F. BIASOTTO: Psychanalyse appliquée


Dans cette intervention je voudrais parler de ma pratique de psychologue dans un Foyer de l’Enfance. Il ne s’agit pas d’un lieu de soin. Des enfants sont placés par décision d’un juge pour enfants car leurs parents ont été considérés comme défaillants dans leur fonction de parents. Nous ne sommes pas non plus dans une structure fermée car les enfants sont pris en charge par des familles d’accueil employées par notre institution. Les enfants viennent régulièrement sur le service pour rencontrer leurs parents, mais aussi leur éducateur référent, la psychologue.
Je voudrais essayer d’interroger la place de la psychanalyse dans un lieu où c’est plutôt le discours du maître qui est à l’œuvre, en l’occurrence le discours éducatif. Quelle place pour la psychanalyse dans une institution qui se donne comme objectif la protection des enfants accueillis et qui se retrouve confrontée à la psychose souvent présente chez les parents et parfois chez les enfants et les adolescents ? Nous allons voir les limites du discours éducatif face à ces sujets (les parents) sur lesquels ce discours n’a pas de prise et est souvent vécu comme persécuteur. Comment la pratique de la psychanalyse appliquée peut permettre deux choses :
- aider l’équipe à faire avec le réel rencontré dans ces situations
- devenir partenaire de ces parents dans leur fonction parentale et éviter ainsi d’être en position de les éduquer
Je ne parlerai pas du travail avec les enfants, mais du travail avec leurs partenaires principaux : les parents et l’institution. Car on sait par expérience que si les relations entre l’institution et les parents sont mauvaises, l’inscription des enfants dans leur famille d’accueil est d’autant plus difficile.
I Les signifiants-maîtres de l’institution et les discours qu’ils impliquent
La protection des enfants est le signifiant fondamental. La mesure de placement est prononcée par le juge pour enfants en amont. Il confie la garde des enfants à la DISS qui fait appel à nous quand les parents sont trop difficiles à gérer du fait de leur personnalité et refusent le plus souvent le placement.
Donc la protection passe, dans un premier temps, par le retrait de la garde des enfants à leurs parents, autrement dit, par une séparation réelle parents-enfant, et dans un second temps, quand ils sont dans leur famille d’accueil, par une réparation à un niveau éducatif des carences qu’ils auraient subis. Les enfants sont souvent décrits comme perturbés à leur arrivée dans le service, présentant des symptômes plus ou moins importants : soit « hyperactifs », très nerveux, n’écoutant pas les interdits, violents, soit inhibés en position dépressive, ne jouant pas, obéissants, trop sages. L’équipe et les familles d’accueil sont dans une position de réparation importante. Ils se mettent en position de leur apporter ce qui est supposé leur avoir manqué : soins, un rythme de vie régulier, une prise en compte de leurs besoins, affection, respect. Ces manques sont déduits à partir de ce qu’ils savent des motifs du placement et des éléments recueillis sur l’histoire de ces enfants rapportés par les travailleurs sociaux.
On pourrait penser quand je parle au conditionnel, que je ne crois pas au bien fondé de ces mesures de placement et que je mets en doute que ces enfants aient pu être en danger. Ce n’est pas ce que je veux dire. Je veux seulement mettre en évidence que les fantasmes sous-jacents de réparation, de « bons parents » ont un effet sur les discours qui circulent dans l’institution pour justifier les positions prises par le service. Un autre effet important, c’est l’évacuation de la parole des parents à propos de leur enfant. Ils sont déchus de tout savoir sur leur enfant.

II Effets du cadre symbolique sur les fantasmes à l’œuvre dans le service
Les parents sont souvent mis à une place d’Autre jouisseur sur leur enfant considérés exclusivement et de façon binaire comme une victime. Cela vient faire résonner chez chacun un fantasme dont Freud disait qu’il était commun à tous les sujets névrosés : « un enfant est battu ». Ce fantasme peut être décliné de différentes façons : un enfant est abandonné, un enfant est rejeté, maltraité, un enfant est abusé sexuellement. Il se produit le plus souvent une identification à l’enfant battu d’où, à mon avis, le rejet si fréquent des parents. Mais il me semble que ces passages à l’acte posés par des parents sur leurs enfants viennent mettre au devant de la scène pour chaque sujet, une question qui est tombée sous le coup du refoulement : à savoir celle de l’enfant objet de jouissance qui est contenue dans toute relation parent-enfant. Or, chez les parents qui viennent dans notre service, le refoulement le plus souvent n’a pas opéré.
