P. ROUX: L'enfant dans l’institution


Remarques introductives :


· Précision : J’exerce en tant que psychologue clinicien à l’A.D.I.R, institution qui accueille des enfants et adolescents psychotiques. C’est dans ce cadre que s’est élaboré ce travail. Il est nourri de la recherche clinique du RI 3, des avancées sur la psychanalyse appliquée et se réfère explicitement à l’enseignement de Lacan.

· Précaution : Les rencontres avec les parents ont des fonctions multiples et bien entendu très différentes, à déterminer selon les cas, car là aussi nous privilégions la clinique du particulier. Il ne s’agit donc aucunement de méthode ici mais plutôt de témoignage sur ce que m’ont appris les enfants et adolescents de Beaulieu, leurs éducateurs et enfin, les familles.

· Présupposés : Dans un premier temps je ferai un bref rappel sur ce qui fonde en raison –sur le plan clinique- la décision d’inclure, dans la prise en charge de l’enfant psychotique, le travail avec ses partenaires. Quelle est la spécificité de la psychose ? Si l’enfant névrosé est en place de symptôme du couple parental, l’enfant psychotique se prête comme objet du fantasme de la mère. A tel point qu’on a parfois l’impression d’être au degré zéro de la subjectivité. L’enfant névrosé amène avec lui dans la séance, son roman familial, ses « imagos »; on peut donc travailler sur la « réalité psychique ». Dans la psychose la donne est différente: Bien souvent ces enfants mutiques. Est-il besoin de rappeler l’importance pour nous d’entendre l’histoire de l’enfant, ses habitudes de vie, de savoir comment est perçue l’énigme de la psychose et comment sont traités les retours de jouissance… Je donnerai quelques exemples.

· Il nous faut prendre en compte les effets désorganisateurs sur le lien social lien ou familial de la psychose. Le sujet est là, hors discours, privé « du dire qui secourt » . C’est ici que le terme de « recours » (ADIR) prend son vrai sens. L’institution doit faire en sorte, c’est sa tâche la plus difficile, d’inventer une institution « sur mesure » pour chaque cas. Or ce qui « institue » l’enfant comme sujet originellement -le thème de ces journées le rappelle- c’est bien la famille. Ce qui ne veut pas dire que l’on va traiter la famille pour le bien du sujet. (D ’autres approches ont ce projet). Nous devons éviter le double écueil de faire des parents de analysants -malgré eux- ou des co-thérapeutes. Alors quel travail ??

· Prétexte : L’examen des modalités de sortie de l’enfant en famille, les questions de transport, de trousseau, de traitement médical… tout cela a son importance. C’est pourquoi les entretiens sont menés –pour la plupart- en présence de la Chef de service. Mais la rencontre est aussi prétexte à faire une place à l’enfant dans le discours qui le concerne ou qui l’enserre, d’en délinéer les contours, d’évaluer les risques imaginaires de la prise en charge et en conséquence, les possibilités de travail.
· Il s’agit aussi -second point- d’amener au dire l’insupportable de la psychose et ses retentissements en chacun dans la famille. Cet insupportable est la conséquence du fait que la pulsion n’est pas régulée par un appareillage symbolique : les passages à l’acte et les débordements sont fréquents . Le sujet a affaire à un « défaut de traduction en images verbales de l’excédent sexuel » . Le recours à la Règle est peu opérant. Mais il est des manières, sinon d’éviter complètement les crises, de les réduire, de ne pas les provoquer (ici les trouvailles des éducateurs nous enseignent). Nous pouvons donc considérer le travail avec les parents comme relevant de la clinique.



