J. AJELLO: Salim ou l'impossible lien social


C’est sous le signe de le perte que s’instaure la première rencontre avec Salim . Perte réelle, énoncée d’une manière métaphorique me semblait-il, à laquelle je me fais l’adresse afin qu’un dire puisse se déployer.

Lorsque je rencontre Salim pour la première fois, c’est en présence de son éducatrice. « Ça ne va plus, me dit-elle. Salim est insupportable. Il hurle à chaque fois que l’on s’occupe d’un autre enfant, il se roule par terre, casse tout, il ne supporte plus aucune frustration… » etc.
Dans mon bureau Salim est très instable, manipule de nombreux jouets, crie. Son éducatrice me raconte qu’il a toujours été plus ou moins comme celà depuis son entré dans l’institution, mais que celà s’est accentué depuis la mort accidentelle de son frère par défenestration . Celui-ci était âgé de 4 ans, atteint aussi d’un polyhandicap important avec des traits autistiques dominants .
En vis à vis de ce récit, Salim manipule un ballon, puis le jette par la fenêtre de mon bureau. Je ponctue son acte en tentant une interprétation et lui dis qu’il me semble que lui aussi me raconte à sa manière ce qui s’est passé pour son frère. Puis j’ajoute que son comportement difficile dit, peut être, quelque chose qui ne va pas, et que s’il le voulait, après avoir demandé à ses parents leurs avis, nous pourrions nous rencontrer pour parler de tout celà. Salim me regarde et semble me prêter une attention particulière durant un instant.
Salim a 7 ans à ce moment là, atteint d’une maladie génétique, son visage et son corps sont très stigmatisés. Par ailleurs, quelque « chose » se donne à voir aussi, lorsqu’en conflit avec l’adulte, il s’agite, crie et s’enduit de sécrétion nasale. Le regard vif est expressif, il ne parle pas cependant . Son autonomie motrice et gestuelle est très réduite, mais lui permet de se déplacer en marchant avec difficulté, chose qu’il ne peut plus faire actuellement
Cela fait environ deux ans que Salim et moi travaillons ensemble. Durant plusieurs séances, son instabilité est importante, rien ne semble l’accrocher. Les jouets sont pris de manière compulsive, en série, sans intérêt marqué. Les séances sont brèves, car soudain Salim s’arrête, sort de mon bureau pour retourner sur son pavillon. Ces ruptures se passent en silence, avec quelques échanges de regards, sans plus. Lorsqu’il sort de mon bureau, je le suis, dans un premier temps et lui dis que je préférerais qu’il reste dans celui-ci, chose qui l’arrête et lui fait me désigner son pavillon. Si j’insiste, il crie.
Peu à peu les séances deviennent très courtes. Aussitôt arrivé, il repart. Mais, à présent il me fait un signe que je comprends comme un « aurevoir », puis il s’arrête et semble attendre ma réaction… Sa présence est insistante, il me regarde, et il attend. Pourquoi cette attente, ce regard ? Que vise-t-il de la sorte ? un geste ? un quelque chose à lui dire ?…. Cependant peu à peu j’entends que celà peut être autre chose qu’un simple assentiment pour qu’il retourne sur son pavillon…
Mais dans l’immédiat, que dire ? Que faire ? Accepter son départ ou bien le surprendre et raccourcir les séances ; cela ne me semble pas avoir d’effet. Insister pour qu’il reste me met devant une impasse face à ses cris . Je finis alors par lui dire que sa séance lui appartient, tout en lui signalant que le temps de la séance n’est pas fini. J’accompagne mes paroles d’une mise en acte. Là où auparavant je le suivais dans ses allées et retours autour de mon bureau, lorsqu’il part, je n’insiste plus, ne le suit plus, même pas du regard, je reste à présent assis…C’est alors que Salim va investir les séances différemment.

En effet, peu à peu, sa présence en séance va être plus longue, il ira même quelque fois jusqu’à me demander de regarder le « réveil » pour marquer la fin de la séance….
Durant ces séances ce sont les jouets représentant un contenant qui sont alors investis, toujours de manière quelque peu compulsive, mais je note à présent un choix parmi les jouets qu’il prend. Par ailleurs il répond à l’offre que je lui fais, lorsqu’en difficulté pour « faire », je lui propose mon aide. Il en viendra ensuite à m’adresser des demandes (par geste) pour attraper un jouet, pour dessiner, ou pour ouvrir et fermer une boite.

