J. AJELLO: Clinique d'un "caprice"


C'est un caprice ! Antoine se moque de toi... » c'est ainsi qu'une collègue de travail psychologue clinicienne m'interpellait pour qualifier ce qu'elle avait pu entrevoir de ce qui se passait entre cet enfant et moi. Cette intervention me laissait dans l'expectative... Au-delà de ce qui se voulait comme une évidence et un conseil bienveillant sans doute, pour m'amener à réagir autrement, c'est plutôt comme une question à déplier que j'ai été amené à considérer cette intervention par la suite.

Le comportement d'Antoine devenait difficile, l'institution en parlait, en parle encore. Devant ce réel insupportable et l'impuissance devant laquelle chacun se trouvait à faire face à la violence auto-destructrice de ce dernier, quoi de plus légitime que chacun y mette du sien pour colmater un tant soit peu l'angoisse qui émanait de ce comportement. Cependant là où cela n’aurait pu être qu'une banale méprise d'observation et d'interprétation sans conséquence, j’ai du me rendre à l'évidence qu'il en était tout autrement. En effet, ce signifiant « caprice » était devenu peu à peu maître d'un jeu relationnel entre Antoine et l'équipe, où les réponses faites à ce dernier devenaient de plus en plus coercitives, voire mobilisaient un excès ou un refus d'intervention lorsque celui-ci se cognait...

Il s'agissait donc de prendre acte qu'une jouissance mortifère était à l'oeuvre dans les passages à l'acte de cet enfant et constituait un danger à la fois pour lui-même et pour l'équipe. Mais comment pouvait-on en entendre les enjeux ? Que représentait ce signifiant « caprice » pour l'équipe qui en faisait usage et les amenait à agir ainsi? S'agissait-il vraiment de caprices pour Antoine ? Telle était quelqu'une de mes questions.



C'est à partir de ce point de butée dans ma pratique clinique que je souhaitais aujourd'hui intervenir.

Antoine est un jeune enfant autiste âgé de 11 ans, atteint de séquelles neurologiques et fonctionnelles, il marche avec difficulté, ne parle pas et est actuellement accueilli depuis neuf ans en institution pour enfant et adolescent polyhandicapés suite à des violences familiales subies autour de sa naissance.

J'ai pu d��jà à deux reprises vous parler d’Antoine et du parcours effectué ensemble depuis maintenant trois ans.

La première fois que ce signifiant « caprice » est apparu dans le service se fut, il y a, à peu près, deux ans lors d'un déclenchement « auto-mutilatoire » chez Antoine. A l'époque, Antoine s’était soudainement mit à se frapper intensément, à se frapper la tête, le visage avec son point ou contre le sol ou contre un mobilier, si bien qu’il fut très vite couvert de contusions. Antoine refuse aussi de s’alimenter, de participer aux activités. Se d��habiller pour prendre son bain provoque un mal être profond aussi... Antoine s’apaise quelque fois cependant, seul dans sa chambre.

Des épisodes similaires sont apparus précédemment sans pour autant prendre de telles dimensions. Le dernier épisode date de décembre.

Ce qui apparaît peu à peu au quotidien, c'est la manière dont Antoine semble répondre aux frustrations et à tous changements de son univers de vie et ceci par une auto agression au visage, plus précisément autour des yeux et des oreilles. Cependant peu à peu, juste en amont de ses violences, s'intercale un gémissement plus ou moins long...



Le terme de frustration est employé par l'équipe pour désigner ici les moments où il est posé un refus, une contrainte à Antoine. Il en est ainsi lorsque Antoine veut sortir alors qu'il s'aperçoit qu'une personne extérieure à son pavillon est entrée ou encore lorsque la radio change brusquement que ce soit par les manipulations de l'adulte ou par mauvaise émission... De même lorsqu'il est l'heure de venir à sa séance me voir et qu'il est dirigé vers mon bureau plutôt que dans le parc... etc

L'idée de caprice se décline donc peu à peu pour l'équipe. C'est plus précisément ce comportement d'Antoine qui vient s'inscrire en réponse à ce que l'adulte lui refuse qui est qualifié de caprice, avec cependant l'intentionnalité qui lui est accordé de vouloir faire céder l'adulte sur ce que ce dernier vient poser comme interdit à satisfaire quitte pour cela de devoir se cogner intensément comme moyen ultime de pression sur l'adulte.