1ère vignette, Me B. : entrée dans la demande.
Me B. oublie presque tous nos rendez-vous. Les raisons sont multiples : pannes de voiture, rages de dents, maladies de sa mère, imprévus professionnels chez son époux, etc… elle conclut un jour « Je vais finir par croire que c’est vous qui me portez la poisse ! ». Et elle associe sur une visite chez un médecin de garde consulté pour sa fille Doriane, une petite fille de 10 ans, autiste. « Je me suis faite jeter » dit-elle. D. avait les fesses ravagées par son incontinence ; Ce praticien lui a vertement reproché l’état de sa fille. Les plaies se sont aggravées, les soins dermatologiques sont compromis… Malgré ses protestations, Me B. dit s’être sentie culpabilisée par cet homme. Ce n’est pas sa faute si l’on a supprimé la couche. Elle a été chapitrée sévèrement : « Dans ce cas, changez d’établissement ! ». « Quand vous avez un enfant handicapé, dit-elle, on vous culpabilise ».
Elle est coupable à tel point qu’elle a pris sur elle de supprimer le séjour prévu pour Doriane par la structure de jour qui impliquait deux nuits d’absence. Son intention était de ne pas infliger un surcroît de travail aux éducateurs. Cependant, je souligne qu’elle a pris cette décision, sans même leur demander leur avis. Elle reproche à mots couverts l’incohérence de conduite quant à la couche de sa fille.
Au fond, elle fait part, pour la première fois, de sentiments mélangés à l’endroit de l’institution : sa culpabilité, son manque de confiance, sa réprobation et de ce fait, elle a de bonnes raisons de n’en faire qu’à sa tête. « Je me rends compte en vous le disant, que je me suis sentie en faute ». « Et en plus on vous demande de venir parler ! » lui dis-je.
Cet entretien sera important au point de faire basculer le « transfert » de Me B. A partir de là elle a pu aborder des pans entiers douloureux , de sa relation à sa fille jusque là escamotés et a demandé à être reçue. Elle vient depuis, parler de Doriane régulièrement.
Donnons un exemple d’épisode qu’elle a apporté. Les insomnies de Doriane ont duré près d’une année. L’enfant « zonait » toute la nuit dans l’appartement et faisait fonctionner les interrupteurs, souillant les murs. Pendant cette période Me B. ne peut fermer l’œil. « J’étais tellement détruite, dit-elle, que j’envisageais la fin pour elle et pour moi ». Le « ne pas pouvoir se décoller » et ses effets mortifère sont particulièrement vifs.
Cette mère a pu m’adresser son agressivité (en me faisant le porteur de poisse, elle me faisait du même coup la cause de ses rendez-vous manqués) et sa culpabilité (sous la figure du médecin donneur de leçons), et cela lui permet de passer à autre chose, de se distraire de son l’objet de son tourment.
Remarquons que dans un premier temps j’étais du coté de la demande d’entretien même si je le faisais gentiment, et non pas du « don de parole ». Elle répondait, tout aussi poliment, absente. On peut en saisir, après coup la raison : le psy. était situé dans la série du surmoi.
Depuis, elle accepte un peu d’aide, un tout petit peu. Elle évoque ses propres insomnies. Elle n’a toujours dormi que d’un œil, depuis son jeune âge, dans un région en guerre, où s’endormir pouvait coûter la vie. Elle semble guetter le moment où Doriane vient s’allonger au pied de son lit. La fonction de la parole permet ici, à elle seule, d’introduire un peu de jeu dans l’extrême solitude de cette mère, malgré un mari, deux autres enfants et de nombreux amis.
Depuis qu’elle a pu déposer une part de culpabilité, elle s’est mise au travail. Elle amène des considérations sur l’autisme, car elle me parle de ses lectures qui ont une fonction rassurante par l’apport de savoir. Des considérations que j’encourage pas, que j’écourte. Elle me fait part très précisément des nouveautés qui surgissement chez sa fille. Ce que j’accueille en revanche avec intérêt. Elle me soumet ses inventions : lui parler à la troisième personne pour obtenir sa participation. Ses surprises aussi. Lorsque Doriane, mutique la plupart du temps, lance à sa sœur « Toi, ta gueule » ou à son père « Je t’aime, papa ».
Cette vignette confirme l’expérience de l’Antenne 110. Le fait même de la prise en charge signifie implicitement un échec des parents et introduit la supposition que nous -l’institution- savons mieux y faire. « Cette supposition, non seulement destitue les parents, quant à leur fonction, mais encore elle peut les amener à penser que nous jouissons de leur enfant » . Ce qui peut compromettre le travail avec celui-ci. (3642 c.)


