J. AJELLO: Lorsque le monde devient menaçant


C’est le titre de la section clinique de cette année : la clinique orientée par le réel, qui m’a incité à vous parler à nouveau d’Antoine.
Antoine est un jeune enfant autiste âgé de 10ans atteint aussi de séquelles neurologiques et fonctionnelles, il est actuellement accueilli en institution pour enfant et adolescent polyhandicapé suite à des violences familiales subites autour de sa naissance. L’an dernier je m’étais m’interrogé sur les effets d’un travail de parole auprès de ce jeune enfant et sur la place que l’autre pouvait occuper auprès de lui.
« Il y avait quelque chose à lui dire » comme nous l’indiquait Lacan dans sa réponse au Dr Cramer concernant l’accompagnement de l’enfant autiste, mais que lui dire et de quelle place ? Tel fut le début de mon questionnement.

Je voudrais aujourd’hui poursuivre celui-ci à partir d’une vignette clinique où le réel est tout particulièrement convoqué dans un passage à l’acte quelque peu destructeur.

Celà fait à présent plus d’un an qu’Antoine et moi travaillons ensemble. En Décembre dernier, ce travail fut ponctué par un épisode assez dramatique qui mit en émoi toute l’institution.
Antoine s’est soudainement mit à se frapper intensément, à se frapper la tête, le visage contre le sol, ou contre un mobilier autour de lui, si bien qu’il fut très vite couvert de contusions, l’adulte aussi reçoit des coups lorsqu’il veut l’empêcher d’agir... Antoine refuse de s’alimenter, de participer aux activités aussi. Se déhabiller pour prendre son bain provoque un mal être profond. Tout ceci se passe non sans silence et avec une extrême violence au quotidien. Un insuportable nous est donné à voir, à entendre...
Tous actes, paroles ou présence de l’autre déclenchent alors ce comportement, Antoine s’apaise quelque fois cependant seul dans sa chambre.

Le réel ainsi mobilisé dans l’angoisse et la sidération trouve dans un premier temps à s’éponger par une contention médicale. Antoine passe alors une batterie d’examens pour déceler des quelconques désordres neurologiques, ou organiques. Mais tout va bien. Un traitement médicamenteux lui est cependant administré pour contenir son état de violence.

Rien en séance ne m’avait alerté jusqu’alors. Antoine vient régulièrement et investit ce lieu de travail à sa mesure, me semble-il. Seul, cependant un comportement nouveau apparait: Antoine introduit un de ses petits objets ronds favorits (troué dans leur interieur) à l’intérieur de sa bouche, jusqu’à l’en faire disparaître en refermant ses lèvres. Celà est quelquefois associé à l’émission de crachats. J’apprens aussi par ailleurs, qu’Antoine est plus où moins à nouveau en difficulté dans des moments de frustration et qu’il entame une période de constipation…
Y avait-il un rapport entre la manipulation de cet objet qu’il entrait et sortait de son orifice bucal et cette période de constipatition où rien ne sortait de son orifice anal ? Je n’avais que trop peu d’éléments pour en conclure quoi que ce soit. Je restais discret sur ce point.

Pas d’alerte apparente donc avant ce déclenchement tant au niveau des séances que de la part de l’équipe de son pavillon d’accueil avec qui, il faut le préciser, ma relation de travail s’était quelque peu suspendue du fait de ma mutation dans un autre service de l’institution.

Quatre jours après ce déclenchement, je reçois Antoine le visage tuméfié et quelque peu ralenti par son traitement médicamenteux. Appuyé à la table, Antoine reste prostré. Mais quelqu’un frappe à ma porte. Je commente : ça frappe à la porte. Aussitôt Antoine frappe sa tête contre la table à plusieurs reprises. C’en suit alors un déferlement d’auto-agression.
J’essaie de m’interposer entre sa tête et la table ou le sol, ou la porte ; j’essaie de lui dire que c’est son temps de séance et qu’il n’est pas question que quelqu’un l’en dérange… j’essaie de lui interdire. Puis je ne sais plus que dire, ni que faire. Je me tais alors et mets en route la boîte à musique qu’il avait investie jusqu’alors. Mais rien n’y fait... Il continue à se frapper et fait de même sur les jouets.
La manière dont Antoine se frappe est particulière cependant. A plusieurs reprises il fixe, la table, le sol, la porte… ou un jouet, marque un temps d’arrêt (le regard et l’entendement semble convoqués) puis se frappe, soit directement sur l’objet, soit en tappant sur son bras jusqu’à l’obtention d’une douleur intense me semble-t-il, ce qui provoque cris et pleurs…

