F. DENAN: "Séparer les olives"


Je reçois Mme T, 63 ans, depuis une douzaine de séances.

1. Le « desserrage des identifications »
1.1. « Je suis la mère d’un fils qui boit »:

Le matériel
« Je viens vous voir parce que mon fils boit ». Telles sont les premières paroles de Mme T. Et elle enchaîne : « Il a eu une adolescence difficile, il est instable. Il boit depuis l’adolescence. Il est violent. Ca me hante, ça me fait peur cette violence. Je ne veux pas qu’il tue sa femme et ses enfants dans un bain de sang. La nuit ça me revient, je pense au sang. Ca m’empêche de vivre».

Elle est fille de paysans. Elle-même est devenue institutrice pour s’émanciper, mais son mari a repris la ferme. Ils sont aujourd’hui tous les deux à la retraite, mais leur fils a repris le flambeau. Leur fille a reçu en héritage des grands-parents une propriété sur le même site : ils habitent donc tous très près les uns des autres et se voient quotidiennement.

Mme T, sa fille et sa belle-fille n’arrêtent pas de parler de cet homme qui boit : Je demande très vigoureusement dès la 1e séance à Mme T de cesser cela immédiatement.
En début de prise en charge également, lorsqu’elle dit aller mal parce qu’elle voit son fils stressé, je réagis très fermement en déclarant doctement : « A l’âge qu’il a, il est responsable de sa vie. Plus vous ». Ceci la fait entrer dans une autre phase.

Quelques commentaires:
En début de travail, pour Mme T, le symptôme, c’est l’Autre. Comme sujet, elle n’y est pas. Elle ne s’attribue aucune responsabilité dans ce qui lui arrive, ces cauchemars épouvantables.

Mon interdit d’en parler au dehors poursuit à ce titre deux objectifs :
- Il s’agit de borner la jouissance du blabla qui envahit tout, jusqu’aux nuits de Mme T, en désignant le cadre où cela peut se dire –mon cabinet.
- Je fais « un pas de côté » en déplaçant de la sorte le projecteur de son fils sur elle-même.

De fait, dès la 2e séance, elle est apaisée et me confie son initiative de « séparer les olives », jolie expression pour signifier que désormais, elle-même, son fils et sa fille ont des parts séparées au moulin où ils vont faire presser les olives pour en faire de l’huile. C’est en effet bien de cela qu’il s’agit, de trier ce qui appartient à chacun.


1.2. « Je suis la fille d’une mère inquiète »

Le matériel
Par la suite, Mme T décrit sa mère comme envahissante, « toujours inquiète qu’il arrive quelque chose, une mère-interdiction ». Elle explique cette inquiétude de la façon suivante :
La mère de Mme T a perdu un frère en bas âge suite à une coqueluche, ce qui la laissait enfant unique. Le père de Mme T a également perdu un frère en bas âge dans l’incendie accidentel d’une grange, ce qui le laissait également enfant unique. Mme T est elle-même enfant unique.

Mme T a pu aménager l’étau maternel en étant pensionnaire au lycée, puis en se mariant rapidement, et enfin en devenant institutrice « à la ville ».
Elle raconte aussi comment dans sa jeunesse, elle a appris à coudre en cachette parce que sa mère avait peur qu’elle se pique, comment elle lui mentait en se disant collée le jeudi pour sortir avec ses copines, etc etc.
On notera qu’il s’agit essentiellement de se dissimuler, de s’éloigner, d’échapper au regard intrusif : elle dit qu’un enfant unique, c’est « quelque chose à surveiller ».

Mes commentaires :
A ce stade, le sujet est toujours absent. Du reste, il y a peu de formations de l’inconscient (rêves, lapsus,…) dans le matériel apporté. C’est pour quoi je scande lorsqu’elle affirme : « J’ai toujours voulu des enfants, pas qu’un » en rappelant le prénom de son fils : Vincent ! Il s’agit, comme le dit JAM dans « Le lieu et le lien », de « porter sur le symptôme la suspicion de la croyance».
Car à sa version psychologique de type PÞQ qui la situe comme victime, elle y croit dur comme fer, Mme T.

C’est à cette époque qu’en fin de séance, sur le pas de la porte, elle me demande si j’appartiens bien au réseau lacanien et quelle est la technique que j’utilise. Je lui réponds, avec l’ambiguïté portée sur le « nous », que nous travaillons à faire émerger l’inconscient du sujet, avec l’hypothèse qu’il contient la clé de ses difficultés. Cette supposition de savoir dont elle me crédite et que je soutiens de la sorte permet un nouveau bougé.

