F. BIASOTTO: La séance courte avec les enfants


Qu’entend-on par séance courte ? Ne serait-il pas plus exacte de parler de séance à durée variable ? Lacan dans son texte datant de 1953 : « Fonction et champ de la parole et du langage » dit plusieurs choses très claires au sujet de la séance courte, de son articulation avec le temps de l’inconscient et du rôle de l’analyste au cours du travail de l’analysant, dans les séances et au moment de la suspension des séances.

« Le temps joue son rôle dans la technique sous plusieurs incidences » . «Nous voulons en effet toucher un autre aspect particulièrement brûlant dans l’actualité, de la fonction du temps dans la technique. Nous voulons parler de la durée de la séance. » « L’inconscient,... , demande du temps pour se révéler. Nous en sommes bien d’accord. Mais quelle est sa mesure ? Est-ce celle de l’univers de la précision... de l’horloge ? »

Et cette position que soutenait Lacan n’a pas été sans conséquences puisqu’il a été excommunié de l’IPA qui tenait aux standards que J.A.M rappelle dans « Les us du laps », L’orientation lacanienne (1999-2000) : « L’analyste reste dans le temps objectif, dans le temps commun. C’est ce que lui prescrit le standard qui comporte que l’analyste soit celui qui dit, lorsque les 55 minutes, les 50 minutes, les 45, les 35, sont passées : « Le temps est passé », « votre temps est échu. Il (l’analyste) n’est pas captif du temps subjectif de l’analysant. Il est, en quelque sorte, la voix de la montre. L’analyste ne vit pas du temps de l’analysant. Lui, est coordonné au temps commun, auquel l’analysant est soustrait durant le laps de la séance. » .

A propos du rôle de l’analyste, Lacan précise les choses ainsi : « Nous jouons un rôle d’enregistrement, en assumant la fonction fondamentale en tout échange symbolique, de recueillir ce que do camo, l’homme dans son authenticité, appelle la parole qui dure. Témoin pris à partie de la sincérité du sujet, dépositaire du procès-verbal de son discours,... , l’analyste participe du scribe. Mais il reste le maître de la vérité dont ce discours est le progrès. C’est lui, avant tout, qui en ponctue, avons-nous dit, la dialectique... La suspension de la séance ne peut pas ne pas être éprouvée par le sujet comme une ponctuation dans son progrès. »

Qu’en est-il de la séance courte dans la clinique avec les enfants ? Quand j’ai pensé intervenir aujourd’hui, très vite le cas d’une petite fille, Cindy, que je rencontre depuis deux ans bientôt s’est imposé à moi, car à un moment donné du travail j’ai suspendu les séances plus tôt que d’habitude, plusieurs fois de suite, car je ne la sentais plus au travail mais prise dans une jouissance que mes questions ou mes interventions du coté du sens n’entamaient pas. J’ai donc voulu vérifier, en retravaillant ce cas, qu’on était bien dans ce cadre des séances courtes ou à durée variable et non pas dans un caprice momentané de ma part. J’ai voulu construire le cas pour repérer les logiques à l’œuvre du coté de Cindy et de mon coté.
« Ce procédé, ( de la séance courte. a un sens dialectique dans son application technique. » Nous allons voir comment cela se présente dans ce cas clinique.

Quand je rencontre Cindy pour la première fois elle est âgée de 6 ans. Sa mère l’accompagne et me dit que sa fille qui vient de rentrer au C.P, n’arrive pas à apprendre à écrire. Elle est en retard par rapport aux autres élèves, elle n’écoute pas en classe. Elle est d’autant plus inquiète qu’elle-même était en retard à l’école, elle est allée jusqu’en 4ème SES. Dans un mouvement transitiviste, elle pense que sa fille est comme elle, « ça vient de moi » mais elle veut que sa « fille s’en sorte.

Le signifiant « retard » représente Cindy depuis sa naissance. Ce serait donc à cause de son retard que sa fille n’a marché qu ‘à deux ans. D’ailleurs, elle aurait tout fait à cet âge là, selon les propos de la mère, et entre autres, la parole serait apparue à 2 ans, 2 ans et demi. Les parents se sont séparés quand Cindy avait 2 ans. C’est une période charnière. Ce retard a une cause selon Mme D. : pendant sa grossesse, elle était très angoissée et anxieuse, si bien que Cindy est née avant terme (à 8 mois de gestation). La mère se définit comme quelqu’un d’anxieux et angoissé et donc elle a toujours été derrière sa fille, elle l’étouffait trop. Depuis peu, elle la laisse se laver seule et s’essuyer seule. Elle la fait dormir dans son lit depuis sa séparation d’avec le père, « pour sentir une présence » dit-elle. On peut d’ores et déjà s’interroger sur la place qu’occupe Cindy dans le désir de sa mère. « Il faut que je la... » et Cindy finit la phrase en disant : « lâche ». Je suspends la séance sur ces paroles. Donc les enjeux sont posés pour la mère et sa fille : apprendre à l’école et se séparer.