2ème vignette Me P., La question de confiance.
Cette maman a remarqué des ecchymoses situées en haut des cuisses de Roland, précisément à la jointure de l'aine. Ces marques sur le corps l'inquiètent beaucoup. Elle nous interroge à ce propos.
Au cours d'une visite de la chambre de son fils, elle aperçoit un lit à barreaux et aussitôt, elle interprète: C'est de là que viennent les ecchymoses. Romain a dû passer les jambes entre les barreaux et se blesser; peut-être même l'a-t-on tiré du lit par là...
Or ce n'est pas du tout le lit de R. qu'elle a vu mais celui de son voisin de chambre. Roland n'y a dormi que deux nuits à son entrée en hébergement. Nous pensons plutôt que R. se blesse lui-même en tirant très fort sur son pantalon, comme pour le remonter, ce qu'il a l'habitude de faire. Son rapport aux vêtements est plus globalement perturbé. Il mâchonne par exemple ses pulls et ses chemises à la hauteur du cou et les effiloche jusqu'à les mettre en lambeaux. L'habillage du matin est très pénible et fait l’objet d’un forçage, il tourne fréquemment au corps à corps épuisant pour cette mère et s’inscrit dans des douleurs aux épaules.
Tant que les parents ne sont pas dans un lien de confiance, ils ne peuvent ni se situer comme partenaires du travail, ni nous livrer des éléments sur la place qu'occupe l'enfant dans leur savoir.
Ainsi R. ne séjourne qu'une nuit par semaine au Centre d'Hébergement. Nous jugeons que c'est insuffisant mais nous ne précipitons pas les choses. Nous l'avons à peine suggéré. Me P. ne peut encore envisager plus. Elle nous demande par exemple si nous avons recours aux médicaments pour calmer les enfants lorsqu'ils sont trop agités...
Nous mesurons combien peut être long et coûteux le processus de séparation qui se situe en un plan plus radical que la séparation des corps. Il ne suffit pas en effet, de séparer l'enfant de la famille pour que la question du symptôme puisse se traiter. La séparation qui doit avoir lieu intervient, non pas au niveau des corps mais au niveau du signifiant et de l'objet. Il est donc important de prendre tout le temps nécessaire pour dégager la place que tient l'enfant dans l'économie familiale, d’en accepter tous les méandres. Tant que quelque chose ne cèdera pas de la jouissance à l'oeuvre dans cette économie, il n'y a aucun effet à attendre de la prise en charge institutionnelle. Nous avons remarqué que le passage à l'internat permet plus particulièrement -d'avantage que l'admission- d'ouvrir ou de reprendre ces questions.
Prendre la parole en tant que sujet, permet par exemple à Me P. de relancer la question de son désir. Elle commence à parler -elle qui est en ‘stand by’ sur le plan professionnel depuis la naissance de R.- de trouver un emploi. Elle fait usage de son temps de parole pour déterminer selon ses propres termes "si elle peut s'y autoriser". Cette initiative se portera dans le transfert : elle nous demandera de l’aider à constituer son mailing. Ce temps de dire participe indéniablement, si nous sommes dociles à en respecter les différents modes, de déplacer l'enfant de sa position d'objet dans le fantasme. C'est sur le pouvoir séparateur de la parole que nous parions. (2545 c.)


