F. MARY: S'orienter vers le symptôme: les dits d'Océane


Océane est placée dans une famille d’accueil depuis l’âge de quatre ans. Ses parents séparés sont sans domicile, seule la grand mère paternelle assure un lien précaire. Quand je la reçois au centre médico - psychologique, elle a huit ans. Elle m’est adressée par une collègue orthophoniste qui a estimé que son travail avec Océane était terminé, et que les difficultés de l’enfant relevaient d’une autre approche.

le symptôme :apprendre.

Lors des premiers entretiens, Océane résume son parcours. Comme souvent chez les enfants retirés de leur famille par le juge, elle présente une version assez banale de la réalité dramatique de son placement. Son père n’est plus avec sa mère, ils se disputaient, ils n’avaient pas de travail. Elle reçoit occasionnellement des lettres de sa mère qui vit dans une ville éloignée et a un bébé. Elle porte le nom de son père, un nom transmis à la naissance, «le nom propre, c’est pas pareil, on est né comme ça ».Quand elle sera plus grande, elle veut « garder »la mère de sa famille d’accueil qui sera trop vieille.
Petite, elle n’arrivait pas à parler, car « chez mon papa personne te disait », alors elle est allée chez la dame (orthophoniste ).Son symptôme s’exprime aujourd’hui par des difficultés à apprendre, « on n’a pas le droit de lire, j’aime que l’écriture .Quel est ce droit donné par l’Autre et qu’elle n’a pas ?
Elle sait qu’elle n’est pas dans la norme, elle est scolarisée en CLISS « une classe où il y a des enfants qui sait pas lire ». Elle repère qu’ « il y a tout le monde qui s’occupe de moi, il n’y arrive pas », elle vient me voir parce que « la dame n’y arrivait pas c’est pour cela qu’elle disait psychologue », et sur cette analyse pertinente de l’éthique du bien qui anime son entourage, elle ajoute « dès qu’il y a quelqu’un qui s’occupe pas de moi j’y arrive ».Prenant acte d’être ce « quelqu’un qui ne s’occupe pas d’elle » je lui propose de revenir me voir et d’accueillir ses dits .
Elle vient une fois par semaine, durant deux ans, elle me demande régulièrement de changer l’heure, le jour, car elle se plaint de « rater » quelque chose à l’école. Souvent je n’arrive pas à suivre le fil de ce qu’elle raconte à propos de ses dessins, ou de son quotidien, le récit est décousu. Elle se veut plus précise pour m’expliquer son souci avec les lettres.

La construction du symptôme analytique :la lettre.

Océane oublie la lettre, elle perd les mots : « j’oublie toujours la lettre, j’en ai mare »,« quand tu dis quelque chose, tu oublies une lettre, faut bien coincer les lettres, il faut bouger, serrer la tête, t’arrives pas alors tu parles mal tout le temps », « c’est le cerveau qui commande, c’est lui qui enlève des mots » .C’est comme cela depuis qu’elle est petite, et sa mère lui a dit qu’elle était comme elle « je perds les lettres ensemble, dès fois on naît comme ça », un trait d’ identification à sa mère qui lui fait défaut. Elle trouve que ce n’est pas normal de perdre les mots et en souffre, « les mots que j’ai perdu, je les dirais plus ».
Son symptôme, c’est la lettre qui se présente comme trop réelle, elle ne peut pas s’en servir.

Cette « perte » s’entend, insiste En effet, quand elle parle, il y a régulièrement un mot qu’elle déforme soit en changeant une lettre ou une syllabe, soit il manque une lettre ou des syllabes, par exemple : « étaché », « verssaire », « de sen temps », « nicoptère », « sancident ». Il manque une partie du mot, elle ne sait que des morceaux de mots.
Je décide de traiter le symptôme en procédant ainsi, j’interviens non pas sur le sens de ses propos, mais sur les lettres en souffrance.
Je l’arrête sur ces lettres « perdues ». Ce morceau de mots, je l’écris sur un papier, je prononce le mot juste, elle le répète en riant comme si elle le retrouvait, et je le laisse sur le bureau ou dans le tiroir . Ces interventions au cours des séances viennent ponctuer son dit, les « lettres »sont à la fois restituées et laissées de côté comme oubliées.