Cindy ayant été repéré pour son retard a été suivie au CAMSP pendant 2 ans, contre l’avis du père et par une orthophoniste jusqu’à ce jour. Le CAMSP avait préconisé une prise en charge au SESSAD . Grâce au refus du père Cindy a pu intégrer un CP. Mme D. ponctue ses dires par ces propos : « au CAMSP, il y avait des enfants handicapés, mais ma fille n’est pas handicapée de la tête ! » Elle a ensuite été suivie pendant un an par un pédopsychiatre en libéral, jusqu’à ce que la psychologue scolaire intervienne en disant à la mère de venir au C.M.P car il y a tout : l’orthophonie, la psychologie...

Cindy reprend la demande de sa mère à son propre compte. Elle veut que je lui apprenne à écrire comme la maîtresse d’école et comme l’orthophoniste. Bref, elle demande que tout le monde fasse la même chose avec elle et soit dans le discours du maître qui dit ce qu’il faut faire. Elle déplore le fait qu’ici ce ne soit pas une école. Face à mon refus de répondre à sa demande et à mon offre de parole, elle exprime un certain embarras, à chaque séance, pendant plusieurs mois: « qu ‘est-ce que je vais faire ? », « Bon, alors, on fait quoi ? » Face à mon silence, qui fait surgir la question du che voï ?, la trame d’un fantasme apparaît. Elle me parle d’une femme qui est tombée par la fenêtre d’un immeuble de sa cité. Dans le bureau, elle s’approche de la fenêtre et dit : « c’est haut, on peut se tuer, on risque de tomber, un petit il est tombé de la fenêtre, est-ce qu’ici, il y a un petit qui est tombé par la fenêtre ? » Elle amène régulièrement des scénarii dans lesquels quelqu’un tombe. Cela peut-être elle aussi qui tombe d’un petit fauteuil en mousse dans un jeu. Ce signifiant "tomber" est important et revient dans ses associations.

Très vite elle me donne sa version du couple parental en me parlant de ses parents : ils sont séparés. Elle ne se souvient pas d’avoir vécu avec eux deux. Ils se sont séparés car ils se sont disputés.

Elle va se mettre au travail peu à peu de différentes façons. Comme je ne lui dis pas ce qu’elle doit faire, elle se donne à elle-même du travail. Elle entreprend d’apprendre à écrire en recopiant plusieurs fois de suite le mot écrit sur les feutres qu’elle utilise : DESSINALO et finit par se rendre compte qu’elle recopie toujours les mêmes mots, en repérant les lettres. Elle s’intéresse à moi par rapport à ce que je sais faire c’est à dire écrire quand elle me voit prendre des notes et m’interroge sur ma vie privée : est-ce que j’ai un bébé, une maison, une piscine, un mari et veut savoir si je m’occupe de mon bébé et comment je m’en occupe, qui s’en occupe quand je ne suis pas là, si j’ai une poussette... Quand je ne réponds pas à ses questions elle devient agressive et me dit : « si tu ne me parles pas de toi, je ne te parlerai plus de moi ! » « Si tu me le dis pas, je te le dis pas, je fais comme toi ! » Elle exige une relation symétrique où il y aurait du même et veut savoir comment ça se passe ailleurs que dans sa famille. Elle ne cesse de me questionner à ce sujet.

Derrière sa demande d’apprendre à écrire, une autre question s’articule : « Tu sais écrire toi ? Où t’as appris ? Je lui réponds : « à l’école ». Elle poursuit : » t’as un sac toi ? Quand je serai grande j’aurai un magasin , je serai plus la maman de elle d’en bas, j’aurai plus de maman, j’aurai un mari ». Quand elle a entendue sa mère dire qu’elle la faisait dormir avec elle, Cindy me dira la séance suivante que ça y est , elle ne dort plus avec sa mère. Elle me dira aussi qu’elle se laisse tomber sur le matelas de sa mère qui est venue dormir dans sa chambre mais qu’elle ne veut plus que sa mère dorme dans sa chambre. « J’attends que maman elle enlève son matelas ». Elle dit souvent qu’elle ne veut pas dormir chez elle mais chez des copines ou dans mon bureau. Sa question c’est celle de sa séparation d’avec sa mère.

