F. DENAN: Crise, rupture et dépassement


Je suis conseillère d’orientation psychologue. Il n’est pas rare que sous ce signifiant de l’orientation se déplient bien d’autres enjeux qu’une banale recherche d’adresse ou de formation.
M.O a besoin de moi pour son orientation. Dans sa famille, ils sont tous militaires : son père, son frère, un beau-frère, un oncle. Lui n’a pas pu. Il a fait du droit « qui ne lui sert à rien » avant de passer un concours dans la fonction publique. Il craint de ne pas pouvoir tenir jusqu’à la retraite. Il évoque un projet de reconversion qui a échoué : il avait déposé les statuts d’une association destinée à promouvoir le co-voiturage. Le projet a avorté malgré son intérêt évident sur le plan de l’écologie, de la baisse des embouteillages, du recul des problèmes de parking, et sur le plan humain, « pour que les gens soient moins seuls »
Il me demande à brûle-pourpoint :
- J’aimerais avoir l’avis d’une psychologue sur l’inconscient junguien
- On pourrait débattre sur un plan théorique, mais j’aimerais que vous me disiez en quoi cela vous concerne, vous
- En 1983, je préparais le concours de l’école de la magistrature. Parallèlement, je militais au parti socialiste. J’ai eu l’occasion de travailler dans ce cadre avec la petite-nièce de Mitterrand, avec qui j’ai sympathisé. Mais j’avais la désagréable impression d’être pour elle « le petit provincial » et j’ai éprouvé le besoin de lui écrire une lettre d’égal à égal. Je lui expliquais dans cette lettre que l’amour était la cinquième dimension. Or, à cette époque, vous pourrez en retrouver la trace dans la presse, il y a eu une série de menaces d’attentats contre Mitterrand. Et ce qui m’a frappé, c’est que les endroits visés pouvaient se déduire de cette lettre. J’en ai parlé à mon prof de droit qui était procureur et qui m’a conseillé de déposer. Les flics m’ont remercié. A cette époque, j’ai reçu un coup de fil de cette fille : il devait y avoir des interférences avec une radio parce que j’ai entendu un éclat de rire malsain. Ils ont arrêté l’auteur de ces attentats qui se réclamait d’un groupe terroriste M5 (comme aime, cinquième dimension) et ils l’ont arrêté à Dijon. Or dans la lettre je disais « la moutarde me monte au nez ». Moutarde comme Amora. Amora comme amour. Et l’auteur des attentats s’appelait Maestra, qui a la même étymologie que Mitterrand.
C’est ça que je trouve intéressant, dans Jung. C’est cette idée d’inconscient collectif. Que je puisse influence l’histoire simplement en étant ce que je suis. Par le jeu des ondes longues qui pénètrent la matière plus profondément que les ondes courtes. Ca évite d’être parano en disant que c’est la faute de l’autre si je suis comme je suis.
D’ailleurs, j’ai poussé mes chaînes symboliques assez loin. Après, je suis allé au Maroc où le futur Président Mohamed VI (M6) s’apprêtait à prendre le pourvoir, simplement pour balader mes ondes et impulser un programme de lutte contre le sida. Mais ça n’a pas marché ».

Il semble que ce soit la rencontre avec la petite-nièce de Mitterrand qui ait fait rupture, et l’insupportable d’être « le petit provincial » qu’on utilise à des fins politiques. S’ensuit une construction délirante (avec hallucination auditive : l’éclat de rire) en deux temps : la lettre qu’il lui écrit, et l’interprétation de cette lettre par le terroriste. Notons la trouvaille que constitue ce terroriste qui devient le lieu de la jouissance et qui, par là, permet de « définir l’être du sujet comme objet de jouissance de l’ Autre » (Carmen Gallano in Le symptôme-charlatan). M. O pourrait parodier Schreber dans le séminaire sur les Psychoses : « Je ne suis pas paranoïaque puisque je ne rapporte pas tout à moi. Moi, c’est complètement différent, c’est l’Autre qui rapporte tout à moi ». Le terroriste, en interprétant la lettre avec force calembours et étymologies, produit un nouveau rapport au signifiant pour ce sujet, comme Schreber qui écrit son délire avant de l’adresser au tribunal. M. O « crée ainsi une signification personnelle qui apaise son rapport au monde » (Fabien Grasser in Ibid).

A la suite de cet épisode, M. O abandonne son projet de passer le concours d’entrée à l’école de la magistrature et, « sur un coup de tête », il monte à Paris en stop où il fait plusieurs jobs avant de se marier, d’avoir 4 filles et de passer un concours dans la fonction publique. Il investit son travail et en particulier le syndicat où il acquiert des responsabilités nationales.

Ces vingt ans de stabilité se font au prix d’une configuration conjugale particulière :
- Sa femme, dit-il, « lisait les Béatitudes » tous les matins, et pendant les rapports sexuels, « se retenait de jouir ». Cette vision très catholique de la sexualité permet de faire de l’enfant le produit du rapport sexuel en lieu et place de la jouissance. C’est sans doute ce qui permet au couple de durer, en évitant que ne ressurgisse l’Autre qui jouit de lui. Notons que ce qui lui fait accepter le divorce, actuellement en cours, c’est le grief que lui fait sa femme de l’avoir empêchée de passer des diplômes et par là « d’arriver au même niveau que lui ». Il y a un insupportable à être dominé par une femme.
- Les quatre filles ont toutes un prénom qui commence par la même lettre que celui de son épouse : est-ce là une façon d’éluder la question de la paternité ?
- Enfin, M. O mentionne pendant cette période une prise de poids de 30 kg : cela lui « donne une assise », cela « permet d’arrondir les angles » (on voit bien qu’il faut prendre cela au pied de la lettre). Enfin, il dit qu’il a besoin de dominer les femmes pendant les rapports sexuels. On voit bien l’importance subjective de ce surpoids et les dangers qu’il y aurait à aller dans le sens des injonctions sociales de minceur .

Mais aujourd’hui, nouvelle période de fragilité. Sa femme a demandé le divorce et il vit seul depuis é mois quand je le rencontre : sa vie est suspendue dans l’attente de ce divorce, qui peut prendre entre trois et neuf mois. Le syndicat, ça ne va plus, et il espère tenir sur ses positions jusqu’au prochain congrès, en 2005. Il y a des échéances menaçantes avant lesquelles je dois consolider ce qui pour lui fait suppléance.

M. O a trouvé dans ce qu’il appelle « l’inconscient junguien » une forme socialement acceptable de son délire : il suit avec intérêt des sessions de formation continue dans ce sens et lit des « livres difficiles qu’il ne lâche que lorsqu’il a compris ». D’où l’importance en particulier des contes soufi qui lui permettent de construire une signification à sa pointure.
Il dit aussi que son histoire ferait « une belle trame pour un roman » : je l’encourage à l’écrire.
Ce sont là des suppléances pour le moment opérantes, même si l’on peut craindre que la perte d’étayage du syndicalisme ne le fasse vaciller.
Rien pour l’instant d’autre part ne justifie qu’il ne change de métier, tant que ses compétences en management lui donnent l’impression d’avoir une emprise sur ses collègues : cette place de cadre paraît bien lui convenir.
En haut En bas