3ème vignette : un malentendu, une rupture.
La psychanalyse nous enseigne qu’entre les sujets parlants le malentendu est inévitable. Celui dont je parle ici est d’une autre catégorie : c’est la surdité psychique qui peut affecter le clinicien dans son écoute et les impasses dans lesquelles elle nous égare.
Cet adolescent dont le prénom, inventé par les parents, évoque déjà le hors-sujet, traverse une crise. L’exigence d’immuabilité qui est la sienne, si impérative chez l’enfant psychotique, est rudement bousculée par un récent changement d’établissement. L’aspect inachevé des nouveaux lieux, encore en chantier aux abords, le confronte au chaos subjectif de son propre monde, voire de son corps en souffrance, non ordonné par le symbolique.
La solution symptomatique qu’a trouvée Damien s’en trouve d’autant plus sollicitée. Damien se livre en effet à une mise en pièces compulsive de ses vêtements. C’est plus fort que lui : il se déchire ou, au mieux, se dévêtit pour se protéger de l’envie de le faire. La coupure qu’il met en acte ainsi s’arrête au bord du corps propre, là où d’autres la mettent en œuvre par l’auto mutilation.
Cette pratique prend des proportions terribles, surtout lors des retours en famille. Il est pris aussi dans une autre activité incontrôlable : Il décolle par petits lambeaux le papier peint de sa chambre, activité rebelle à toutes les tentatives d’arrêt de ses parents. Il cherche par ces opérations à extraire du décor l’objet en trop qui l’encombre.
Enfin, -et la limite est là atteinte- le dernier week-end, il a agressé pour la première fois sa mère. Son père a dû intervenir rudement, le ceinturer et le battre. Le corps à corps violent s’est imposé comme le seul moyen d’arrêter son fils. C’est dans ce contexte de destruction exacerbé, où tous sont aspirés que la famille demande, à bout de nerfs, un internat pour Damien.
Au cours du deuxième entretien d’admission avec la mère, M. G. fait irruption à l’improviste dans le bureau. Il est agressif, revendicatif, invoque crûment ce que lui coûte son fils, le danger qu’il fait courir à sa femme, qu’il va le faire interner…Nous parvenons à le calmer dans un premier temps mais sa colère à l’endroit de l’institution reprend le dessus. Il met en cause les compétences du personnel, ironise sur l’inefficacité du traitement, tout y passe. Une hostilité compacte vient à éclore dans l’entretien. Il se fait soupçonneux, insultant, cynique puis franchement odieux. Je comprendrai par après qu’il redoutait qu’on s’intéresse de trop près à son épouse.
A un moment donné les limites de l’agressivité verbale -tolérable- sont franchies. J’arrête l’entretien et le mets à la porte. En le quittant, néanmoins, je lui disque nous attendons Damien au jour convenu, pour sa première nuit d’observation à l’hébergement.
La réunion cadre suivante, nous permet de reprendre cet incident, de le reprendre à notre compte. Avons-nous bien entendu l’insupportable chez ce père sous la forme d’une attaque, d’une mise en cause de notre impuissance ? Insupportable qu’il nous a déposé en bloc et qu’il nous a donné à vivre dans ce moment où il se sent seul et impuissant face à l’étrangeté et au ravage qu’incarne son fils. La haine n’était pas loin. Fallait-il pour autant accepter ce débordement ? Ce n’est pas sûr mais il ne faut pas en rester là.
Nous apercevons aussitôt les conséquences : la mise en place de l’internat est compromise. Nos collègues de la structure de jour insistent : il est essentiel pour Damien d’être séparé quelque temps de sa famille. Celle-ci a, de son coté, besoin de « souffler » un peu. Peut-être n’avons-nous pas été suffisamment attentifs à l’urgence subjective de la situation et prononcé plus vite l’admission? Nous décidons alors de reprendre contact avec ce père. « Vous savez, je me suis emporté, à notre entrevue, cela arrive parfois entre les hommes un peu vifs, mais ce serait bête d’en rester là. Nous voulons travailler avec Damien et l’accueillir très vite ». M. G. accepte nos excuses et précise cependant « Vous n’allez pas voir ma femme toutes les semaines ? ». « N’ayez crainte, nous n’abuserons pas ». Et nous expliquons le pourquoi de ces entretiens. L’accueil se fait.
Le séjour de Damien dans l’institution cependant ne se prolongera pas plus de deux ou trois semaines. L’adolescent s’était mis au travail. Les éducateurs lui avaient fait une place. Il parvenait à se calmer par un jeu de construction, il se mettait à coudre ses affaires. Il n’avait pourtant pas encore accepté la solution de l’internat, présentée comme une punition pour faire cesser le saccage des vêtements. La mise à l’écart de sa famille lui pesait.
Me G. prît prétexte d’un sac de linge déchiré, rapporté à la famille -car il continuait à déchirer- pour remettre en cause encore une fois, le travail de l’équipe, le traitement, voire le bien fondé de l’internat. Son fils lui manquait aussi beaucoup. Contre toute attente, alors même que le plus dur semblait dépassé, elle annonça vouloir cesser son travail d’assistante maternelle pour s’occuper elle-même de Damien. Quelques semaines après elle faisait parvenir une fin de prise en charge.
Que dire ? A deux reprises au moins nous avons un temps de retard sur la manœuvre. Nous répondons à la demande explicite mais le calcul est insuffisant pour maintenir le lien de travail avec cette famille. Le changement d’interlocuteurs entre la structure de jour et celle de l’internat y est probablement pour quelque chose. Refaire un processus d’admission s’est avéré sans doute trop lourd, inopportun. Mais, au fond, n’est-ce pas une mise en échec répétée de l’institution à laquelle nous avons affaire ? Quel en est le ressort ? L’incident suffit-il à expliquer à lui seul le revirement de la famille ?
Que nous enseigne cette situation ?
Dans la mesure où nous acceptons de prendre en charge un enfant, le fait même de la prise en charge, qui signifie implicitement un échec des parents dans leur rôle, risque d’induire que nous savons mieux faire qu’eux. Cette supposition de savoir peut être explosive si nous n’y veillons pas à nous en départir. Elle peut destituer les parents quant à leur fonction (D’autant qu’ici la mère est Assistante Maternelle). Peut-être n’avons-nous pas veillé à cet aspect en sous estimant ceci que le changement de régime de l’externat représentait une nouvelle dépossession. La séparation révèle alors des enjeux puissants, plus puissants encore que la volonté mise en avant de mettre un terme à l’insupportable des symptômes. (5354 c.)