Salim ne jouissait-il pas de cette relation au prise avec un autre qui attendait quelque chose de lui, dans un rapport imaginaire étroit, en miroir ? Il y avait donc bien quelque chose à lui dire… mais afin qu’advienne une première coupure. Ce renversement dialectique ne lui laissait-il pas à présent une place comme sujet face à sa décision .

Peu à peu Salim s’intéresse aussi de plus en plus à mes affaires personnelles, qu’il veut prendre, voire même emporter. Face à mon désaccord Salim se met à crier, à s’opposer. La frustration qu’il rencontre dans le non accès aux objets qui sont les miens, lui est difficilement tolérable et il me faut être vigilant pour ne pas recevoir de coups dans ces moments là … Cependant des échanges s’instaurent autour de cela. Il me sollicite autour de ses objets, veut savoir s’il peut les emporter . Ce que l’Autre peut en dire semble là aussi important, afin de mieux l’en priver peut être ou de mieux en jouir.

Lors d’une séance cependant, alors que je lui dis de ne pas toucher à mon ordinateur, Salim se retourne vers moi et m’envoie une gifle magistrale. Je suis complètement abasourdi… Passé le choc de la surprise et de la douleur, je suis surpris alors, par le caractère excédé de mes propos. Je lui dis que j’en ai vraiment assez qu’il essaie de me frapper, que ceci n’est plus tolérable pour moi et qu’il ne m’est plus possible de travailler avec lui dans ces conditions. Je suis excédé, furieux, prêt à tout arrêter.
Salim me regarde interloqué, surpris, puis rit quelque peu nerveusement, je le mets alors ensuite à la porte….

Toutefois par la suite , nous reprendrons notre travail ensemble, mais plus aucune violence de ce type ne réapparaîtra .

Que s’était-il donc passé ?

Là où Salim convoquait l’autre afin de jouir comme cela se produisait au quotidien autour de ses comportements « tyraniques» ; là l’autre n’était plus au rendez-vous à nouveau.
En effet, dire « Non » à cette jouissance tel fut l’enjeu, me semble-t-il ; je ne pouvais supporter l’insupportable. Toute fois cet acte ne fut opérant qu’au prix d’une mise en jeu d’un effet de surprise et d’une perte réciproque.
Cette jouissance ainsi bornée ne lui signifiait-il pas, en retour, qu’il avait bien une place, soit un « espace » limité, borné, où la jouissance ainsi endiguée lui permettrait d’advenir au lieu de l’Autre ?

Je note peu à peu quelque ouverture différente. Salim émet de plus en plus de phonèmes lorsqu’il essaie d’obtenir quelque chose. Son rapport à l’autre semble peu à peu se pacifier au quotidien, de même il se socialise avec moins de difficulté. Un lien social s’échafaude.

En parallèle à tout cela, un fait nouveau va apparaître en séance et s’imposer. Salim se met à uriner et à déféquer. Cela se passe d’une manière impromptu, sans que je puisse repérer autour de quoi celà se produit. Soudain, Salim se met à genoux dressés, puis bascule son buste d’avant en arrière et laisse aller ainsi les produits de son corps.
Là encore, dans un premier temps, je me retrouve empêtré dans une situation où je ne sais que dire et que faire. Demander le pourquoi du comment de son acte à Salim n’y change rien. Salim me regarde et continue imperturbable son balancement. Les accompagnements aux toilettes sont souvent trop tardifs. Par ailleurs je savais Salim continent et pouvant répondre lorsqu’il lui était proposé d’aller aux toilettes.
Cependant là, sous mon regard, il lâche, il lâche les produits de son corps d’une manière imperturbable…
Au fil des séances, je remarque cependant que Salim n’aime pas être souillé ; cela lui déplaît fortement. Il veut être changé et veut souvent effacer la trace de son urine avant son départ de séance.
Il efface donc sa trace, la trace de ce qui pourrait le représenter en son absence, soit ce qui le représente comme sujet.

Ceci dit, il cherche mon regard dans ces moments là. Quelle jouissance venait-il donc convoquer ainsi ? Je finis par arrêter les séances dès que je perçois qu’il cherche à reproduire ce comportement…

Son corps s’anime donc, peut-on dire qu’un déplacement métonymique c’est effectué ? Plutôt que d’être lâché, il lâche ; plutôt que d’être perdu, il perd ? Cède-t-il à l’autre une part de jouissance à présent, là où auparavant il incarnait l’objet de cette jouissance ?

Du lien social n’advient-il pas comme possible alors, là où quelque chose peu enfin échapper ?…
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