P. ROUX: Point de repère pour Jessica


Je rappellerai la conclusion d’Alexandre Stevens à la Journée du CIEN de Juin 2003. La vocation du CIEN n’est pas de promouvoir de nouveaux repères alors que ceux de la civilisation se délitent. « Nous avons, disait-il, à aider chaque sujet à trouver son repère à lui, qui est original et, dans le meilleur des cas se nomme son symptôme » .
Notre laboratoire « L’orientation-symptôme » s’est structuré en 1998, précisément sur cette idée-force. Comment substituer au terme de projet -signifiant maître moderne, qui vaut pour tous et qui comporte donc des effets d’injonction- l’équivalent d’un symptôme, soit un repère subjectif capable :
* de faire relance pour le désir du sujet en panne d’orientation
* de faire agrafe à l’Autre, ici l’Autre social.
Un tel projet-symptôme comportera une dimension de semblant, des idéaux qui lui donnent un habillage imaginaire et symbolique et une dimension pulsionnelle. Freud déjà, soulignait la valeur du travail au point de vue de « l’économie de la libido ». « La possibilité de transférer les composantes narcissiques, agressives, voire érotiques de la libido dans le travail professionnel et les relations sociales qu’il implique, donne à ce dernier une grande valeur… » .
Le nouveau qu’introduit la psychanalyse dans notre abord de la demande d’orientation réside en ceci qu’une certaine manière de donner la parole peut ouvrir le sujet sur la causalité psychique et provoquer des bougés rendant possible un choix.
Il ne s’agit pas d’inviter le sujet à remettre en question ses modes de jouir. Ceci est un autre travail. Il s’agit pourtant de ne pas méconnaître, dans la question à laquelle le sujet s’affronte –souvent connotée d’urgence- le réel en jeu et dont les modalités sont multiples : l’angoisse qui monte, l’incertitude entretenue, le refoulement, l’acting-out…
La désorientation, nous le savons, est foncièrement à rapporter à la jouissance. Une des conséquences de l’effondrement du discours du maître se situe là. Jusque là, certains discours avaient pour fonction de donner une orientation par rapport à la jouissance. Le discours du maître est dispensateur de sens.
Aussi, la question qui insiste, chez les adolescents, dans ce moment rituel des « vœux d’orientation » est de savoir comment rendre compatible la jouissance et le lien social, la première objectant toujours -parfois bruyamment- au second. Il s’agit là de laisser place à une invention singulière, parfois modeste. Je donnerai une vignette très représentative de la pratique que nous questionnons dans le laboratoire du CIEN.
Cette jeune fille de 17 ans, en mal de repères m’est adressée par un professeur. D’emblée, elle se déclare « perdue ». Le point dont se soutient Jessica est, en effet, l’amour du père. Celui-ci lui aurait promis de lui payer sa formation de coiffure, de lui acheter tout le matériel et, à terme, de lui offrir un salon. C’est le père idéal qui vient là répondre de l’énigme de ce qu’elle veut, ce père dont Freud dit qu’il faut tôt ou tard faire le deuil.
Ce point idéal d’où elle a pu se trouver aimable jusqu’à ce jour, semble ne plus suffire. A la première démarche qu’elle tente vers un Centre de formation pour s’y inscrire, et où « on ne l’a pas calculée », elle se sent à nouveau perdue. Elle butte sur la blessure d’un narcissisme à fleur de peau : rencontre d’un Autre qui ne l’aime pas. De plus, parmi les élèves, dira-t-elle, n’y avait que des « mamas». Elle retombe donc au dehors, sur cette famille tant aimée, qui l’encombre. Le découragement et la tristesse l’envahissent. Elle revient me voir dépitée.
Elle va alors cacher à son père, pour ne pas le décevoir, sa propre déception. De la même façon, elle a caché à tous ses amis -y compris son copain- qu’elle est en « Bio-service » , dans un Lycée professionnel, où l’on n’apprend qu’à « faire le ménage » avec –humiliation suprême- exercices d’application dans le lycée même. ‘Bio-service’ désigne le point opaque qui la ravale et la mine. C’est la part d’elle-même qui fait tâche insupportable, qu’elle verbalise pour la première fois.
Cette conjoncture de tension entre la tentative imaginaire de recouvrir par du beau, le réel de sa condition de sujet à la dérive, se dénude dans sa parole dès qu’elle interroge son orientation à venir. Le symbolique en effet, s’il introduit une certaine dialectisation, fait aussi surgir le « sans repère » du sujet au moment du choix. : « J’en ai marre de tout », dira-telle, « je ne suis pas bien, je ne sais pas quoi faire de cette vie… ».
Cette fin de trimestre est marquée par une interrogation anxieuse sur sa valeur propre, sa réussite incertaine au BEP et –ce qui fait surprise- l’échéance d’une opération chirurgicale qu’elle amène à un moment clef, comme une issue à l’impasse de son orientation. Elle va subir pour la deuxième fois une opération sur le tympan, après un premier échec de la même intervention. Elle parle d’une « greffe ».
