P. ROUX: Mascarade masochiste


J’ai été amené à travailler la question du «masochisme féminin » -l’expression est de Freud- à partir d’un cas. Un cas que je ne vais pas déplier ici, ce n’est pas la vocation de ce séminaire, mais j’en donnerai quelques coordonnées cliniques, suffisantes pour cerner la question. Voici comment j’ai été mis sur la piste du fantasme de fustigation.
Vers la fin de l’entretien Me B. me pose cette question: « Quand on frappe un enfant, est-ce que ça le traumatise? ». Je réponds, en substance, que cela dépend du sens que l’on donne à ce geste. Elle enchaîne alors: « Moi, j’aurais plus tendance à taper sur un enfant pour rien ».
Cette phrase m’évoque des remarques déjà faites à propos des pleurs d’Emmanuel, le bébé de 5 mois qui l’accompagne depuis notre première rencontre. (Nous en sommes à la 8ème). Aussitôt je lui dis: « Il faudra que nous en parlions de cette tendance à taper un enfant ». A quoi elle réagit : « Là, ce sera en relation directe avec ma vie alors » renvoyant ainsi tout ce qu’elle avait dit jusque là comme inessentiel. Récemment, excédée, elle a donné une gifle à son fils. Puis, horrifiée par son acte, elle s’est enfuie dans sa chambre pour pleurer. Je relève la forme transitiviste de la séquence. « C’est un peu comme si vous vous étiez giflée vous-même » lui dis-je et, là dessus, je me lève pour lui signifier la fin de notre entretien. Malgré cela, elle est intriguée et continue à me parler tout en se préparant: « Pourtant je n’ai jamais été frappée quand j’étais petite… ».

Position masochiste ou cicatrice oedipienne?
Selon Freud, le fantasme de fustigation est une « séquelle » du Complexe d’Oedipe. On se souvient qu’il en fait le résidu d’un désir incestueux pour le père. Et il ajoute « tout comme la fameuse infériorité correspond à une cicatrice narcissique analogue » . Autrement dit la part de jouissance que recèle ce fantasme à son répondant imaginaire dans une autre séquelle: le sentiment d’infériorité serait le regret éternisé d’avoir été insuffisant à satisfaire l’Autre de l’Oedipe.
Au fond, l’interdit de l’inceste resterait là foncièrement inassumé. La solution névrotique consisterait à rabattre l’interdit universel sur un « l’autre ne veut pas de moi ». Avec son corollaire « si je pouvais faire mieux il voudrait ». Une manière de continuer à croire que l’interdit n’est pas pour tous. « C’est la nostalgie qui caractérise en premier lieu l’hystérie, comme l’anesthésie actuelle en constitue le principal symptôme » . Aussi Freud remarque que le « délire de petitesse » des névrosés n’est « qu’un délire partiel » et qu’il peut tout à fait cohabiter « avec une surestimation de soi provenant d’autres sources ».
C’est essentiellement la phase intermédiaire du fantasme, inconsciente (« Je suis battue par le père ») qui a des effets sur le caractère. Les sujets porteurs de ce fantasme sont particulièrement sensibles et susceptibles vis à vis des « personnes qu’ils peuvent insérer dans la série paternelle ».
Cette conjoncture était omniprésente chez Me O. Le « style » masochiste infiltrait tous ses rapports à l’Autre, excepté son époux qu’elle rudoyait. Par exemple, de son premier employeur, elle dit qu’il l’humiliait devant ses patients. Dans son second poste elle devint « le mouton noir » de ses collègues qui lui reprochaient de faire du « rab ». Enfin elle a eu un patron « sympa » mais qui fît d’elle « sa bonne poire »… Ces sujets, dit Freud, « se laissent facilement offenser par ces personnes et ainsi procurent sa réalisation à la situation fantasmée ».
La maternité a probablement révélé les limites de la structure névrotique chez cette jeune femme. Face à un nouvel « objet », elle ne savait plus ni ce qu’elle voulait, ni ce qu’elle valait. La manière dont se noue le transfert le montre.



