J. AJELLO: Il y a quelque chose à lui dire


Il y a quelque chose à lui dire

Argument :
Le Sujet nait au champ de l’Autre, cela nous apparaît à présent comme une évidence suite à l’enseignement de Jacques Lacan. Mais qu’en est-il pour ceux que l’on appelle autistes ? Murés dans leur mutisme, insensible où trops sensible à la parole de l’autre, ils mobilisent angoisses et énigmes pour leurs entourages. Quelle place occupait ? Que leur dire où ne pas dire ? Comment les accompagnaient en institution ? C’est ce que je me propose modestement d’interroger à partir d’une situation clinique .



Je voudrai aujourd’hui interroger à nouveau avec vous le travail effectué depuis peu avec Antoine . Pour cela, après avoir exposé le contexte préalable à ce travail qui se réalise en institution pour enfants et adolescents polyhandicapés, je resserrerais les séances réalisées autour de quelques situations cliniques, pour ensuite les mettre à l’épreuve de quelques questionnements et hypothèses..
Depuis de nombreuses années , le comportement d’Antoine pose problème. Périodiquement, ça ne va plus, il crie, hurle, se frappe lorsqu’il est frustré ou lorsque son quotidien est soumis à un changement quelconque.
Antoine vient me voir pour la première fois en octobre dernier, après une période de crise, il a alors 9ans. C’est cependant à l’occasion d’un changement de pavillon qu’il m’est demandé de commencer un travail avec lui.

Les troubles du comportement d’Antoine apparaissent d’emblée sur l’avant scéne. Comme souvent dans ces moments d’urgence, l’équipe éducative me met en demeure de faire quelque chose, mais surtout ici, de lui dire quelque chose : « Peut être que si tu lui parles de son histoire, cela lui permettra d’aller mieux . Personne ne lui a parlé de la mort de sa mère, de l’incarcération de son père et des violences qu’il lui a fait subir autour de sa naissance. »
C’est en effet à la suite de ces violences qu’Antoine a présenté un polyhandicap important.

Il y avait donc quelque chose à lui dire. Pour cette équipe cela s’imposait comme une évidence.
J’étais convoqué pour « devoir dire » et ainsi soulager Antoine. Quoi de plus banal en somme, comme si les pouvoirs de la parole étaient les mêmes pour chaque un et qu’il suffisait de dire pour que tout aille mieux ?

Mais au delà de cela qui donc avait quelque chose à dire et à qui ?

En effet, « ce quelque chose à dire » supposait qu’il y ait d’un côté un vouloir dire et de l’autre, un autre en attente, en attente d’un dire à entendre sur ce qui fait question pour lui. Antoine était-il dans cette attente ? Rien n’était moins sûr. Mais c’est du moins ce que ses éducatrices croyaient et qui me restait à déplier avec elles.
Je faisais cependant l’hypothèse qu’elles attendaient elles aussi et avant tout de dire et d’être entendues.
Ainsi je pris le temps de les rencontrer. Temps nécessaire donc pour entendre peu à peu l’insupportable en jeu (enjeu) dans leur rencontre avec cet enfant. Ce n’est que dans un second temps que des modalités de mises en place d’un travail psychothérapeutique avec Antoine furent envisagés .
La situation parentale d’Antoine impliquait des modalités de mise au travail singulière. Effet, en vis à vis de cela, mon souci était donc de ne pas laisser cet enfant sous l’emprise d’un désir anonyme, soit d’un désir dilué dans le collectif de l’institution.
Je proposais donc que l’équipe puisse désigner un référent. Ce dernier se devrait d’accompagner Antoine à chacune de ses séances, mais aussi se soucier que la séance puisse bien avoir lieu en son absence si tel était le cas.
Je mis en place aussi un cahier d’accompagnement des séances. Il s’agissait de permettre à l’équipe éducative d’inscrire ce qui leur semblait utile que je sache par rapport au travail engagé. Mon idée était ainsi de rester comme lieu d’adresse du vécu subjectif du personnel éducatif s’occupant d’Antoine et ainsi poursuivre la mobilisation de leur démarche.
Très vit je me rendis compte que la « mise » en jeu était de taille. Ces modalités de travail ainsi posées venait faire dissidance dans leur fonctionnement habituel et il leur fallu du temps, là encore, pour pouvoir envisager ces modalités comme possible.
L’accueil de leur plainte, de leur difficulté et les nouvelles perspectives envisagées auprès d’Antoine produirent assez vite un effet d’apaisement. Mais passé ce moment d’urgence subjective, quel désir décidé cette équipe était-elle prête à engager, qu’était-elle prête à céder, à mettre en jeu pour qu’un travail puisse se réaliser auprès d’Antoine, telle était la question que je tentais de mettre à l’épreuve à présent avec elle.
C’est dans ce contexte que se mit en œuvre un travail singulier avec Antoine..