Je lui annonce mon départ, je vais travailler dans une autre ville. Elle est surprise et me dit « Qui est ce qui va s’occuper de mes lettres », «je vais faire quoi avec mes lettres », « j’irai ou moi, je vais pas quitter toi quand même ». Je prends la mesure du travail que fait Océane et de la grâce du transfert Ces lettres perdues ont maintenant une adresse, le désir de l’analyste.
Je lui propose de continuer à venir me voir, elle est d’accord, un taxi est mis en place, 2h de trajet aller retour. A sa première séance, elle vient avec un bouquet de fleurs et une souris en peluche qu’elle ne veut pas « titer ».

Effet de séparation.

Océane se sépare de la matérialité de la lettre, la lettre se détache dans une sorte de passage, d’échange où se dégage un savoir autre sur la lettre, c’est alors qu’elle parle des lettres de sa mère, de « ce qui cause dans sa tête, ce qui coince, les envies de sa maman ». Elle n’a pas de nouvelles de sa mère, elle n’appelle pas, elle n’a pas répondu à la carte qu’ elle lui a envoyée pour la fête des mères, « c’est un peu inquiétant, pour une fois elle n’a pas répondu, elle ne répond jamais, j’ai écrit 100 fois ».

Elle sait peu sur son histoire, ce qui ne l’empêche pas de questionne le désir qui l’a constituée qu’elle nomme « mon secret de maman », « mon secret de maman, je le dis à papa, papa il sait garder les secrets, ils n’arrivaient plus à s’ «attendre », je sais pas tout, je connais que des morceaux ». Ces morceaux font écho aux morceaux de mots, elle y reviendra.
Elle me demande d’écrire son « nom de famille », son nom propre, « comme ça tu l’auras », je l’écris et elle le recopie à côté de son prénom, séparé par un cœur qui fait trait d’union. Elle n’ écrivait avant que son prénom. Elle m’explique que ce nom, elle l’aime, c’est un nom algérien qui veut dire « garder » la ville et protéger. Elle ne savait pas qu’il y avait des « gardes » dans la ville. C’est le père de la famille d’accueil qui lui a appris et qui lui a montré des livres sur l’ancien temps. On retrouve ce père qui « garde »et aussi ce désir à elle, de « garder »plus tard. Elle comprend son origine « moitié française et moitié algérienne », elle sait qu’il y a la guerre en Algérie, elle espère que son grand-père algérien est bien protégé
Il s’agit là du Nom du Père qui transmet le désir, ce nom qui serait « incarnation de la Loi dans le désir »comme l’écrit Jacques Lacan dans la « Note sur l’enfant ».
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Océane se plaint, elle ne veut plus venir, elle n’a plus de soucis : « J’ai perdu ma maman, j’ai perdu les soucis de papa, les soucis de mamie, je n’ai plus de soucis, ils sont tous à la poubelle de toi, c’est perdu, c’est fini, marché conclu, à la semaine prochaine ». Je deviens la cause de ses soucis, « je me trompe toujours, c’est à cause de toi, qu’avec toi, alors tu me quittes, je vais jamais me tromper, c’est à force de venir ici ». J’interprète : « c’est ici que tu perds les lettres ! » et j’arrête la séance, en disant « à jeudi » au lieu de « à mercredi », je souligne mon erreur, elle me répond « si toi tu t’y mets aussi ! ».
Dans le transfert un mouvement se dessine, la lettre se décoince, les lettres ont du jeu en quelque sorte, il y a de l’échange, de la surprise, du jeu de mots.
Je lui propose de continuer jusqu’aux vacances de noël, elle est d’accord.

Le « marché » se conclut.