Se laisser manger par la vie
C’est une jeune femme de 24 ans accompagnée d’un nourrisson et encombrée par tout un équipement que je reçois dans une consultation. Elle est en panne dans sa vie professionnelle. Il y a un peu plus d’un an, elle est, dit-elle, « tombée au chômage », juste après elle est « tombée enceinte ». Ce n’est pas sa première tentative pour élever son niveau de qualification. Elle a essayé d’obtenir la « capacité en droit » mais a dû abandonner l’examen, rattrapée par une inhibition tenace: « ça a été le trou noir, peut-être parce que j’étais enceinte ».
Mariée à un ingénieur, elle souffre -surtout depuis qu’elle a connu cet homme- d’être restée à « bac moins deux » (!). Sa quête d’une restauration narcissique se marque dans des formules du genre « Je cherche à m’identifier » (sic) ou bien « Je cherche à me valoriser » ou encore « je veux leur prouver que je suis quelqu’un ».
Elle met la cause de ses malheurs du coté de l’Autre: Se dit « lésée » dans son orientation par ses parents qui n’ont pas voulu la laisser poursuivre au de là du B.E.P. Vissée à Marseille par le second poste de son époux, elle languit de son Pays de Loire natal. Dans une sorte de nostalgie, elle avoue contempler souvent, depuis deux moix, la photographie de sa classe de C.P. Bref, elle s’étiole. Qu’attend-elle au juste ? « Il y a un an qu’une idée me trotte dans la tête ». Silence. « Je me laisse manger par la vie ».
Un fait intervint au cours du premier entretien qui enclencha le transfert: Emmanuel pleure de plus en plus fort. Elle le change sans arrêt de position tout en me parlant, ce qui ne le calme pas. A un moment, sans doute un peu irrité, je lui dis: « Mais enfin, parlez lui un peu à cet enfant, dites-lui ce que vous faites ici ». Elle me répond: « Je n’arrive pas à m’extérioriser face à lui ». Cette remarque aura beaucoup d’effets: elle dénude son impuissance et culpabilité mais elle a surtout pour effet de dégager la place du sujet. Du même coup, elle isole un point de jouissance: précisément là où sa parole fait défaut. Le corps à corps silencieux est entamé..
Le père de l’enfant compte peu dans le discours de Me O. Elle se présente comme se débattant seule avec son fils, engluée dans une relation où l’imaginaire l’emporte: « Il est comme moi, il n’aime pas la solitude ». Elle ne sait plus qui, de la mère ou de l’enfant, dépend de l’autre. («un énervement immense »). Bref, depuis cet épisode Emmanuel ne pleura plus pendant les entretiens .
Sa parole, dès lors « extériorisée », la porta à premier renversement: « En fait, si je trouvais un emploi maintenant, ou une formation, je ne pourrais pas vivre. J’ai peur de ne pas pouvoir rentrer pendant les vacances chez Papa et Maman ». Elle voudrait à la fois jouir de sa famille d’origine et de son mari -qui lui a permis d’accéder au cercle des grandes, le clan des cousines plus âgées dont, petite fille, elle était exclue-.
La cure sera toute centrée sur un lien au père (« sur un piédestal ») où elle occupait la position du fils idéal qu’il n’avait pas eu. Toutes les manœuvres du sujet visaient à procurer un fils à son père : d’abord en l’étant (un souvenir revient dont elle se repaît : elle conduit fièrement le tracteur du père), puis en se mariant, et enfin en faisant un enfant. Le travail de parole l’a allégée des modalités les plus coûteuses pour masquer le manque –notamment en le faisant consister jusqu’au sacrifice- mais son rapport à l’avoir n’a pas été complètement élucidé. Au bout de quatre ans, son mari obtint la mutation, qu’elle attendait tant et se rapprocha de « sa famille ».

