrée dans la psychose à propos de Schreber qui a cette idée, « qu’il serait beau d’être une femme en train de subir l’accouplement ». (D’une question préliminaire 1955-56 )
Avec la forclusion du Nom-du-Père, chez le psychotique, le fantasme selon JA Miller est une « restauration de la structure imaginaire » qui tente de faire limite à la jouissance non régulée par le symbolique. Ce fantasme pour Schreber est une certaine mise en forme de « son laisser tomber » qui se caractérise par une pratique transexualiste, développer dans son corps la volupté féminine. Il permet une jouissance ramenée au plaisir alors que cette jouissance non phallique, l’engouffrait tout entier.
Ce fantasme n’a pas de médiation en l’absence d’un Autre symbolique pacifiant. L’objet(a), non coordonné à la castration est livré au pur fonctionnement de la jouissance. Le fantasme de Schreber a pour mission de faire exister « La Femme ». Il vient suppléer au Nom-du-Père. Lorsque le fantasme échoue, le délire prend le relais.

Le cas clinique

Ce qui m’apparut comme un fantasme chez un patient qui semblait orienté du côté de la névrose hystérique s’avéra être en fait, une manifestation délirante face au vide symbolique de sa position sexuée. Ce pseudo-fantasme pourrait se rapprocher du fantasme de Schreber.

Cet homme d’une trentaine d’année, en difficulté pour soutenir une position masculine et une relation avec une femme me fait part avec beaucoup de honte lors d’une séance, du scénario imaginaire qui lui procure une jouissance sexuelle « Une femme domine une autre femme ». Il éprouve du plaisir à regarder des films ou à imaginer une relation sexuelle sado-masochiste entre deux femmes. La femme dominante c’est lui.

Une scène de son enfance vers 5-6 ans l’a fasciné: une femme, amie de sa mère donne une fessée à sa fille de 10 ans devant lui et d’autres femmes. C’est la première fois, précise t’il, qu’il voyait le sexe d’une fille. Il insiste sur l’attitude perverse de cette femme.

Cette scène de la fessée que l’on pourrait écrire « Un enfant est battu par la mère », évoque le fantasme originaire présenté par FREUD comme trait primaire de perversion, « Un enfant est battu » par le père qui apparaît à l’issue du complexe d’oedipe et qui concerne les névroses et la perversion.
Le fantasme de notre patient pourrait ressembler au fantasme de fustigation du garçon décrit par FREUD « Je suis battu par la mère » qui est conscient et qui aurait un stade préliminaire inconscient « Je suis battu par le père », à condition de s’inscrire dans l’oedipe.


Monsieur T ne peut soutenir une relation avec une femme. Avec une compagne qu’il appréciait beaucoup, il avait des problèmes sexuels, il ne parvenait pas à éjaculer. La demande d’enfant de cette femme a amené la rupture.
Avec sa dernière amie plus âgée que lui, femme qui lui évoque sa mère, la relation est plus conflictuelle et ses difficultés augmentent : il n’éprouve aucun plaisir dans la relation sexuelle car il ne peut occuper une position d’homme. Cette relation l’angoisse : quand il la caresse, il ressent les caresses et quand il pose sa main sur sa jambe, il a l’impression que c’est celle d’un homme. Tout est inversé. Il est perdu car il ne sait plus ce qu’il est : un homme ou une femme ?
C’est cette angoisse qui l’a amené à parler de son fantasme. Cette relation transitiviste entre lui et l’autre, m’a alerté sur la structure.

Dans un rêve récent, sa mère se coupe profondément le gras de la main. Il écarte la plaie : « C’est comme un orifice ! ». Il l’associe à l’organe génital de la femme qui le terrorise et à ce qu’il a vu sur le corps de son amie qui l’a beaucoup inquiété.

Il s’interroge : « qu’est ce qu’une femme, qu’est-ce qu’un organe féminin ? »
« Que suis-je ? un homme ou une femme ? Suis-je capable d’être père ?
Questions que pose l’hystérique à travers ses identifications imaginaires.
Dora s’identifie à M. K pour poser la question que représente Mme K pour elle en tant que mystère de la féminité.
De même, ce cas d’hystérie traumatique qu’évoque LACAN dans le séminaire III : cet homme qui présente un fantasme de grossesse après un accident de tramway et des examens radiographiques, s’interroge : « Suis-je un homme ou une femme ? suis-je capable de procréer ? ». Ces questions réveillées en tant que symboliques déclenchent sa décompensation névrotique.
LACAN nous rappelle que le névrosé pose sa question avec son moi à travers ses identifications imaginaires, mais cette question est symbolique, articulée à l’Autre de la parole où le sujet se reconnaît.

Chez Monsieur T cette identification féminine imaginaire ne semble pas articulée au niveau de l’Autre symbolique, son accès à la fonction phallique fait défaut.

Revenons à l’origine de sa demande et à son symptôme pour nous orienter.
( quand je le reçois il y a 4 ans)

Après une vie difficile, alors qu’il avait trouvé une reconnaissance sociale comme leader syndical dans un mouvement de chômeur, il a un accident : une voiture lui passe sur les pieds au cours d’une manifestation. « J’ai frôlé la mort » dit-il. Dans le feu de l’action il continue la manifestation. Avec son groupe de militants, ils envahissent la chambre de commerce. Les CRS arrivent. Face au commandant des CRS, M. T prend peur, il se sent en danger. « C’est son regard froid » précise-t-il. « Cet homme gradé m’a rappelé mon père. »

Son père est mort depuis 5 ans. C’était un homme absent, traitant ses enfants comme des copains, ne posant aucune limite, un homme malade après 17 ans de vie militaire avant de fonder une famille.
M.T précise : « Face à ce CRS, ce gradé, c’est comme si l’autorité de mon père tant recherchée apparaissait, une image forte, l’homme en uniforme. Je suis stoppé par sa présence ... C’est comme un détonateur dans ma tête, une avalanche de souvenirs reviennent. » Nous avons ici les coordonnées du déclenchement.