Le travail va mettre en lumière une identification à un bébé. Elle donne plusieurs versions de la place du bébé pour l’Autre :

- « Il peut-être tout seul à la garderie, triste, il a besoin de quelqu’un. » On le laisse tomber.
- « Tout le monde est après lui, ils le regardent, laissez-le un peu dormir ! » Autrement dit, on est trop derrière lui, notamment, dans les scénarii où elle prend un personnage bébé et un ou deux adultes et tout le monde est collé, dort dans le même lit. Le bébé dort avec ses parents ou fait un câlin avec le ou les parents.

Elle me dit clairement qu’elle aime jouer au bébé. « Moi j’ai un bébé. Je bois un bibi et la sucette que les bébés ils ont, après je prends la poussette. Ce soir, j’aurai la sucette sur la bouche pour dormir. Quand elle fait le bébé sa mère ne lui dit rien. Quand je l’embête ma mère me dit : « Va faire le bébé ! Moi j’écoute ma mère !» Elle fait le bébé pour combler sa mère, et, quelque part, occuper cette place la satisfait aussi. Cependant, elle ne se satisfait pas complètement de cette position. En effet, elle évoque régulièrement des fiancés de sa mère, puis dit que ce n’est pas vrai. Elle aimerait bien que sa mère ait un fiancé car elle est étouffante pour elle. Dans cette évocation des fiancés de sa mère, on peut entendre un appel à un tiers. Ainsi le désir de la mère se tournerait ailleurs. On peut se demander si l’évocation de petits frères ou petites sœurs imaginaires n'est pas pris dans ce mouvement. Elle se demande d’ailleurs comment il faut faire pour qu’ils viennent. Dans le sens inverse, elle ne supporte pas tellement que l’Autre puisse se tourner ailleurs que vers elle. En effet, si je réponds au téléphone pendant les séances, elle se met en colère et exige que je ne réponde pas au téléphone. Je ne dois m’occuper que d’elle.

Elle parle très peu de son père alors qu’elle le voit tous les 15 jours. Elle m’apprend qu’il est avec une autre femme qui a deux enfants. Quand Cindy parle de son père ou d’un père, il est mort le plus souvent ou avec sa chérie. Ou encore, il fait pleurer sa mère en se mettant en colère contre elle car elle a laissé leur fille se salir avec de la pâte à modeler. Cindy se met en position de protéger sa mère des colères de son père en veillant à ne pas se salir.



Dans les séances Cindy est particulièrement attentive aux moments de levée des séances, elle tente de les anticiper en m’interrogeant :« on s’arrête pour aujourd’hui, c’est toi qui le dit ? » Elle a bien repéré que la levée des séances ne se fait pas en fonction de la montre mais est conditionnée par autre chose. Et que si je ne lui dis pas ce qu’elle doit faire dans les séances, je décide de leur suspension. Elle interroge mon désir constamment
En mettant ses questions au travail dans ce lieu Cindy a pu devenir plus attentive en classe et commencer un apprentissage. Cependant, elle a du redoubler son CP. Puis un élément extérieur est intervenu et a mobilisé les choses autrement. En effet, à la rentrée 2002, c’est à dire un an après le démarrage du suivi, la mère demande à me voir pour m’expliquer que l’orthophoniste pensait qu’il fallait remplacer une séance de suivi psy par une séance d’orthophonie afin de pouvoir faire avancer Cindy plus vite. Le suivi passerait donc à une fois par semaine au lieu de deux. Je répondis à la mère que je n’étais pas d’accord. Face à mon refus elle menaça d’interrompre le traitement et se mit à se plaindre de ma façon d’être avec elle, « pas assez gentille ». Bref, c’était la dispute, en quelque sorte, du moins de son coté. Cindy réagit de la manière suivante à la situation. Elle me dit ceci : « qu’est-ce qu’il faut que je fasse pour que vous soyez contentes ? C’est vous deux que vous êtes jalouses. Moi je vais vous quitter vous deux. Personne veut me quitter, maman, papa, toi, Christie (l’orthophoniste). Ca m’énerve tout le monde est derrière moi... décollez un peu de moi sinon ça va pas aller ! » Elle se vit comme objet de rivalité et dans son énonciation, on entend que c’est jouissif pour elle. Donc j’étais passée du coté de ceux qui la collent.

