J. AJELLO: Rémy


Rémy est âgé de 8 ans lorsque je le rencontre il y a 1 ans à présent. Depuis peu en école spécialisée pour handicapé moteur, Rémy a du mal à se séparer de sa mère pour partir à l’école, il pleure toute la journée, ne s’adapte pas à son nouveau lieu, il reste en marge de la classe et ne fait aucun apprentissage.
Rémy est atteint d’une maladie génétique rare comme son demi-frère aîné. Celle-ci a pour cause chez Rémy un déficit enzymatique ayant pour conséquence des manifestations tant au niveau métabolique (hyperuricémie) qu’au niveau neurologique (déficience motrice des membres inférieurs).
Frêle, le teint pale, assis sur son fauteuil roulant Rémy « papillonne » entre et sort de mon bureau, se montre instable alors que ses parents essaient de me parler. .
« Il ne supporte pas la séparation…je le surprotège. .. » me dit sa mère, puis rajoute, « Rémy, vous savez, c’est un frère que j’ai perdu .. » et bien que ne l’ayant peu connu car décédé a un an pour causes indéterminées, elle pense qu’il avait la même maladie génétique que Rémy, et se souvient qu’il avait été le favori de son père. C’est en mémoire de ce frère et de son père qu’elle nommera son fil du même prénom. Rémy est décrit comme tyrannique à la maison, mettant en difficulté ses parents qui ont du mal à gérer le quotidien avec lui. Les problèmes de séparation ont toujours été présent.
Je n’en apprendrai guère plus lors de cet entretien. Les parents de Rémy sont dans un grand désarroi et une grande précarité. Mme me parle beaucoup de ses six enfants de ses impossibilités à s’en occuper, à les nourrir. Mr a du mal à prendre la parole, il ponctue les dires de sa femme, il apparaît très affaibli ayant du mal à respirer, à déambuler… Je parviens cependant à m’adresser à Rémy, il semble d’accord pour me rencontrer.

Lorsque je rencontre Rémy pour la première fois seul, celui-ci se met d’emblée à pleurer, il pleure à grosses larmes presque de manière continue, il apparaît désœuvré, angoissé. Mes interrogations sur ce qui lui arrive, restent sans réponses audibles, sa voix est fluette, son énonciation mal articulée, cela durera plusieurs séances. Au delà de l’accueil de ses pleurs, je soutiens à minima qu’il essaie de me dire autrement ce qui lui arrive. Il apparaît en difficulté pour cela, mais peu à peu je discerne quelques phrases :
-« maman me manque »,
-« je veux retrouver maman, »,
-« c’est quand qu’on se quitte ? »
Dans un moment de grand sanglot il va jusqu’à me supplier pour voir sa mère. Chose curieuse aussi, il me demande de dire à sa mère qu’il pleure, et s’inquiète auprès de la personne qui vient le chercher pour le raccompagner chez lui, de savoir si celle-ci l’a bien entendu pleurer.
Je l’interroge sur ce « maman me manque »:
-« pourquoi ta maman te manque-t-elle autant ? comment comprends-tu cela ? »
-« mon père m’empêche de voir ma mère »,
-« il est méchant, il me casse les couilles », me dit-il crûment.
Puis me parle de son école où il se sent seul et où il est frappé…
Pourquoi est-il si important pour Rémy que sa mère sache qu’il pleure ? Que cherche-t-il à lui faire entendre ainsi ?
J’ai le sentiment que Rémy recherche quelque chose de précis en se donnant à voir de la sorte et en évoquant cela. Tout ceci raisonne pour moi dans l’instant comme autant d’arguments pour preuve de son mal être, et comme si il recherchait par là même, à faire infléchir l’autre sur une quelconque séparation. Il finira même par me dire :
-« je suis handicapé….. je veux maman. »
La présence et la prégnance de sa mère apparaissent très importantes, tout tiers entre eux prend très vite une position rivalitaire et est vécu comme potentiellement menaçant.
Toutefois, toujours entre deux sanglots, et au fils des séances, Rémy parvient à me faire part peu à peu de scénarios fantasmatiques où il est question d’accidents, de meurtres qu’il aurait commis avec un tournevis, de la manière meurtrière dont il se fait justicier lorsque l’on l’embête etc… Quelque peu emmêlé à tout cela, il évoque aussi des violences conjugales…. Rémy reste très tourmenté, dans sa façon d’être, dans ses propos, parfois je ne sais plus qui parle, comme s’il s’appropriait le discours de son père, et de sa mère parfois… Ceci étant, pourquoi une telle proximité avec l’autre ?