1.3. « Ma mère était le double de moi »

Voici en effet ce qu’elle raconte : « Lorsqu’on partait en vacances, il fallait qu’on téléphone dès qu’on arrivait. Ma mère me mettait le stress. Il fallait lui rendre des comptes. Je le faisais : c’était un rattrapage affectif pour compenser ce que je ne pouvais pas lui donner ».
Je questionne ce « rattrapage affectif » énigmatique : « Quand j’étais petite, à la ferme, il n’y avait pas de salle de bain, juste une « pile », l’évier provençal, dans la salle commune, avec un miroir au-dessus. Je me regardais pour me préparer, je la voyais et je pensais « je t’aime », mais je n’arrivais pas à lui dire. Alors je lui montrais ».

« Ma mère me prédisait ce qui allait m’arriver. Par exemple, jeune, elle était mince ; après elle a pris du poids. Elle disait « Tu seras comme moi ». Ma mère, c’était le double de moi ». On entend bien dans l’équivoque l’aliénation primordiale….

D’ailleurs, elle me dira dans le transfert, avec tout le poids d’une autre équivoque : « Je suis le chemin que vous m’avez dit ».
Je souligne l’équivoque dans les deux cas, bien sûr

Ainsi, dans le miroir, c’est sa mère qu’elle voit. Autrement dit, elle ne peut exister que dans le désir de sa mère . On retrouve également dans ce fragment l’emprise de l’objet regard.
Pour la première fois en effet, apparaît le consentement du sujet : Mme T ne se présente plus comme victime d’une mère abusive, mais comme partie prenante, avec sa jolie invention du « rattrapage affectif ».

2. L’émergence du symptôme

Il me semble que ce qui précède permet d’éclairer l’émergence du symptôme et de déduire les questions de Mme T

2.1. Mme T situe l’apparition de ces cauchemars à la mort de ses parents. Avant, son travail d’institutrice la soutenait. Ils sont tombés malades dès qu’elle a été à la retraite, « le jour-même », elle les a soignés jusqu’à leur mort. « J’étais occupée. Maintenant, je suis préoccupée ». Aussi bien le premier rêve qu’elle me rapporte est celui où une petite fille est agrippée au marche-pied d’une voiture qui roule. « La petite fille tombe, mais elle est vivante ». Désarrimée de l’identification « fille d’une mère inquiète », elle devient mère, et s’inquiète pour Vincent qui pourtant présente le même tableau alarmant (alcool, violence) depuis l’adolescence.

2.2. Mme T me signale la recrudescence de ses cauchemars terribles où elle voit son fils mort. Cela se produit le jour où il achète un terrain avec sa compagne, lui qui est hébergé sur les terres familiales. Elle a peur « qu’il fasse obstruction à ce projet dans la violence au dernier moment. Je ne sais pas ce qui se passe entre eux ». Ainsi, elle ne peut supporter que son fils désire ailleurs, qu’il pose un acte de séparation symbolique ! N’oublions pas que Mme T s’est présentée d’emblée sous l’identification « mère d’un fils qui boit ». Désarrimée de ce signifiant, sa question est : comment exister comme mère quand mon fils est adulte ?

2.3. Enfin, elle me confie ce qu’elle appelle « une petite déception » : elle n’a plus de rapport sexuel avec son mari « qui a son andropause. Moi, ma vie sexuelle n’était pas terminée. Il devenait impuissant. J’ai été frustrée». Quelques séances plus tard, très déprimée, elle me rapporte un rêve récurrent dans lequel « bien que ménopausée , elle souille son slip de sang », auquel elle associe : « En ce moment, mon mari est psychologiquement fragile, il s’enferme ». Et l’on retrouve cet effondrement quand le désir du mari vacille, alors que la pulsion sexuelle s’exprime dans le rêve. La question est ici : qui suis-je comme femme lorsque je n’ai plus d’activité sexuelle ?

2.4. Je poserais donc comme hypothèse que c’est son médecin traitant qui, lui conseillant de s’occuper davantage d’elle-même et moins de sa famille, précipite son arrivée chez moi en la confrontant à son propre vide : on a vu dans ce qui précède à quel point elle se déprime sitôt qu’elle est confrontée à son propre désir.


En guise de conclusion

MmeT métaphorise fort bien ce qu’elle attend de son travail avec moi. Voulant éliminer les rats qui transportent toutes sortes de maladies et qui envahissent la propriété, Mme T met du poison. Mais dès lors, une couleuvre qui a ingéré un rat et une mésange qui a picoré le grain empoisonné viennent à mourir. Mme T invente alors un système où le rat empoisonné reste prisonnier d’une nasse et ne contamine personne. Chacun devient responsable de sa propre peste.

A la dernière séance, où elle m’a longuement parlé de sa « solitude affective », elle me dit que, rentrant chez elle après une précédente séance, il s’est mis à neiger, et qu’elle a donc acheté un portable pour quand elle est seule sur la route. Je lui demande donc immédiatement son numéro de portable, de manière à l’accompagner sur cette route…
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