F. HACCOUN: Sujets en errance et institution


« Qu’on imagine maintenant un homme privé non seulement des êtres qu’il aime, mais de sa maison, de ses habitudes, de ses vêtements, de tout enfin littéralement tout ce qu’il possède : ce sera un homme vide, réduit à la souffrance et au besoin, dénué de tout discernement, oublieux de toute dignité, car il n’est pas rare, quand on a tout perdu, de se perdre soi-même. » « si c’est un homme » Primo Lévy

La psychanalyse constitue un instrument pertinent qui permet d’orienter la clinique du réel rencontrée en institution. De plus, la clinique de l’errance démontre particulièrement en quoi le champ de la psychanalyse concerne aussi bien le symptôme individuel que le symptôme social et permet leur connexion. Il est question si on est orienté par la psychanalyse appliquée, de confronter le discours analytique aux discours social, caritatif, religieux et psychiatrique et de parier sur une possible adresse de la demande. La psychanalyse appliquée à l’institution, dans des cas limites comme celui de l’errance, a comme visée de faire naître le sujet, de « produire le sujet » (J-A Miller) puisque le sujet, effet du signifiant, est réponse au réel. Sujet de l’inconscient ou désabonné de l’inconscient chaque sujet entretient un rapport privilégié avec son symptôme et sa jouissance.

Besoin nu et manque réel

D’après Alexandre Vexliard et sa thèse de 1957 sur le clochard et les processus d’exclusion sociale qui touche les « sans abris », le clochard et par extension l’exclu est un sujet qui a opéré une réduction de ses besoins Petit à petit, le sujet s’abandonne à sa condition. Puis s’y résigne.
Comment définir le besoin en psychanalyse dans son lien avec la demande ? L’Autre de la demande peut être en posture d’accuser mais aussi de repousser le sujet, nous dit Lacan au séminaire V.
La demande en tant que telle n’est jamais satisfaite, voire même, énonce Lacan, « on pourrait dire que la demande exige par nature, pour être soutenue comme demande, que l’on s’y oppose . » Le sujet dans la rue ne demande pas, refuse de passer par la voie de la demande, voie de séparation, qui, par essence peut repousser ce qu’il est et vient redoubler son exclusion sociale. A contrario, l’évocation pure du besoin l’authentifie, permet déjà de le reconnaître. Il en est ainsi chez l’exclu dont le besoin est posé comme réel sans médiation par la demande de l’Autre. Le sujet dans l’errance s’identifie à ce besoin devenu pur, dénommé nu par Lacan même. S’appauvrir, c’est réduire ses besoins et le besoin humain essentiel n’est pas sans rapport avec le fait d’avoir un lieu, une place ou de ne pas en posséder.
Reprenons la catégorie de la privation donnée par Lacan au séminaire IV, qui pourrait nous donner une balise pour notre question. La privation entraîne un manque dans le réel que le sujet ne peut subjectiver. « un trou réel » Cette notion pourrait nous éclairer sur ce que représente le besoin nu. Tout ce qui est réel se suffit par lui-même et par définition le réel est plein, Indiquer que quelque chose n’est pas là, que quelque chose manque, c’est déjà le symboliser assez, c’est supposer sa présence possible. N’est-ce- pas à ce manque réel qui n’est pas sans lien avec le besoin nu auquel le sujet dans l’errance se rapporte? Il en résulte alors une absence de subjectivation et de médiation par l’Autre de la demande. Peut s’en suivre une sortie du discours des repères, du temps et de l’espace qui se rencontre chez nombre de sujets dans l’errance.

Exclusion et jouissance

Lacan rapporte que la misère est « conditionnée par un discours ». En cela, elle est le fait du discours capitaliste. L’errant SDF incarne la jouissance en tant que telle et si chaque sujet est responsable de sa propre jouissance, le SDF s’identifie au symptôme social qui le nomme sous le signifiant maître « d’exclu » promu par le discours du maître.
Chez le sujet errant, la nudité du besoin serait à rapprocher de la jouissance qui, à ce niveau est conçue comme séparée du signifiant. Dans « Télévision », Lacan indique qu’une séparation d’avec la jouissance est nécessaire pour le sujet : « Dans l’égarement de notre jouissance, il n’y a que l’Autre qui la situe, mais c’est en tant que nous en sommes séparés ».
Celui-ci ne tente-t-il pas alors de rejoindre cette jouissance, égarée du fait du langage, en s’y identifiant, la rejoignant sans pouvoir l’appréhender par lui ? Dans l’exclusion, on a affaire à un statut errant et sans gîte, égaré, délogé, identifié à la jouissance dans le réel. Désarrimé du discours, le sujet n’obéit plus à la loi du langage permettant de réintégrer la jouissance dans le monde des symboles. L’exclusion réelle constitue un symptôme social où la dimension symbolique de la parole est éradiquée.
Lacan met en garde psychologues, psychothérapeutes, travailleurs de la santé mentale de ne pas se « coltiner la misère » au risque « d’enter dans le discours qui la conditionne… » Comment l’analyste ou tout au moins le psychologue orientée par la psychanalyse peut-il aborder cette clinique rencontrée essentiellement en institution sans se coltiner la misère de l’autre ?
L’orientation psychanalytique permet plutôt d’ entendre la demande même infime derrière laquelle se profile le désir du sujet. Cela sans se laisser aller au sentiment humanitaire, sans poser une exigence d’un projet thérapeutique qui viserait à éradiquer le symptôme ou à le lisser selon la norme , sans tomber dans le discours de la victimisation ni d’obéir à tout prix à l’impératif du diktat social au nom de l’idéal de faire le bien, certes indispensable mais pouvant devenir tyrannique quant trop en décalage avec le réel du sujet.
C’est ce qui se produit aujourd’hui dans les nouvelles mesures des CHRS où l’évaluation étend son domaine : on confronte souvent le sujet à des grilles normées, voulant le faire adhérer à un contrat qu’il devra respecter, c’est à dire à produire une équation univoque entre besoin et réponse au besoin pour une bonne mise en place de son dit projet.