4ème vignette : Me C. Du cri à l’appel.
Me C. quant à elle, vient dire son insupportable, son "ras-le-bol total" de Germain, un adolescent autiste "qu'elle traîne comme un boulet". Il s'agit d'un garçon que nous accueillons deux nuits par semaine en internat et qui attend une admission sur une autre structure. Les temps familiaux sont extrêmement pénibles.
Cette mère vient parler régulièrement. Le travail de parole a un effet particulièrement repérable en ce qu'il lui a permis, à plusieurs reprises de se déplacer, de ne pas en rajouter sur les irruptions de jouissance de Germain qui envahissaient alors toute la famille et compromettaient sa relation à son époux. Elle reproche à celui-ci à la fois de ne pas intervenir et d’intervenir à tort.
L’orientation du travail relève là de ce que V. Baio appelle « amener les parents à se situer, avec nous, comme partenaires, du coté de l’Autre par rapport à leur enfant ». J'isolerai juste un épisode, à titre d’exemple, qui se situe peu après la mise en place de l'internat.
Le retour de jouissance sur le corps prend chez G. la forme de crises d'épilepsie dont certaines sont, de l’avis du médecin psychiatre et de l’équipe, pour partie, auto déclenchées. Cela correspond aussi aux observations de Me C. D'après les circonstances de la crise, nous supposons qu'il s'agit d'une modalité extrêmement ravageante de se dérober à la volonté de l'Autre, de son Autre, omniprésent et tout puissant.
Nous nous rendons compte que les crises se multiplient. Certaines sont légères, comparables à de brefs endormissements, d'autres plus sérieuses nécessitent une hospitalisation immédiate et font monter l'angoisse. Dans ce contexte, une lecture « psychologique », introduite par un tiers médical, qu’amène Me C. prend consistance: G. manipulerait par là sa mère afin qu'elle vienne le chercher. Cette version la plonge une haine farouche contre son fils, suivie de retours massifs de culpabilité. Elle se sent piégée et envisage, soit de renoncer à l'internat, soit de ne plus accompagner son fils à l'hôpital et laisser l'équipe se débrouiller. C’est une alternative insoluble qui se profile pour G.: ou bien il est tout ou bien il n’est plus rien.
On voit bien l'impasse de cette lecture prise dans l'imaginaire et ses effets mortifères. Cela est construit comme une manipulation et un chantage. Nous nous en démarquons radicalement. Certes nous faisons l'hypothèse d'une adresse à l'Autre mais nous la situons sur un temps logique antérieur à l’appel. Son histoire nous donne en cela quelques repères.
Il s'agit non pas de faire réponse à quelque chose qui serait un appel mais d'aider cet adolescent dans la constitution du binaire présence/absence, qui est la condition de tout appel. Nous considérons la crise comme un cri dont il dépend de la réponse de l'Autre qu'il devienne ou non un appel. Aussi nous demandons à Me C. avant de se retirer de l'affaire, de prendre très au sérieux ces épisodes, d'être présente et de mettre des mots sur la situation nouvelle, l’internat.
Nous faisons le pari du sujet -non du moi-. Ce à quoi elle consent en élaborant à partir du terme "absence" les conditions des premières manifestations de retrait autistique chez son fils. Effectivement les crises s'estompent et G. trouve peu à peu sa place en internat.
Nous sommes semble-t-il dans le cas de figure d'une symbolisation "primaire" de la place du sujet dans l'Autre. Ce temps que Lacan cerne ainsi : « Le fantasme de sa mort, de sa disparition, est le premier objet que le sujet a à mettre en jeu ». (2903 c.)