Une éducatrice de l’équipe ne supportait pas d’entendre les propos agressifs et rejetant tenus par une mère (Mme L.) sur sa fille (Laura), pendant les visites qu’elle lui rendait . En effet, non seulement celle-ci faisait un déni sur la maltraitance subie par ses enfants, malgré les rapports médicaux éloquents, mais de plus, elle rendait sa fille responsable de cette situation de placement car elle aurait parlé. Il me fut donc demandée d’être présente pendant ces visites afin de soutenir cette éducatrice et que je puisse dire quelque chose à cette mère et à sa fille, quand elle parlait d’elle ainsi. Ma présence, le fait que je parle à cette mère et que je m’intéresse à elle malgré ce qui lui était reproché : maltraitance ou non-assistance à personne en danger, avait eut pour effet de rassurer l’éducatrice. Je ne la considérais pas cette mère comme un monstre mais comme un sujet responsable. Cela a produit un effet : permettre à cette éducatrice de mieux supporter le discours très dur de cette mère. Surtout quand je lui expliquais que cette femme avait pu me dire qu’elle-même avait été maltraitée, abusée et placée durant son enfance. Elle avait répété dans sa relation avec ses enfants ce qu’elle avait connue. Mme L. était dans une demande de reconnaissance de sa propre maltraitance subie, identifiée à la petite fille battue qu’elle avait été, et ne pouvait se rendre compte de la maltraitance infligée à ses enfants. Ce qui fait fermeture, le plus souvent dans la relation avec ces parents, c’est de les fixer dans une identité de mauvais parents.

III Effets de la rencontre avec la psychose dans le service
Un autre élément et non des moindres contribue à renforcer ces fantasmes de réparation : cette conviction que ces parents sont vraiment de mauvais parents qui ne savent pas s’occuper de leur enfant et peuvent même être dangereux pour eux, c’est le fait que beaucoup d’entre eux sont psychotiques. J’ai pu m’en rendre compte avec le temps et l’expérience. Les actes qu’ils ont posés sont du coté du réel et de la jouissance, sans le voile du refoulement et évoquent parfois l’horreur. Les membres de l’équipe et les travailleurs sociaux ont d’autant plus de mal à s’identifier à ces parents que ces derniers sont dans une position de déni par rapport à ce qui leur est reproché ou encore ils ne semblent pas du tout conscients de leurs défaillances et tiennent parfois un discours délirant sur les faits. Et dans leur discours, il est rare qu’un sentiment de culpabilité se fasse entendre.
La relation avec eux est souvent difficile, car ils se sentent persécutés par cette mesure de placement et sont donc agressifs, menaçants et revendicatifs avec nous, en particulier au début du placement.
Ces parents sont tellement inquiétants pour l’équipe, qu’elle est toujours en train de se demander si elle protège suffisamment les enfants d’une nocivité imaginaire des parents au cours des visites médiatisées dans notre service auprès des enfants. Et quand la relation avec eux devient trop insupportable, parce qu’ils sont trop différents de l’idéal du bon parent, trop « Autres », il se produit une tentative de réduire le temps des visites pour protéger les enfants. Je dois toujours intervenir, dans ces moments là, pour empêcher une réponse dans le passage à l’acte et l’arbitraire qui ne pourrait que raviver le sentiment de persécution des parents.
On voit là comment une séparation des parents et de leur enfant dans le réel, ne suffit pas à contenir ce qui est inquiétant chez ces parents. Car la tentation est souvent grande au moins à un niveau fantasmatique de procéder à une séparation définitive, ou alors, dans une moindre mesure l’équipe veut intervenir sur l’éducation que les parents donnent à leur enfant durant la visite. Récemment, il était question d’interdire à une mère qui vient sur le service habillée dans une tenue provocante, maquillée de façon exagérée, à propos de laquelle des bruits courent qu’elle se prostituerait, d’amener des produits de maquillage à sa fille de trois ans. En effet, elle passe l’heure de la visite à la maquiller, à lui expliquer comment on s’en sert. C’est insupportable pour l’équipe qui considère qu’une mère ne doit pas initier sa fille de cette manière à la sexualité et à la féminité. Il n’y a pas de voile. Si on ne peut interdire, il y a quelque chose à dire à cette mère et à sa fille. Il y a quelque chose à dire et non pas à faire.

IV Quelle place pour la psychanalyse appliquée dans ce lieu ?