Errance et institution

L’impact du réel est si marqué que les composantes individuelles sont souvent niées dans les institutions. L’institution pourrait avoir comme finalité d’intégrer le sujet égaré et de l’arracher à cette identification. Peut-être s’agira-t-il de se préoccuper avec lui de ses besoins, les considérer dans leur diversité pour permettre un retour à la demande. Ainsi, la prise en compte de certains besoins essentiels du sujet (gîte et couvert en particulier) suppose le passage par un certain nombre de termes symboliques et de langage, lui permettant de s’arracher au besoin nu qui l’envahit, et de le réintégrer à la dimension de la parole adressée à un Autre.

Lacan nous montre dans son séminaire de 73, les non-dupes errent, que errer ( qui n’a rien à voir avec itinerare) vient de iterare, puisque cela veut dire répéter (iterum = de nouveau). Les non-dupes, pour Lacan, sont « ceux qui se refusent à la capture de l’espace de l’être parlant […] c’est que leur vie n’est qu’un voyage » Aucun semblant, aucune duperie n’est possible. Ils déambulent de la rue aux foyers d’hébergement, parfois jusqu’à l’hôpital. Ils se présentent toujours en rupture, pris dans le réel de leur misère, portant les stigmates de cette errance sur leurs corps sans masque, exposé à nu : dénutrition, alcoolisme, drogues, maladies évolutives…
Si on s’attache à la clinique du cas par cas, on peut noter qu’un grand nombre de ces sujets venant de la rue en foyers d’urgence semblent être hors discours et se passer du Nom-du-Père et de la signification phallique. Ils relèvent de la structure psychotique. Cette errance dépasse le registre de l’errance sociale, elle revêt une dimension d’errance subjective, d’errance psychique dans ces lieux où, déjà l’errance sociale fragilise les liens. Une difficulté majeure se pose, à laquelle nous sommes confrontés dans les CHRS. L’hôpital psychiatrique n’accueille plus cette population errante faute de place. De fait la dérive actuelle du médical et du psychiatrique vers le social est nette. Or une grande population de sujets psychotiques erre et trouve asile dans les CHRS peu habilités à traiter la grande souffrance mentale. L’institution a une dimension d’asile et constitue un point d’ancrage pour ces sujets déconnectés de l’Autre social.

Témoignages cliniques

Voyons comment, orientée par la psychanalyse, il m’a été possible de soutenir la logique du cas par cas auprès de l’équipe éducative du foyer CHRS accueillant une population masculine en grande précarité, pour la plupart ayant connu des incarcérations répétés, et dans l’urgence d’un toit. Les réunions d’équipe hebdomadaires ont pour but de reconduire des renouvellements d’hébergement, de faire le point sur des situations, d’accueillir de nouveaux entrants. Je suis présente pour apporter mon éclairage, pour les sujets que j’ai rencontrés mais aussi pour ceux dont j’entends parler. Bien que je possède peu d’éléments sur la situation suivante, je témoignerais d’une impasse institutionnelle quant à la situation d’un sujet demandant son intégration au foyer.