Lorsqu’elle évoque cet insuccès, suivi d’une semaine d’hospitalisation très douloureuse, surgit, non sans une certaine crudité, la haine. Ce « chirurgien, juif » s’est, dit-elle, « bien amusé sur son compte ». Il n’a pas « intérêt à croiser son chemin …». C’est le point de rebroussement où la haine de soi vire à la haine de l’Autre autour du pivot de l’insuccès. Avec les petits autres, ça ne va pas non plus. Elle reste seule, à l’écart, elle « fait la gueule ». Avec son copain, elle est aussi dans la dissimulation. Depuis près de deux ans, elle lui fait croire qu’elle est en Secrétariat en occultant son cursus qui est « la honte de sa vie ». C’est la part d’elle-même qui est au secret.
La parole de Jessica la porte au point radical de désorientation , c’est en cela qu’elle nous enseigne. « La désorientation fondamentale, le sans repère, loge entre le signifiant et la jouissance » . L’épisode de l’opération laisse entendre que la greffe de l’Autre –étranger- portant précisément sur ce lieu frontière du tympan, n’a pas pris. C’est le point de disjonction R/S où la greffe n’est jamais réussie .
Lorsque ce point d’incompatible se dénude, il est logique que la confiance mise dans l’Autre vacille. C’est pourquoi, quand le sujet en fait l’expérience, il est important qu’une présence lui permette de trouver un nouvel appui dans l’Autre. « L’absence de repère prend une dimension terrible en l’absence de confiance », disait J. L Nancy .
La question qui vient ébranler tout l’édifice subjectif tourne autour -on peut le supposer- de ce que Lacan appelait « une nouvelle incarnation symbolique » d’elle-même, enclenchée par l’approche de l’examen et l’inconnu sur lequel il ouvre.
S’il vaut peu à ses yeux, le Signifiant ‘Bio-service’ n’en demeure pas moins un repère car il a valeur, en tant que diplôme, de « qualification symbolique ». « La valeur de tout ce qui est de l’accession, du concours, de l’examen, est une valeur, non pas de test mais d’investiture » . Jessica n’est pas sans le savoir. Le signifiant ‘Bio-service’, sous lequel elle s’est rangée jusque là, tout en le rejetant, va chuter. Elle doit « passer » le BEP. Désorientée, elle a recours à un signifiant de l’Autre « Coiffeuse », mais qui ne capitonne rien, dont elle perçoit la vanité.
Le sujet, on le sait, suppose la présence d’au moins deux signifiants pour être représenté. Or, ici nous avons bien deux signifiants : ‘Bio-service’ qui insiste d’autant qu’il est dénié et le second ‘Coiffure’, aussi insistant parce qu’idéalisé. Mais les deux signifiants ne font pas chaîne, ne s’articulent pas. Le 2nd tente en vain de recouvrir le premier en raison du ravage. On n’a donc pas l’effet sujet attendu.
Très vite, Jessica avait déclaré son attachement à sa famille et son intention d’habiter toute sa vie avec ses parents. Elle s’affronte ici à l’épreuve de séparation. « Le détachement de la famille, dit Freud, devient pour chaque adolescent une tâche, tâche que la société l’aide souvent à remplir au moyen de rites de puberté et d’initiation » . Que reste-t-il de ces rites ? Les diplômes ne sont pas toujours des semblants suffisants pour accompagner les « difficultés inhérentes au développement psychique » ? L’enjeu du travail d’orientation n’est-il pas pour Jessica de se passer du père imaginaire, relayé ici par le signifiant « coiffeuse », pour s’en servir ?
Les effets du Signifiant Bio Service ont subi, à l’approche des épreuves, une inflation terrible. Quand elle ne manquait pas ses rendez-vous, Jessica venait déposer son angoisse ou brandir le suicide comme seule issue en cas d’échec : « Si je l’ai pas ma vie va s’arrêter là, je ne pourrai pas rentrer chez moi » et de me décrire les manières de mettre fin à ses jours.
Elle interrogeait désormais par le bout transférentiel de la parole, l’Autre sur sa valeur propre. M’aimera-t-il si je ne suis pas capable de ce peu d’être que représente Bio-service ? « Avoir/ne pas avoir le BEP » se convertissait imaginairement en être/n’être pas digne d’être aimée. L’intervalle signifiant prenait des allures de salto mortale. L’Autre peut-il me perdre?
J’ai bien sûr, pris position en disant fermement Non au suicide, en interprétant que certes, c’était sa vie d’élève qui s’arrêtait et en décalant autant que possible vers l’après. Elle a finalement pu symboliser la perte imaginaire en termes de durée. En effet, avec le BEP sa formation de coiffure ne durerait qu’un an.
Enfin, elle accrocha un nouveau terme surclassant les deux autres : après son C.A.P de coiffure, elle voudrait bien se former dans la cosmétique et indique la solution qu’elle a bricolée et qui s’appelle Bio-industrie de transformation . Ce qui lui permet d’imaginer de revenir plus tard dans ce même lycée tant dénigré.
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