1) Ma pratique auprès des parents
Cette institution n’est pas fermée à l’approche analytique, dans le discours manifeste. J’ai même été choisie par la chef de service parce que j’avais une formation analytique. J.A Miller dans son texte : « Le clivage psychanalyse et psychothérapie », dans Mental n°9, notait qu’actuellement dans notre société chaque fois que du réel survient, il est proposé à ceux qui ont subi un traumatisme de parler de ce qu’ils ont vécus, pour mettre du sens. Nous sommes dans ce cas de figure, dans ce service, il y a une certaine croyance aux effets thérapeutiques de la parole. D’ailleurs, c’était plutôt à une place de psychothérapeute que j’étais attendue au départ. Les enfants m’étaient adressés pour venir parler du traumatisme subit avant leur placement. (En fait, il est très rare qu’ils en parlent ou alors ils le font au bout d’un temps assez long, quand ils se sont engagés dans un vrai travail). Je devais rencontrer aussi leurs parents pour qu’ils puissent faire un travail personnel autour du placement de leur enfant afin que cette mesure n’ait pas été inutile et dans un souci de prévention. Tout ceci partait plutôt d’une bonne intention.
Il m’était demandé de travailler principalement dans mon bureau, ce que j’ai fait au début. Je ne participais pas aux réunions de synthèse, ni aux prises de décisions concernant les situations. Mais ma pratique à cette place a rapidement rencontrée des limites car les demandes étaient rares et les sujets qui m’étaient adressés n’étaient pas prêts du tout à venir parler à une psychologue car ils en avaient déjà rencontré avant moi et cela ne s’était pas toujours bien passé. Cette demande de parler d’eux était souvent vécue sur un mode persécuteur et intrusif. Cependant, avec certains enfants et certains parents, un travail a pu se mettre en place.
Mais pour les parents qui ne voulaient pas venir dans mon bureau, j’ai changé de stratégie, je ne les ai plus attendus. Je suis allée à leur rencontre durant leurs moments de visite auprès de leur enfant. L’équipe m’attendait à cette place pour contenir leur agressivité. Je me suis servie de ces moments de mon travail, pour aller au devant d’eux.
J’ai appris à partir des erreurs que j’ai faites et avec le temps, qu’avec les parents que j’avais diagnostiqués psychotiques, je ne devais pas leur demander de me parler d’eux, de leur vie, je devais essayer d’être le moins possible dans une position d’attente envers eux car cela était v écu de façon intrusive. Cet enseignement tiré de ma rencontre avec eux, je m’en suis servie aussi dans mon travail avec des sujets névrosés.
J’ai appris à être présente d’une certaine manière. Je me présente, je leur dis que je suis là pour les rencontrer et les connaître, que cela m’est demandée par la DISS et le service (autrement dit, ce n’est pas une initiative personnelle). Pour certains, ma seule présence, c’est encore trop, car le regard est toujours là, ils se sentent surveillés, alors je leur dis que je vais rester un peu avec eux puis que je les laisserai tranquille avec leur enfant. Et après je ne dis plus grand chose. J’écoute ce qui se dit entre les parents et leur enfant. Mais la présence d’un témoin, même s’il ne demande rien ce n’est pas pareil que s’il n’ y avait personne. Cela produit des effets et le plus souvent, les parents finissent par m’adresser la parole, par me poser des questions concernant des aspects matériels du placement, par me raconter un souvenir de leur vie avec leur enfant, par livrer des bribes de l’histoire de leur enfant ou de la leur, par me parler du placement.Quand nous pouvons aborder cette dernière question, je leur demande toujours ce qu’ils en pensent de cette décision du juge pour enfant.
Donc là, je viens d’évoquer mon travail auprès des parents, plus précisément le temps de la mise en place d’une relation de confiance ou au moins une relation où ils accepteraient de me parler, de m’adresser des demandes ou des reproches. Et quand la relation en est à ce point, je peux me permettre d’intervenir à partir de ce que j’observe ou de ce que j’entends durant la visite avec leur enfant ou de leur poser des questions qui sont toujours en lien avec quelque chose qui vient de se passer ou de se dire.
En supposant aux parents un savoir sur leur enfant et sur eux-mêmes, cela peut leur permettre d’en construire un, de mettre des mots sur ce qui leur arrive, et que leur enfant entende des éléments de leur histoire.
Je me sers aussi de ce que j’ai repéré du mode de fonctionnement des parents pour mettre en garde l’équipe sur les erreurs à ne pas commettre dans la relation avec eux afin de ne pas susciter trop d’agressivité, de ne pas se mettre en position de persécuteur. J’explique aussi souvent pourquoi tel parent a une réaction ou une position difficile à comprendre ou à accepter. Je donne un sens à ce qui paraît ne pas en avoir pour éviter que le parent soit rejeté. J’essaies de rendre supportable ce qui l’est difficilement quand on se réfère à un discours éducatif, à une norme.