Antoine serait censé faire cela pour ne pas se soumettre à la règle, pour rester tout puissant, pour manipuler l'adulte... C'est ce discours psychologique et ce modèle bien connu chez le jeune enfant qui est ici rapporté à Antoine, même si ce dernier en vient à se cogner avec une grande violence...

Au-delà des enjeux éducatifs et ce qui est prêté comme possibilité à Antoine, y avait-il méprise ou pas face à ce comportement ?



Le travail engagé jusqu'ici avec Antoine me laisse entendre une autre logique en jeu qui me reste à déplier et rendre accessible peut être.



Dans un premier temps, en séance, ce que je repère comme causalité dans son comportement reste éloigné d'une quelconque intentionnalité significative. Les fois où Antoine présente un comportement automutilateur en séance restent liés à des phénomènes élémentaires classiques par impossibilité pour Antoine de réguler son rapport à l'Autre persécutoire. Ce que je suis amené à constater c'est qu'Antoine peut accepter un rapport à l'Autre qu'à condition que ce soit à son initiative, que ce soit lui qui organise son monde, et non le monde qui l'organise. Dans une sorte de continuité entre lui et l'Autre, sans coupure, sans différence, sans séparation, sans demandes dont il ne soit le maître.

Lorsque c'est lui qui gère l'Autre ça va, lorsque c'est l'Autre qui gère Antoine ça ne va plus.....



Fort de ses repères, j'ai appris à être docile, et depuis �� peu près deux ans, les séances avec Antoine se déroulent d'une manière quelque peu pacifiée. Son rapport à l'objet et à l'Autre évolue vers un échange plus étroit. Toujours très tourné vers la manipulation d'objets ronds, troués dans leurs intérieurs, en parfaite intimité avec lui-même, Antoine parvient à m'inclure dans des échanges cependant. Échanges très singuliers qui restent sous sa gouverne et que je respecte.

Ainsi peu à peu c'est les orifices de mon visage et ce qui s'y passe, qui le mobilise. S'instaure alors un échange entre nos deux respirations, puis par rapport à des bruits de bouches que j'émets lorsqu'il le manifeste ou autour d'une boite à musique jusqu'au jour où, se fut l'unique fois, Antoine me prend mes mains pour que je joue une chanson enfantine...

Mais par ailleurs le rapport à mon corps se fait aussi quelque fois plus prégnant. C'est le cas notamment lorsqu'il colle sa bouche sur mon crâne chauve, ou qu'il se met à me mordre au niveau de ma poitrine...

Nous percevons bien ici me semble-t-il, la volonté de jouissance d'Antoine par rapport au corps de l'Autre, comme s'il le possédait, cherchant à le faire sien, à s'y confondre, cela ne peut tenir cependant sans que cet Autre ne se prête à être troué dans une concrétude organique, peut-on dire, et non symbolique.

Tenter de décompléter l'Autre de la sorte, d'y faire un moins, devant le trop de l'Autre, le trop de jouissance de l'Autre qu'Antoine essaie ainsi de réguler, tel est le travail de ce dernier, afin de faire tenir son monde d'une manière pragmatique .

Peut-on dire que pour lui, le meurtre de la chose n'a pas eu lieu, et que de ce fait il ne manque rien à Antoine, aucun objet. Aucun objets n'a pu être séparé, ce qui le laisse sans désir.

Alors ce qui est appelé frustration n'est-il pas à entendre plutôt comme le signe de la présence de l'Autre que comme la revendication d'un manque d'objet ?