Le lendemain et les jours suivants, il ressent un engourdissement de la jambe et de tout le côté droit, et se sent une loque.
Les médecins l’orientent vers un psychiatre qui lui prescrit un antidépresseur et lui conseille une psychothérapie.
Je le rencontre quelques mois après. Depuis cet accident, il se dit en dépression.
Sa vie sociale s’est réduite car il évite maintenant ses copains militants qu’il trouve trop violents. Il craint les hommes violents.
Il ne peut travailler, il est au RMI alors qu’il a un CAP de cuisinier et qu’il a exercé ce métier plusieurs années.
Ses difficultés sexuelles avec sa compagne le préoccupent beaucoup. A 27 ans c’est sa première expérience sexuelle. La rencontre avec une femme a toujours été problématique pour lui, de même que la conduite d’une voiture. Il a eu le permis dans l’armée, mais comme son père, il n’a jamais conduit en dehors de l’enceinte militaire.
Ces deux problèmes traduisent pour lui sa difficulté à assumer une position virile. « Comment être un homme ? » se demande- t-il « sans avoir eu le modèle d’un père dans une famille où les femmes dominaient ».
Dès l’enfance il est mortifié par les moqueries de sa famille ( mère, frère, sœur) et de ses camarades, sur ses formes. En effet vers l’âge de 7 ans, il est obèse et a des seins. Pour les cacher, il se voûte, évite de porter des tee-shirt moulants et d’aller en éducation physique, quitte à se blesser volontairement pour en être dispensé.
Cette peur de ressembler à une femme l’amène à 25 ans, loin de sa famille, à envisager une gynécomastie ( le chirurgien lui enlève la glande mammaire et de la graisse ) après l’opération d’un phimosis jusque là négligé.

Le travail analytique dans lequel il s’engage très sérieusement amène quelques effets .
Ses sensations corporelles s’estompent. Elles reviennent au côté droit aux dates d’anniversaire de la naissance et de la mort de son père, au début, puis se manifestent de manière plus espacée quand le souvenir de son père et de sa mort reviennent de manière douloureuse.

Il prend de la distance avec son histoire qu’il déroule d’abord comme un roman noir… une mère dépressive et dépassée après le décès de ses parents, le laissant, lui, le benjamin de la fratrie à la dérive, une sœur aînée qui dirige la famille et l’exclut, un frère qui le laisse tomber ou l’exploite, ce père impuissant après un accident cardio-vasculaire…
Il prend conscience de sa dépendance affective à l’égard de sa mère et restaure ce père auquel il reconnait une virilité.
Il parvient à se passer d’antidépresseur, s’inscrit dans un groupe de théâtre et renoue quelques relations .
Il réussit le concours d’entrée dans la fonction publique comme cuisinier.
Après 2 ans de solitude depuis le départ de sa compagne, il établit une nouvelle relation amoureuse. Cette femme plus âgée que lui, militante syndicale est une femme dominante.

Ces derniers mois, cette relation ainsi que la perspective proche d’un emploi le déstabilisent. Il ne peut plus faire face. La rencontre avec cette femme et l’engagement professionnel posent à M.T une question qui le laisse démuni faute du signifiant du Nom-du-Père.
C’est dans ce contexte qu’émerge ce « fantasme » « Une femme domine une autre femme» et que ses phénomènes corporels se manifestent comme une véritable dissociation. Il ressent le côté droit et le côté gauche de son corps se séparer en deux parties.

Malgré une certaine prudence, du fait d’éléments évoquant la psychose, je n’excluais pas une hystérie masculine. Actuellement, ces manifestations corporelles qui pouvaient évoquer une conversion hystérique, m’apparaissent être des phénomènes élémentaires.
Le « fantasme » de M.T. ne vient pas soutenir le désir. Il évoque davantage le « pousse à la femme » décrit chez Schreber .
« Le manque de signifiant de La Femme dans l’inconscient ne la rend appréhendable qu’en tant qu’objet de jouissance » nous rappelle J-C Maleval , « quand la fonction paternelle fait défaut surgissent les figures de jouissance dont la femme constitue l’une des plus éminentes. Le pousse à la Femme chez le psychotique est corrélé à son approche comme sujet de jouissance car la jouissance de la femme n’est pas soumise à l’interdit phallique. »

Ce « fantasme » « Une femme domine une autre femme » semble bien une construction imaginaire, l’amorce d’un délire, pour soutenir sa position sexuée non symbolisée et rendre compte de la féminisation ressentie dans son corps. Il avait tenté de lutter contre cette féminisation (sensation d’avoir des fesses, des seins) en faisant modifier son image par une intervention chirurgicale. La rencontre avec cette femme dominante, qui s’inscrit dans la série des femmes de sa famille qui jouissent de lui, l’oblige à trouver un autre moyen de faire limite à la jouissance qui l’envahit.
En haut En bas