Elle écrit « Océane »sur un papier me le montre en disant « je n’ai rien oublié », et le laisse sur mon bureau. C’est très important, le mot est entier, et elle laisse son prénom.
Elle n’oublie plus les lettres, elle les récupère. Celles trop réelles, qu’elle oubliait, qu’elle coinçait, elle les a laissées, la lettre a perdu sa matérialité et retrouvé du sens, de la souplesse. Elle les écrit maintenant sur une feuille et commente, le « a », on le connaît tous, le «b » on l’oublie le plus, quand elle était « bébé », elle n’arrivait pas à mettre ce mot, maintenant elle a grandi, elle y arrive moyen, « j’arrive à mettre la moitié de la tête », et « je sais un petit morceau lire, mais pas comme toi, c’est déjà bien on a le temps, ça va grandir, quand même je m’en sors ». « je sais un petit morceau lire », elle ne peut pas mieux dire.
Elle s’en sort en effet, et surtout se dégage de l’identification à sa mère, le «perdre les lettres ensemble » est tombé, «ça arrive à tout le monde de se tromper de lettres, mais c’est rare quand même pour un adulte, maman elle fait pas exprès, elle fait pas semblant » Elle me dit que sa mère se trompe souvent, sur la carte d ‘anniversaire elle a écrit quinze ans, mais « c’est déjà bien qu’elle ait envoyé une carte ».

Il reste à conclure . Elle a reçu une lettre et une photo de sa mère avec le petit frère. A l’école elle y pense et elle est triste. Elle ne comprend pas pourquoi elle n’a pas le droit de la voir alors qu’elle voit son père, « sur la lettre de maman, je mets des larmes…on m’enlève de ma mère ». Elle en donne la raison, sa mère s’est mariée et habite loin. Et pour son père, c’est peut être, qu’il boit trop et « qu’il ne veut pas montrer la bêtise qu’il fait quand je vais le voir ». Elle ajoute, « c’est pour comprendre (la vie) pas pour déchirer la vie ».
C’est le temps pour comprendre, on pourrait dire celui d’assembler les morceaux de sa vie et les mots entiers .Elle élabore un savoir sur la confusion maternelle et la bêtise du père. Les secrets de sa maman sont maintenant rangés dans un classeur bleu, elle les garde.
L’avant dernière séance, elle vient avec la photo scannée, et l’oublie sur mon bureau. Je suis absente la dernière séance prévue avant les vacances de noël, je lui propose de remplacer cette séance en janvier. Elle me téléphone pour l’ annuler et me rappelle que j’avais dit que c’était fini à noël. Elle me laisse donc la photo de sa mère.

Peut-on penser qu ‘elle a repris les lettres et laissé en échange, comme trace, ses lettres perdues, son prénom en toutes lettres puis la photo de sa mère, dans un effet de séparation. . Elle trouve alors l’envie et le plaisir d’apprendre, elle arrive à se servir des lettres à l’école pour lire et écrire. Elle a doublé Gaétan dans l’alphabet me dit-elle, car lui ne sait que jusqu’ à « g ». Elle pense changer de classe, car il y a d’autres enfants « qui attendent à lire, il faut laisser la place, c’est quand on sait pas lire ».
Cette opération dépliée dans le transfert nécessitait la mise à l’écart de la norme. L’analyste n’est pas un relais, ni la cure une tentative autre pour qu’Océane apprenne, le but n’est pas de réduire l’écart de la norme. L’acte de l’analyste, a eu pour effet un changement de position, et si elle se compte avec ceux qui sont dans la norme, c’est l’effet et non le but. Ce qui se repère c’est la dimension subjective de cette position, ce qui se met en place, c’est la fonction symbolique, qui lui permet d’être dans le langage, l’échange. Elle a le « droit » maintenant de lire.
S’orienter vers le symptôme, c’est suivre ce qui est plus fort qu’elle, ce « mal parler » qui l’amène à la « lettre », pour en dégager la singularité.
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