2) Ma pratique avec l’équipe
Au bout de deux ans de pratique dans ce service, j’ai insisté pour être présente au cours des réunions de synthèse car régulièrement des décisions étaient prises concernant la prise en charge éducative et l‘orientation des enfants, dans un passage à l’acte qui ne pouvait qu’entraîner des effets négatifs. Il m’était ensuite très difficile de faire faire machine arrière quand ces décisions avaient été prises par le groupe pris dans des effets imaginaires et du coup, sûr de son bon droit. Et il me paraissait important d’être présente afin de repérer ces positions imaginaires et de les verbaliser, pour les faire « déconsister » .
Je prête une oreille attentive aussi aux questionnements des éducateurs, à leurs points de butées. J’ai appris à accorder une grande importance aux difficultés qu’ils rencontrent avec les parents car j’ai remarqué que quand cela devenait insupportable cela se solde souvent par un passage à l’acte justifié par un motif d’ordre éducatif : « Ce n’est pas bon pour l’enfant, c’est dangereux, il faut arrêter ça ».
Je me situe résolument du coté des familles, le service doit s’adapter aux sujets rencontrés et non pas le contraire. Je ne leur dis pas les choses ainsi, mais, ma pratique est orientée par ce principe. Un père n’est jamais à l’heure pour les visites auprès de sa fille. Et le service n’a de cesse de lui demander d’être à l’heure. Manifestement, du fait de sa structure, il ne se repère pas dans le temps et peut arriver dans le quartier deux heures avant l’heure prévue de la visite et être très en retard voire même rater la visite. L’équipe est dans la position d’éduquer ce père pour lui apprendre à être à l’heure. Et une des mesures adoptée est de refuser de rallonger d’un quart d’heure la visite afin que ça lui serve de leçon. Mais c’est en pure perte. Il ne comprend pas plus et la fois suivante rien n’a changé. De plus, s’il a beaucoup de mal à être ponctuel, une fois qu’il est là, il n’arrive plus à repartir, cela prend un temps fou pour le raccompagner jusqu’à la porte. Suivant à qui il a à faire, dans ces moments là, la fin de la visite peut se faire de façon plus ou moins brutale. Certains éducateurs ne veulent pas prendre le temps de faire son accompagnement jusqu’au seuil de la porte et le mettent dehors, le réduisant ainsi à une position d’objet à laquelle il est déjà identifié, en effet, il est en état de clochardisation mais les visites avec sa fille semblent être un point de repère important pour lui.
Pour éviter qu’il soit trop malmené dans son rythme et ses rituels, j’ai informé l’équipe du fait que je rencontrerai M. E. après sa visite avec sa fille et que je m’occuperai donc de son départ. Cela soulagea tout le monde et me donna l’occasion de le rencontrer. Cela fait plus d’un an que les choses sont mises en place ainsi et M E. a appris à s’appuyer sur moi pour soutenir ses demandes. Il me parle beaucoup, il ne s’arrête pas sauf par moments pour s’endormir, il pose rarement des questions, il n’attend pas de réponse. Son discours est décousu et confus. Il répète souvent les mêmes choses. Il parle de sa femme d’avec laquelle il est séparé, de sa fille et de ses inquiétudes à son sujet quand elle lui désobéit, il revient constamment sur des faits datant de la période où il vivait avec sa femme et sa fille. C’est peut-être un temps nécessaire pour tenter de mettre un peu d’ordre dans son discours. Il ne parle jamais de sa vie actuelle depuis qu’il est seul.
Je terminerai sur la remarque suivante : si nous n’avons pas réussi à nouer une relation même minime avec des parents, je considère que nous en sommes responsables et c’est un échec car cette mesure reste mal vécue et ne prend pas de sens. Les enfants sont très sensibles au fait qu’il y ait ou pas du lien entre leurs parents et les membres du service. Nous devons nous donner les moyens d’y arriver, inventer un dispositif en fonction de la structure et du style des parents auxquels nous avons à faire, au cas par cas. A chaque nouvelle situation quand la relation avec le ou les parents s’avère difficile, je me demande toujours si nous allons arriver à travailler ensemble. Il arrive malheureusement qu'avec des familles une rencontre ne se fasse pas, quand le service adopte une position de fuite et se débrouille pour ne jamais organiser de visites parents-enfants sur le service. L’enfant rencontre ses parents en dehors de la structure quand les parents ont une autorisation de sortie et rien ne peut se travailler avec eux de leur relation avec leur enfant, ni de leur vécu du placement.
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