Cependant , de manière très prégnante, outre ses pleurs, son discours est ponctué par une demande lancinante :
-« c’est quand qu’on se quitte ? »
Je repère que cette demande répétée en cours de séance vient souvent en vis à vis de celle qu’il m’adresse lorsque je le croise dans le couloir quelque instant avant sa séance, Rémy me demande alors :
-« c’est quand qu’on se voit »
Cette alternance m’interroge ; ceci dit Rémy semble se complaire à me faire entendre une urgence quant à notre séparation, et cela me laisse démunie face à une quelconque réponse un tant soit peu pertinente . Ses demandes laisseraient à penser qu’il craint ne pas pouvoir me quitter, alors qu’il a demandé à me voir, qu’il craint ne pas pouvoir retrouver sa mère alors qu’il vient de la quitter…
Je mettrais un certain temps pour entendre l’urgence en question.

Alors qu’il me demande pour la énième fois « c’est quand qu’on se quitte » je finis par lui dire un peu excédé:
-« Oui bien sur que l’on va se quitter….tu ne crois pas que je vais rester avec toi, il est d’ailleurs hors de question que je reste avec toi au delà de la séance, je suis attendu ailleurs… mais l’on se retrouve jeudi prochain. »
Rémy est surpris par ma réponse, et ses pleurs se transforment de suite en sourire. Comme par jeu, il doute de ma réponse et essaie à nouveau de s’assurer de mon déterminisme à ne pas rester auprès de lui.
Je note qu’après cela il ne sera plus question de pleurs aux séances suivantes sauf de manière occasionnelle.

Que c’était-il donc passé ? Comment entendre ce qui de mon intervention avait pu produire cette effet de pacification sur ses pleurs, mais aussi sur son discours, ce que nous verrons plus tard .
Par ses pleurs Rémy ne répond-il pas tout simplement à l’absence de sa mère. Mais pouvons nous dire plus précisément que Rémy répond par ses pleurs, par son comportement, à l’absence de sa mère en tant que regard ? Comme si Rémy recherchait, tout en se piégeant, à être sous le regard de sa mère …
En effet, je dirais que hors du regard maternel, point de salut pour Rémy, comme si tout son être n’avait qu’une seule quête celle d’être sous le regard de celle-ci et réciproquement.
Pourquoi une telle recherche ? Pourquoi une telle assignation sous un regard réciproque ?
La mère de Rémy ne nous en dévoile-t-elle pas quelque chose lorsqu’elle me dit la place à laquelle Rémy est assigné pour elle ?
« Rémy, c’est le frère que j’ai perdu », m’avait-elle dit. Dévoilant à peine sa crainte (ou son désir) de perdre Rémy comme elle a perdu son frère, en tant qu’objet d’amour, objet d’amour du père dont nous pourrions faire l’hypothèse qu’il (ce frère) l’aurait évincé auprès du père ayant pu générer alors quelques désirs très hostiles envers ce frère, source dans l’après coup de désirs réparateurs du fait de la mort de ce dernier …
Le symptôme de Rémy ne vient-il pas là alors s’inscrire comme représentant de ce qui ne peut pas se dire .
Identifié par sa mère à ce frère qu’elle a perdu, comment Rémy peut-il ne pas être hanté d’être perdu, perdu du regard, perdu dans le regard que sa mère porte sur lui….
N’est-ce pas ce qu’il dit par ailleurs aussi par son instabilité, lorsqu’il papillonne, en étant là sans être là, ou lorsqu’il me raconte des scénarios où je ne sais plus qui parle, en étant là tout en étant un autre….
La quête de Rémy dans le transfert est de venir s’assurer de la place qu’il occupe au lieu de l’Autre en me questionnant sur ce que causerait son absence, me mettant là à la place de l’Autre maternelle. En jouant avec les semblants quant à mon désir de rester ou non auprès de lui, mon intervention ne vient-elle pas tenter simplement de jeter un voile sur ce qu’il est pour l’Autre et ainsi tenter une relance de désir ?