Repères historiques et références.
Dans les années 1920–1935, un débat très vif (ouvert par Freud, du reste) a eu lieu dans la communauté analytique, sur la sexualité féminine. Il est resté dans l’histoire sous le terme de « querelle du phallus ». La question était de savoir comment la petite fille passe de la mère au père, via l’envie du pénis.
Plusieurs analystes y ont participé tels que Hélène Deutsch, Ruth mac Bunswick, O. Fénickel… Freud s’y réfère dans son article de 1931 « Sur la sexualité féminine » ainsi que dans celui de 1932 « La féminité » . Et même, il forge son propos à partir des contributions qu’il a recueillies. Ces contributions ont été rassemblées par les bons soins de M.C Hamon , lecture incontournable.
Sur la question du masochisme féminin, deux textes comptent particulièrement dans ce débat. Il s’agit de l’article d’A. Freud « Fantasme d’être battue et rêverie » et de l’article de Joan Rivière « La féminité en tant que mascarade » . Toutes les deux travaillent la question du fantasme oedipien de la fille.
Le texte d’Anna Freud montre dans le détail qu’il y a la même structure entre les rêveries éveillées suivies de satisfaction sexuelle (‘les belles histoires’) et le fantasme masochiste de fustigation . Joan Rivière quant à elle, relate en détail un cas où le fantasme masochiste est moins évident mais pas moins actif. Il est à l’origine de la crainte permanente de la patiente d’avoir le dessous qui alimente divers symptômes et inhibitions.

Point de vue de Freud
Pour s’y retrouver, il est nécessaire de mettre en relation l’article de Freud sur le masochisme (1924) avec un texte antérieur qui lui, traite spécifiquement du féminin et intitulé « On bat un enfant » (1919). On apprend entre autre, à la lecture de ces archives, que la conceptualisation de Freud de la féminité est en grande partie appuyée sur la cure de sa propre fille, Anna. Les deux articles-clefs de Freud correspondent d’ailleurs dans leur date, aux deux tranches d’analyse d’Anna .
Dans son texte de 1924, Freud décrit trois formes de masochisme :
1. Il y a un masochisme érogène, primaire qui forme aussi le fond de tout masochisme. C’est le témoin et le vestige de la fusion originaire entre la pulsion de vie –Eros- et la Pulsion de mort. Ce qui explique que la douleur puisse être investie de plaisir. Et c’est ce qui fera dire à Lacan que la jouissance est toujours masochiste.
Ce masochisme originaire peut aussi faire retour dans un masochisme secondaire. La pulsion de destruction est généralement tournée vers l’extérieur (donnant lieu au sadisme) mais il arrive qu’elle fasse retour à l’intérieur et qu’elle prenne le moi pour objet : voilà la genèse du masochisme.
2. Deuxièmement, il y a le masochisme féminin. Il concerne les hommes qui prennent la position caractéristique de la féminité, c’est à dire en termes freudiens : qui « cherchent à être castrés, subir le coït ou accoucher ». Ici la pulsion de mort et la pulsion libidinale se trouvent alliées pour produire un plaisir avec une fantasme de douleur. C’est le cas des fantasme masochistes.
3. Troisièmement, le masochisme moral : il s’exprime dans le sentiment de culpabilité et le besoin de punition. Avec deux versions névrotiques : soit le surmoi est sadique avec le moi (plutôt le cas de l’obessionnel), soit le moi est masochiste et recherche la punition (qui est plutôt le cas de l’hystérie). Freud montre que même ce masochisme moral, qui paraît a priori non sexualisé, relève bien du masochisme érogène.
Retenons deux formules : lorsqu’il évoque les mises en scènes des masochistes hommes, Freud dit : « leur masochisme coïncide avec une position féminine » et en 1924 dans le « Problème économique.. » il définit le masochisme comme « expression de l’être de la femme ». Ces formules, on le voit, visent plus à cerner le masochisme que le féminin. Autrement dit, pour se faire traiter comme l’objet du père, le masochiste passe par le ‘se faire battre’. C’est à dire qu’il remplace une formule de jouissance par une autre : il substitue « être battu » à « être aimé ».
Remarquons que cette substitution est qualifiée par Freud de « régressive ». Il ne s’agit pas seulement d’un refoulement qui efface la représentation de désir mais la laisse intacte dans l’inconscient (névrose). La régression, elle, produit un changement économique, nous dirions aujourd’hui, un changement réel dans l’inconscient (perversion). Freud qualifie donc le masochisme chez l’homme de « féminin » pour souligner que le vœu inconscient d’être battu équivaut à « être la femme du père ».
Dans les textes ultérieurs, où il traite du désir féminin, Freud n’aura plus recours au masochisme. Sa référence sera le Phallus : la petite fille veut le Phallus. La castration –et ses avatars- sera sa seule boussole pour spécifier l’homme et la femme. Comment ils subjectivent respectivement la castration : Envie du pénis d’un coté, crainte de le perdre de l’autre. Mais Freud a l’intuition que tout ne se joue pas là : « Il n’appartient pas à la psychanalyse de décrire ce qu’est la femme » car « c’est une tâche irréalisable » .
En résumé, lorsqu’il explore le fantasme masochiste, Freud découvre en fait la portée du fantasme, indépendamment des structures cliniques et ce, pour les deux sexes. C’est à dire qu’il soulève au fond, l’affinité de la souffrance et de ce que Lacan appellera la ‘jouissance paradoxale’.
Vous savez que l’expression « masochisme féminin » a été remise en question par Lacan, notamment dans son texte sur la sexualité féminine où il affirme que la thèse de Freud « se maintint indiscutée chez les post-freudiens, à l’encontre de l’accumulation des faits cliniques » .
Lacan nous a permis de relire le masochisme comme un des noms de la jouissance et, pour le dire simplement, la jouissance de l’Autre. Le masochisme féminin est un mode de jouissance particulier qui consiste à être en position d’objet. Il considère que le masochisme féminin est « un fantasme du désir de l’homme » . Le gain théorique produit est tel que, désormais, nous réservons le terme ‘masochisme’ à la clinique de la perversion. Les extensions du terme elles, sont autant de réponses du sujet au réel.

