M. REVEL: Une coupure de séance


Si l’on admet, à l’encontre des analystes de l’IPA qu’il peut y avoir séance analytique avec le sujet psychotique, il n’en reste pas moins qu’en cabinet celle-ci est scandée par le lieu et le temps qui est celui de l’analyste.
La durée de la séance particulièrement, est un élément important pour un sujet qui accepte de venir dire sa souffrance « à se loger dans le temps de la communauté des hommes » .
C’est cette souffrance que les analystes de l’IPA traduisent en difficulté voire en impossibilité pour le psychotique, à entrer dans le cadre qui est pour eux défini par le standard.
Comment prendre alors en considération cette « dé-mesure du temps » du psychotique sachant qu’il attend à la fois une réponse qui ferait limite à la jouissance dont il est l’objet et qu’il met rapidement l’analyste en garde contre des tentatives de bousculer ses propres règles.
C’est ainsi que le sujet psychotique aborde l’analyste en fixant en quelque sorte lui-même les conditions de la rencontre, par sa façon très singulière de s’inscrire dans le transfert.
Ceci doit être une indication à suivre pour l’analyste afin qu’il puisse – comme pour tout analysant –
décaler la demande plutôt que la satisfaire.
Particulièrement pour le sujet psychotique, la jouissance ne doit pas être limitée comme il semble vouloir le demander mais régulée en fonction de ce qu’il amène de sa construction dans le transfert. Ceci afin qu’elle puisse faire symptôme et donc lien social.
Jacques-Alain Miller, dans « L’interprétation à l’envers », disait les choses ainsi :
« Le phénomène élémentaire » - auquel est soumis le psychotique – « met en évidence d’une manière particulièrement pure, la présence du signifiant tout seul, en souffrance – en attente de l’autre signifiant qui lui donnerait un sens – signifiant binaire du savoir qui ne cache pas en l’occurrence sa nature de délire » .
Éric Laurent, dans « La Convention d’Antibes » précise que « le sujet veut nommer à tout prix et demande à l’Autre de le faire avec une insistance telle qu’elle provoque le passage à l’acte […] ce qui est une façon de boucler le sens qui fuit » .
L’arrêt de la séance est donc un point particulièrement sensible où chaque fois se répète l’enjeu de la rencontre.
Ainsi ce qui incombe à l’analyste est la marge étroite entre la ponctuation qui renvoie au bouclage du sens venant nourrir le délire de vérité du psychotique, et la coupure qui le renvoie à l’énigme du signifiant dont il souffre précisément et qui le renvoie au pire.

Madame C. était venue me rencontrer il y a quelques années à la suite d’un épisode délirant traité par un séjour à l’hôpital et des médicaments qu’elle se fait toujours prescrire ponctuellement. Elle avait cette demande : « Il ne faut plus que ça se reproduise, je ne le supporterai pas ».
L’épisode en question a fait suite à une lente construction de sa certitude d’être homosexuelle.
C’est par un transfert érotomaniaque que se noue notre rencontre.
Un premier temps dans la cure lui permet d’apaiser ses craintes quant à un retour du délire. Elle propose alors de venir à son gré à ses séances, prétextant des difficultés financières relatives à d’importantes notes de téléphone. J’accepte sa demande et dans ce deuxième temps elle vient parler essentiellement de sa difficulté à vivre ses relations avec les autres où seules ses conversations téléphoniques avec les membres de sa famille lui permettent d’apaiser la sensation de menace qu’elle ressent avec ses amis et ses collègues de travail.
Ainsi se déroule ce deuxième temps jusqu’à ce jour du printemps dernier où j’arrête la séance avec l’intention de couper court à une plainte sur sa vie, sur sa famille lointaine, sur son travail toujours provisoire. Ce jour là plus que d’autres peut-être, elle prend l’allure d’une longue litanie qu’elle accompagne de larmes et qui semble ne pas avoir de fin.
Quelques secondes après être sortie, elle frappe à ma porte et lorsque je la retrouve dans la salle d’attente, elle m’agresse en me demandant pourquoi cette fois ci je n’ai pas respecté son temps de parole et pourquoi je l’ai ainsi jetée dehors, laissée tomber sans tenir compte de ce qu’elle avait à me dire. Je tente de l’apaiser et elle repart.
Une ou deux heures plus tard elle me téléphone en m’agressant à nouveau. Je suis en séance et je lui dis que je vais la rappeler.
En fait je ne la rappelle que le lendemain. Pendant cet entretien téléphonique je lui dis prendre acte de ce qu’elle veut me faire entendre au sujet de cette séance.
Elle reprendra rendez-vous une quinzaine de jours après. A un moment de la séance elle entend sonner la cloche de l’église située tout à côté de mon cabinet et qui marque toutes les demi-heures. Elle s’apprête alors à partir en me disant que c’est sur cette cloche que je dois calquer le temps des séances. Surprise, je me mets à rire, ce qui a pour effet de la faire rire elle aussi.
Le fil de notre travail reprend avec, de son côté l’acceptation d’une variabilité des fins de séance et de mon côté, une attention particulière à l’accompagner, à la soutenir de ma présence dans ces moments toujours fragiles.