Il y a peu, Antoine se met à se « vautrer » dans mes bras jusqu'à se laisser tomber à plusieurs reprises. Ce n'est qu'en lui signifiant l'impossibilité physique dans laquelle je suis pour l'empêcher de tomber et mon désir de ne pas le laisser tomber, qu'il se relève comme dans un dernier sursaut. Mais, les répétitions de ce comportement deviennent quelque peu pénibles, et je finis par signifier alors à Antoine de ne pas se « vautrer » ainsi. A mes mots Antoine se met alors à gémir de ses gémissements précurseurs d'une violence à venir.

Pris dans l'action, je me surprends à être inquiét, comme menacé par son attitude, je crains qu'il se cogne ou qu'il me cogne. Mais n'est-il pas lui aussi inquiét et menacé par mon attitude? Ambarassé ainsi, il me vient alors de « m'accuser » à haute voie et avec quelques dérisions, comme j'avais pu le pratiquer à d'autres occasions :

- « Oh ce Joël, il t'embête, y en a marre, on va lui dire d'arrêter de t'embêter ! » Ce qui apaise Antoine aussitôt, sans que pour autant il ne se « vautre » à nouveau.

Je tente ici en parole d'introduire un ��cart, pour m'extraire de la place menaçante dans laquelle je me suis inscrit, afin d'essayer de me situer comme partenaire d'Antoine face à la menace qui se constitue par ma voix.

Là où je restais docile, jusqu'à présent et me prêtais à être décompléter dans la réalité de mon corps, en me prêtant à l'échange, voir à être mordu, le refus ne vient-il pas me rabattre dans une complétude qui vise alors Antoine? Comme si le réel de l'Autre apparaissait non séparé de l'objet voix.

Cependant ici un petit écart se produit par ce gémissement, qui permet à Antoine de faire taire cette voix sans pour autant tenter de l'extraire comme morceau concret de son corps en s'automutilant, la quiétude de son monde en dépend.



En effet ce gémissement prend dans l'après coup une dimension particulière que je découvrais.

Précédemment, les réactions d'Antoine restaient brutales et violentes sans détours. Or par ce gémissement quelque chose se laisse entendre dans une adresse à l'Autre qui permet une mise en suspend de l'acte, qui vient alors dire quelque chose. Ce gémissement fait à présent signe que quelque chose va se produire si... si l'Autre continue.

Dans cet instant du gémissement, j'entends l'inquiétude et la menace que mon attitude mobilise chez Antoine. Mais non pas comme un refus opposé à l'Autre pour tenter de le diviser de s'y inscrire et de l'interroger ainsi comme sujet, mais plutôt comme une impossibilité pour Antoine de vivre une castration symbolique du fait même qu'il n'y a pas d'Autre symbolique constitué pour lui. Plus précisément nous pouvons dire que tout le symbolique est réel, et qu'il s'agit de prendre acte de cela pour ne pas persister à s'inscrire dans un axe imaginaire avec les conséquences violentes que l'on connaît.



Mais n'est-ce pas là que le malentendu surgit pour l'équipe?



Par ailleurs, ce gémissement ne peut-il pas être considérer comme une précieuse réponse qu'Antoine aurait trouvé suite à ce que je lui ai proposé au détour d'une séance lors de son premier déclenchement auto mutilatoire. Je me souviens lui avoir dit ceci:

- « Surtout si on t'embête, tu me le dis, on ira les gronder »

Mon idée était ainsi de reconnaître et de permettre à Antoine de localiser un autre persécuteur, susceptible de l'embéter, à condition... à condition qui le dise... Le gémissement d'Antoine n'est-il pas là, la réponse à la localisation d'un Autre menaçant ? Pouvons-nous dire qu'ainsi Antoine n'est plus objet menaçant, menacé, et qu'il n'a plus besoin alors de se mutiler sur le champ pour tenter d'extraire cet objet voix ou cet objet scopique qui le menace...




Alors pouvons nous parler de caprice dans cette situation clinique ? Oui certainement, mais, à considérer cette clinique au regard d'une logique psychanalytique de l'autisme, le caprice serait du coté de l'Autre et non du côté de l'Antoine...

 
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