Je suis très éprouvé par cette situation. Assis dans un coin de mon bureau j’essaie cependant un instant d’entendre ce qui ce passe dans l’ici et maintenant de la séance :
A quel insuportable est confronté Antoine ?
Quel insuportable me regarde par ailleurs et me précipite à agir de la sorte ?
Pourquoi ce bruit à ma porte, mes mots ont-ils fait surgir une telle violence?
En effet là où d’habitude les éléments de la réalité d’Antoine restent quelque peu stables durant la séance, ce bruit, mes mots, cette présence derrière la porte ne sont-elles pas venues prendre aux oreilles d’Antoine une valeur d’intrusion, et d’ordre de destruction ? Mais pourquoi cela ?
Je fais l’hypothèse que tout se passe comme si la présence abrupte de l’Autre dans cet endroit clos de la séance semble ne pas pouvoir être traduit par Antoine autrement que par un vouloir de destruction. Antoine n’ayant pas d’autres possibilités de répondre à l’intime présence de l’Autre autrement que dans un passage à l’acte. Antoine se frappe alors, persuadé que c’est ce que l’Autre lui veut. Ce bruit, mes mots, cette présence est pour lui, il en est sûr, c’est un ordre et nul doute sur ce dont il s’agit. L’Autre reste dans l’absolu, dans l’intime, qui menace Antoine.

Je pense alors, que la table, le sol, les jouets, ma voix, ma présence sont eux aussi potentiellement menaçants pour Antoine comme contaminés sur un mode métonymique.
Comment m’extraire alors de cette place, pour ne pas redoubler la férocité de cet Autre ? Telle est alors ma question.
Me vient alors à l’esprit d’engueuler la table, le sol, le tambourin.
Maintenant ça sufit arrétez d’embêter Antoine ! Foutez-lui la paix! Il y en a marre de lui dire de se frapper !… raz le bol…
Antoine s’arrête alors, surpris… et moi aussi.
Je me trouve un peu ridicule de parler à des choses inertes, mais quelque peu soulagé d’avoir trouvé une ouverture.
Je profite de ce moment d’apaisement pour dire à Antoine qu’il peut compter sur moi, si on l’embête encore, il n’aura qu’à me le dire et j’irai engueuler qui il faut.
Quelques jours après, à la séance suivante, Antoine se frappe à nouveau mais une seule fois. Je le rassure alors sur ma détermination pour ne plus que l’on l’embête…

Un décalage se produit donc. De persécuteur, je deviens partenaire d’Antoine contre un Autre qui s’avére potentiellement dangeureux . Son comportement se pacifie alors peu à peu.

Mais reste pour moi encore la question du déclenchement initial. Que s’était-il donc passé? Qu’est-ce qui avait pu, dans son qutodidien, précipiter Antoine dans une telle violence?

Il y a peu de temps je réussis à rencontrer l’équipe éducative qui s’occupe d’Antoine. J’apprends qu’une semaine avant ce déclenchement de violence, Antoine est constipé et atteint d’une fissure anale. Cela crée une importante mobilisation autour de lui. L’inquiétude monte, l’équipe craint le pire… Il faut qu’il fasse…Plusieurs lavements lui sont administrés. Cela se passe mal, Antoine se débat, hurle face à la volonté de l’Autre. La contention devient alors plus ferme. Antoine va de plus en plus mal…
Ces actes quelque peu intrusifs et destructeurs proférés par l’Autre ne sont-ils pas à l’image du comportement d’Antoine en retour… ? L’Autre lui voulait donc bien quelque chose dans la réalité. Mais ne pouvons nous pas penser que « ce quelque chose » Antoine ne peut s’en défaire tant il est lié à la jouissance de l’Autre…. et au réel d’une partie de son corps non symbolisable....

 
En haut En bas