Je fini par accepter ce changement de fréquence hebdomadaire des séances afin de préserver le travail . A partir de là, Cindy entra dans un transfert négatif à mon endroit. Et elle se montra particulièrement agressive au retour des vacances de Noël, quand je lui demandais si ses vacances s’étaient bien passées. Elle me dit que les histoires de sa famille, ça ne me regardait pas. « On parle pas de la famille, et tout, et tout ! Ma mamie et ma maman, ça te regarde pas ! Si ça te regarde pas, ne me regarde pas ! » L’objet regard était au premier plan. Et elle s’enferma dans des scénarii où elle avait des bébés qu’elle faisait dormir ensemble, ou dormir avec leurs parents ou encore, elle faisait la maîtresse qui montre aux maternelles ce qu’il faut faire. Elle était devenue très distante et sourde à mes questions ou aux propositions de sens que je pouvais lui faire et continuait ses mises en scènes où elle donnait à voir. C’était un peu l’impasse. J’étais convoquée en place d’objet regard, de spectatrice. Au moment, où les choses se sont passées ainsi je ne faisais pas cette lecture mais je sentais qu’il fallait que j’introduise quelque chose pour que le travail reprenne. Je me mis à me taire et à interrompre les séances plus tôt que d’habitude. Ce qui ne manqua pas de l’interroger. Elle réagit de différentes façons :
- « Attends, j’ai quelque chose à te dire ! ... Non c’est pas vrai »
- « Eh ben, c’est pas beaucoup la séance mais c’est bien quand même de parler, de jouer »
- « Pourquoi ? » Suite à une séance où elle était dans un état d’excitation et un donné à voir encore plus important, disant d’elle- même qu’elle faisait un peu la fofolle.
- « AYA A ! Je joue à ça, j’aime bien jouer à ça ! »
- « Pourquoi ?( Et elle se met à chercher les raisons de cette séance courte) : parce que t’avais envie ? Parce que c’est comme ça ? Je le sais mais je te le dirai pas ! »


Le remaniement de la durée de ces séances a eu pour effet de la faire sortir du transfert négatif. En mettant en acte cette coupure, j’ai introduit du manque pour elle et pour moi. La question du che voï ? revint à nouveau au premier plan, Que me veut-elle ? et Peut-elle me perdre ? Cela fit résonner sa question autour de la séparation. De mon coté, le manque était du coté d’un renoncement à attendre qu’elle veuille bien revenir dans de meilleures dispositions dans le transfert. Il ne s’agissait pas de considérer son attitude hostile comme un mouvement d’humeur qui allait lui passer. En effet, le risque était que le travail s’arrête. J’acceptais aussi de ne plus attendre qu’elle me parle à nouveau en restant silencieuse durant ces séances. La coupure s’est faite sur la jouissance scopique. L’objet regard tombait car je ne la regardais plus. Elle ne voulait plus me parler, mais demandait que je la regarde dans une position régressive.

En conclusion, on peut dire que la coupure en acte dans la levée de la séance a produit plus d’effets que les interventions verbales où je lui rappelais, peut-être un peu trop souvent, qu’elle était là pour parler et pas seulement pour jouer sans rien en dire.

Le désaccord entre sa mère et moi vient comme évènement contingent et nécessaire. Cindy l’interprète comme une dispute par rapport à son histoire. Et elle se met en position d’objet regardé comme un bébé peut-être. Ce bébé auquel elle s’identifie pour tenter de combler sa mère. Le désaccord entre sa mère et moi l’a peut-être obligée à choisir de soutenir sa mère en se montrant agressive avec moi. Il était devenu difficile pour elle de ne pas changer de position dans la mesure où sa mère m’avait dit qu’elle se sentait en difficulté avec moi. Elle l’a défendue comme elle l’a protégée par rapport aux colères du père. Il faut dire que c’est une mère très fragile et facilement impressionnable.

Alors finalement, je ne pense pas que l’on puisse dire qu’il y ait une différence dans la séance courte entre les enfants et les adultes. Ce qui est convoqué avant tout dans les séances c’est l’acte de l’analyste et sa responsabilité peu importe l’âge du sujet puisque « le désir est indestructible et l’inconscient ne connaît pas le temps ». Chez ce sujet, la coupure n’a pas porté sur le sens mais sur l’objet regard et sur la jouissance de mettre en scène des bébés collés à leurs parents ou de mettre en scène une maîtresse qui montre aux maternelles ce qu’il faut faire.
En haut En bas