Conclusion :
J’aurais pu présenter bien d’autres situations aussi instructives. Le travail de Me S. qui se poursuit depuis près de trois ans. Ce qu’elle appelle « Les ‘sciences’ avec M. Roux », qui montre comment le réglage de la position pour ne pas passer en position de persécuteur, a permis de conserver un lien de confiance fort à l’institution. Ce lien lui permet de déposer les craintes qui la vrillent depuis toujours : qu’on lui soustraie ses enfants, elle qui ne tient que par le signifiant « mère ».
Il lui permet aussi de trouver un abri au regard des nombreuses interventions sociales et juridiques dont elle fait l’objet. Interventions qu’elle vit comme intrusives tout en les rendant nécessaires, par sa conduite.
Ou encore le travail avec M. L qui a produit un vrai remue-ménage institutionnel mais du même coup, un questionnement précieux de notre éthique. Cet homme, soupçonné d’actes pédophiliques, sur son fils et dénoncé par le garçon dans l’institution, nous a conduit a prendre la décision de suspendre les sorties sur ses week-end. Cette mesure étonnamment, a mis au travail ce père -lui-même psychotique-, a pacifié l’enfant, et a remanié la relation à son épouse qui jusque là ne s’en protégeait pas.
Il utilise quant à lui, l’entretien comme lieu de dépôt de jouissance. (« Savez-vous que c’est chez les professionnels de l’enfance qu’il y a le plus de pédophiles, ironise-t-il. Je ne dis pas ça pour vous bien sûr… »). Le non à la jouissance produit par l’institution –indépendamment de la culpabilité réelle sur laquelle il appartient à la justice de statuer- a permis à cet homme –en marge des structures sociales et qui n’en fait qu’à sa tête- de trouver un point d’ancrage dans l’institution, au titre de père, malgré tout.
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