Suite à cela apparaît en début de séance un discours différent qui vient se substituer à ses pleurs et à son « maman me manque ». Il m’adresse alors un :
-« Tu m’a beaucoup manqué, j’ai beaucoup pensé à toi » , ou encore,
-« Mon père dit que tu es quelqu’un de bien ».
Il en vient même à me demander :
-« Dis-moi que tu ne veux pas me quitter… »
De même, après m’avoir annoncé que sa mère avait trouvé du travail, il va jouer pour la première fois aux marionnettes mettant en scène une petite fille qui mange un loup. Suite à cela, il essaie de réunir en vain deux objets et s’effondre alors en sanglots « maman me manque », me dit-il ? je lui réponds alors de manière un peu incongrue :
-« mais les mamans c’est fait pour manquer non ? Comme si ça allait de soi et qu’il fallait y faire avec .
C’est avec un lapsus que Rémy me répondra à la séance suivante.
Alors qu’il me demande comme à son habitude :
-« c’est quant qu’on se quitte » il se trompe et me dit :
-« c’est quant qu’on se quitte….pas..». Ce « pas » me fait beaucoup rire, me laissant entendre son désir de ne pas me quitter , je lui réaffirme alors à nouveau qu’il n’est pas question que je ne le quitte pas, que je ne veux pas rester avec lui…mais que l’on se retrouve tous les jeudis ».
Se quitter ou ne pas se quitter, se perdre ou ne pas se perdre, n’est-ce pas l’alternance que poursuit d’introduire Rémy dans le transfert, tout en ne parvenant pas à s’y soustraire en tant qu’objet regard pourrions-nous dire ?

Va s’en suivre cependant plusieurs faits, qui auraient pu paraître anodins .
Rémy essaie dans un premier temps de dissimuler un morceau de craie dans sa poche, il voit que je l’ai vu, mais je ne dis rien.
Un objet vient donc prendre place sous le regard de l’autre entre lui et moi que je peux perdre. Un premier déplacement ne s’instaure-t-il pas, puisque ce n’est plus Rémy à présent qui vient incarner l’objet regard pour l’autre ?
Dans un deuxième temps Rémy me demande d’écrire sous sa dictée pour sa mère. J’écris alors sur un morceau de papier :
-« maman je t’aime, gros bisous, bonbons. »
En fin de séance il me demande d’emporter ce message pour sa mère. Et là je refuse , animé par l’idée qu’il pouvait à présent occuper une place autre . Rémy me regarde alors avec mépris, il m’en veut, ne me salut pas en partant… il dira à son éducatrice que je l’ai mis à la porte…

C’est alors qui sera question aux séances suivantes de sa place et de son statut.
Dans un premier temps, au détour d’une séance je m’aperçois qu’il prend un poignard en plastique et qu’il le suce mine de rien. Je lui demande si il prend un biberon chez lui. Avec une grande hésitation il me répond « oui ». Suite à cela il me parlera alors de l’image que sa sœur et sa mère ont de lui et qu’il lui déplaît fortement. En effet, elles l’appellent « bébé » ça l’embête. il veut qu’elles l’appellent «grand » et me demande ce que j’en pense. Je lui demande alors ce que ça veux dire « grand » pour lui.
-« c’est être un homme »
-« qu’est-ce que c’est qu’être un homme ? »
-« c’est être un grand homme.
-« et qu’est-ce que c’est que ça un grand homme ? »
-« c’est être plus grand que grand……

Ainsi Rémy ne nous indique-t-il pas qu’il peut à présent se soutenir d’une image quelque peu phallicisée de sa personne ?
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