M. A. s’était présenté au foyer une première fois durant l’été mais faute de place n’y avait pas été admis. Il revient une seconde fois et l’éducateur durant l’entretien d’accueil le laisse espérer une possibilité d’hébergement sans donner de date précise mais lui proposant de téléphoner les fins de mois. Ce qui n’est pas chose facile pour une personne dans la rue… Mais, face à un deuxième refus, il s’est emporté et s’est adressé à l’hôte d’accueil sous une modalité insultante et agressive, à la limite de l’injure. Il est comme hors de lui. En fait il sait qu’un de ses collègues dans la même situation a obtenu un hébergement récemment et déclare alors : « je ne comprends pas pourquoi on a pris ma place, on m’a dit qu’on me la réservait… » Il est question d’une place que ce sujet se voit dérobée, place lui permettant de se réintégrer au lieu de l’Autre et de l’extraire de l’envahissement de jouissance dans lequel il baigne. Ce jeune sujet ne veut plus errer dans les centres dortoirs où il se sent menacé au quotidien (c’est pire que la rue, selon certains…) L’équipe s’étonne de son exigence. Je rétorque qu’il cherche à retrouver une forme de dignité et que nous avons à entendre que, au-delà du gîte et du couvert, c’est autre chose que ce sujet recherche, c’est une place symbolique dans le réel de sa galère, un lieu de reconnaissance, une première ébauche d’une demande d’adresse à un Autre représentée par l’institution. Petit à petit, et en dépliant le cas des éléments de son histoire s’articulent, jeune toujours exclu, livré à lui-même et dont la famille est restée en Algérie, jeune qui finalement mène un réel combat pour trouver sa place, fut-ce sous la modalité de l’insulte et du débordement pulsionnel. J’apaise l’équipe, me semble-t-il, qui restait rivée à la seule forme injurieuse de sa demande en centrant la logique du cas sur la question de cette place tant recherchée. S’il revient, un accueil lui sera fait et un rendez-vous avec moi lui sera proposé…et certainement une place gardée.

Un autre cas est évoqué à cette même réunion, celui d’un sujet psychotique venu au foyer après une incarcération pour passage à l’acte sur la personne de sa femme, peu après la demande de divorce de celle-ci. Il perd son emploi Son monde a basculé : composante paranoïaque marquée, décompensation, recrudescence de conduites alcooliques importantes… J’ai reçu ce sujet à plusieurs reprises en entretien, l’ayant soutenu par rapport à l’écriture puisque des cahiers ont été remplis de ses textes durant son incarcération, textes qu’il me montrait en entretien. Son discours tourne à vide, fait de la certitude inébranlable que sa femme était responsable de ce qui lui arrivait…
La problématique alcoolique reste au premier plan pour l’équipe éducative bien que j’aie tenté d’exposer que ce qui est central chez lui constitue le vide de sa structure, le laisser tomber de son être que précisément l’alcool lui permettrait de supporter. Tout projet d’insertion de ce sujet est constamment mis en échec par des alcoolisations répétées, des hospitalisations en psychiatrie, une forme de mélancolie laissant entrevoir une souffrance extrême. Il erre dans le foyer, sort très peu, s’adresse de façon privilégiée à chacun des éducateurs, fait illusion par son niveau général supérieur à celui des autres résidents. Toute l’équipe éducative est attachée à lui, il ne les laisse pas indifférent, non qu’il demande, mais il déambule son être sans but, sans désir comme dessaisi de toute prise sur son existence.
Voilà des mois qu’il est au foyer et nul ne peut dire jusqu’à quand encore. Le foyer lui apporte à mon sens un arrimage nécessaire, le soutient face à l’impossible à supporter de son réel, le contient d’une certaine façon alors que tout semble lâcher chez lui. On pourrait aller jusqu’à dire que le foyer représente sa femme qu’il a perdu. L’angoisse est massive chez lui. Il est suivi par un psychiatre qu’il rencontre épisodiquement et lui prescrit un traitement d’antidépresseurs.
Je l’ai rencontré plusieurs fois, avec rendez-vous ou sans, allant le chercher, lui proposant une rencontre s’il m’arrivait de le croiser… partant de l’idée que c’est l’offre qui fait la demande…bref mon désir à l’œuvre n’a pas suffi à soutenir une demande de parole chez lui, à lui faire « aimer la parole » (F. Hugo Freda) Je mobilise l’équipe sur la perspective d’une hospitalisation car je perçois la chute progressive de ce sujet… La question de l’équipe tourne autour de la poursuite à donner à son hébergement, alors que rien ne se met en place chez lui, aucun projet n’aboutit. Je la sensibilise au fait de prendre le temps et de trouver petit à petit une autre solution pour lui… une autre institution d’accueil type appartement thérapeutique peut-être. En effet, le temps qui occupe le sujet n’est pas celui énoncé sur les prises en charge contractualisées, 6 mois renouvelables une fois ou deux …c’est le temps de l’urgence subjective de chacun dans la singularité de son histoire…Le gîte et le couvert prend ici une autre composante. Cette réunion fut centrée sur le cas par cas de sa fonction pour chaque sujet.. Un collègue éducateur me disait à cette même réunion : « C’est une question que l’on ne s’est jamais posée… »

Ces deux exemples témoignent, me semble-t-il, d’une logique au cas par cas éclairée par la psychanalyse appliquée en institution. Alors que toute personne dans l’errance a comme besoin fondamental « gîte et couvert », nous voyons comment ici ce besoin se décline de façon singulière pour chaque cas si nous restons à l’écoute de la demande du sujet qui se profile au-delà.
En haut En bas