L’intention de couper court à sa plainte fut une façon brutale de dire non à cet « en trop » de jouissance qu’elle mettait sur la scène du transfert en se faisant objet d’amour (et ici de compassion). Ma résistance, qui était aussi volonté de l’analyste, la renvoyait à devenir l’objet inverse : objet déchet, dans une logique binaire, non dialectisable : être tout ou rien pour l’Autre.
C’était en tout cas une manière pour elle de mettre un nom, celui de déchet, sur l’énigme qu’avait provoqué l’arrêt de la séance.
Je l’ai appelée au téléphone : d’une part je ne voulais pas lui laisser la charge de devoir se mettre une nouvelle fois en place de réclamer une réponse et d’autre part, je savais l’importance qu’avait le téléphone pour Madame C. Outre l’utilisation qu’elle en faisait avec sa famille, il lui était arrivé de m’appeler dans des moments difficiles lorsqu’elle n’était pas dans la région, ou de me laisser des messages sur mon répondeur, sans vouloir nécessairement prendre de rendez-vous.
Ici donc, il s’agissait de me prêter au transfert par l’utilisation que Madame C. en faisait, à savoir utiliser ma voix comme objet pour parer aux moments de débordements de la jouissance.
La voix, par sa qualité d’objet, sert à entourer le vide, à faire bord. Elle est utilisable parce que, pour reprendre la définition qu’en donne Jacques-Alain Miller, elle est « ce qui du signifiant, ne concourt pas à l’effet de signification » .
Il serait possible, à partir de là, de faire l’hypothèse que ce qui lui permit de revenir, fut le décalage qui s’était opéré dans cet appel téléphonique, entre le fait de devoir se faire objet pour espérer une réponse de l’Autre et celui d’utiliser la voix dans le transfert comme objet extérieur, cette fois ci.
D’ailleurs, est-ce que ce n’est pas ce qui l’autorisa à proposer la cloche de l’église comme médiateur pour le temps de la séance ?
Elle aurait pu se fixer sur le cadran de sa montre ou de la mienne. La cloche était un élément extérieur au cadre de la séance qui la mettait à l’abri de la volonté de l’Autre et qui de plus est un son et non une signification.
Mon rire a réintroduit la sonorité dans le cadre de l’analyse. Il est venu souligner la trouvaille de Madame C., non comme une règle à fixer, comme une réponse à donner, mais comme un Witz, un bon mot qui met l’accent sur l’équivoque.
Jacqueline Dhéret soulignait lors d’un atelier de la Section clinique que l’équivoque vient au croisement de deux langues et que le mot d’esprit est une équivoque partagée .
Le rire fut partagé. Cette séance introduisit à un troisième temps de nos rencontres. Un temps marqué par une demande beaucoup plus précise, plus localisée devrais-je dire. Celle de l’aider ponctuellement à résoudre une situation dans laquelle elle se trouve face à un vide – au propre comme au figuré -. Elle m’utilise ainsi et donc, ne se présente plus avec cette plainte de devoir être l’objet de la jouissance de l’Autre mais comme un sujet affecté par un point de réel.

Je pourrais dire après-coup que ce rire partagé a fait coupure et qu’il fut une façon de « réintroduire la jouissance du sujet dans le discours », pour reprendre les termes de Michel Sylvestre, qui dit encore : « En ce qui concerne la cure avec un psychotique, il s’agit de réintroduire la jouissance à une fonction de semblant » .
Faisons l’hypothèse que ce serait là le sens de la coupure dans une séance avec un psychotique : un temps partagé dans l’équivoque qui a pour fonction de faire émerger le sujet du discours, donc du symptôme.





1. Roy D., « La dé-mesure du temps », Les feuillets du Courtil – Préliminaire, Série spéciale pour le RI3, Bordeaux, 27 et 28 Janvier 2001 :Traitements sur la durée, Publication du Champ Freudien en Belgique, 2001, p.1.
2. Roy D., ibid., p.1.
3. Miller J.-A., « L’interprétation à l’envers », La Cause Freudienne, n° 32, Diffusion Navarin Seuil, Février 1996, p.11.
4. Miller J.-A., « Jacques Lacan et la voix », Quarto,n° 54, Publication de l’Ecole Freudienne en Belgique, p. 49.
5. Groupe du Séminaire des pratiques cliniques du 24.01.04, Section Clinique de Lyon.
6. Sylvestre M., « Transfert et interprétation dans les psychoses », Demain la psychanalyse, Ed. Navarin, Diffusion Seuil, 1987, p.131.

 
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