Lors de notre première rencontre je reçois Antoine un moment avec son éducateur référent, puis seul.
Petit pour son âge, le visage quelque peu gonflé et le regard troublé par un strabisme et des séquelles visuelles difficilement diagnostiquables, Antoine n’a pas l’air surpris de se retrouver en ma présence. Bien qu’ayant des difficultés pour marcher, Antoine navigue dans mon bureau. Il se dirige vers le panier à jouets, y récolte quelques objets, qu’il dépose presqu’aussitôt sur la table ou au sol ; puis vide un petit placard mise à sa disposition.
Une quête semble l’animer cependant, la recherche de petits objets ronds troués dans leur intérieur. La rencontre avec ces objets se fait toujours sur un même mode. Antoine porte ce dernier à sa bouche, le fait pivoter d’une main autour de son index qui lui même est appuyé sur l’enclos de ses dents.
Ce comportement semble l’habiter depuis toujours. Le regard absent, l’Autre semble complètement exclu de la scène… Durant plusieurs séances je resterai là, sans rien dire, attestant cependant de ma présence par un regard discret porté sur lui et sur ce qu’il fait.

Très rapidement Antoine veut partir avec l’un des objets cités plus haut. A ma demande de bien vouloir laisser celui-ci, il reste indifférent à mes paroles et opposant à l’intervention de son éducateur. J’accepte qu’il emporte alors cet objet, en lui signifiant l’importance qu’il semble lui apporter. Durant plusieurs séances il part avec un objet , qu’il ramène à chaque fois. Je note que l’Autre est d’emblée dépositaire d’objets et qu’Antoine l’en dépossède...
Dans un même temps, je rassemble tous ses objets en début de séance, avant qu’il n’arrive, et les lui mets à disposition sur une table. Pourquoi cela ? J’ai à l’esprit le caractère précieux que ces objets semblent avoir pris pour lui et pour moi. Les lui mettre ainsi à disposition m’apparaît comme une mise en tension pour un travail possible.
Mais ces objets ainsi disposés ont pour effet de l’arrêter, me semble-t-il. Dès qu’il les aperçoit ainsi, il reste un instant comme figé pour poursuivre par son comportement habituel.
Par ces objets ainsi placés, l’Autre ne se montre-t-il pas trop présent, l’Autre ne prend-t-il pas une position désirante difficilement soutenable alors pour Antoine ?

Ceci dit d’autres objets l’intéressent, notamment une boite à musique qu’il met en marche et qui attire toute son attention . Au détour d’une séance, je m’imisce alors délicatement dans cette situation en chantonnant la mélodie murmurée de cette boite à musique. Dès que celle-ci s’arrête, je m’arrête aussi, et ainsi de suite. Cette boite prend peu à peu un statut privilégié d’investissement où l’Autre fait mine d’être sous les ordres d’Antoine. Cette position ne fait-elle pas entendre à Antoine une possible docilité de cet Autre pouvant se prêter à être ainsi régulé ?

Mais très silencieux et docile jusqu’à présent, à l’écoute d’Antoine, je lâche pourtant par la suite un mot . Alors qu’Antoine est très appliqué à sa tâche pour manipuler ses objets, je remarque qu’il exerce sur l’objet en question un battement de haut en bas soit autour de sa bouche, soit sur une surface plane. Je lui dis alors : « tu berces le jouet ? » Il s’arrête, là aussi, puis poursuit son geste avec véhémence.
A la séance suivante, après avoir mis la boite à musique en marche, Antoine y associe alors un battement avec un objet. Antoine reprendra à plusieurs reprises ce scénario, auquel je m’associe à chaque fois par ma mélodie murmurée. Son comportement semble cependant s’exacerber, jusqu’à partir avec la boite à musique à la fin d’une séance…

Loin d’ignorer les pouvoirs de la parole sur le sujet. Nous pouvons ici nous interroger sur les effets de cette parole et sur la manière dont elle est opérante pour chaque un ?

Antoine semble nous en donner une réponse. La parole, le symbolique, qui sert à dire et à border la jouissance chez le névrosé, ne m’apparaît pas avoir le même effet chez Antoine, bien au contraire.
Mon intervention, par ma parole, ne peut-elle pas plutôt être considéré comme un effet de jouissance ? Effet de jouissance provoquant chez Antoine une nécessité de « tamponner », encore plus, son rapport à l’Autre par une multitude de battements exacerbés.
La « mutation d’un réel en signifiant » avec effet de production d’un sens ne se produit pas ici . Il n’y a pas d’inscription symbolique possible comme représentant de la chose. Il n’y a pas vidange d’une jouissance qui pourrait se faire alors le creuset d’un objet cause de désir .

Ici le symbolique ne prendrait-il pas plutôt valeur de réel ?

Ceci dit, si nous suivons les indications de Lacan dans sa réponse au Dr Cramer concernant l’accompagnement des enfants autistes, il y aurait bien quelque chose à dire à Antoine. Mais quoi ?
Antoine nous montre qu’il ne peut entendre ce qu’on a à lui dire lorsqu’on s’en occupe du fait même de son refus de l’Autre. l’Autre n’est pas le lieu d’un supposé savoir comme c’est le cas pour ces éducatrices, ce qui permet une possible dialectique.
N’y aurait-il pas alors à trouver une place singulière d’où parler à Antoine, d’où l’écouter ?
C’est peut être ce qui c’est passé lors d’une séance dernier, lorsque agitant après lui un de ses objets (hochet), Antoine se met à sourir éméttant un petit son pour ensuite venir auprès de ma bouche et l’investir par quelques battements d’objet ?….

Il y aurait bien quelque chose à lui dire alors, mais à partir d’un dire vide de sens peut être …
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