Position masochiste –Position féminine
Qu’est-ce qui prête à confusion pour que le masochisme des femmes (et non féminin) ait pu se soutenir ? Qu’est-ce qui se retrouve à la fois chez l’un et chez l’Autre ?
Tous deux se mettent, par rapport au partenaire, en position d’objet. Cette place est située par différentes formules chez Lacan, « Etre le Phallus », « Etre l’objet », et en 1975, « être le symptôme », des expressions ne disent rien du désir du sujet en jeu mais qui soulignent assez cet « être pour l’Autre », en complément de la castration masculine. Dire « faire l’objet », cela suppose un certain « faire semblant d’objet », une nuance de comédie. Ce trait est l’élément commun.
* Pour l’une, le semblant prend la forme de la mascarade, un trait largement développé par J. Rivière qui en fait presque l’essence de la féminité. « Le lecteur peut se demander comment je distingue la féminité vraie du déguisement. En fait, je ne maintiens pas qu’une telle différence existe » .
* Pour l’autre, le passage à l’acte comporte un trait de jeu inclus dans le ‘scénario pervers’. Il y a une dimension de « chiquer ». Lacan parle du masochiste comme d’un « délicat humoriste » . Je donnerai l’exemple d’un scénario masochiste extrait de Psychopathia sexualis si j’ai le temps.
Mais faire l’objet se décline se décline différemment pour la femme et le masochiste. Quelles sont les formes différentielles de l’objet ? Elles peuvent s’opposer en ceci : le masochiste se veut objet rabaissé, la femme au contraire se drape du brillant phallique, pour se rendre agalmatique.

La mascarade occulte généralement le manque en le recouvrant par du beau ou des avoirs (version masculine) mais on peut aussi trouver des formes de mascarade masochiste qui, à l’inverse, jouent du manque, de la faiblesse voire de la douleur, de façon ostentatoire. On peut entendre ainsi la distinction que fait Lacan entre les « tenants du désir » et les « appelants du sexe ». ‘L’appelant’ en matière de chasse est un animal chargé d’émettre un appel trompeur (appeau).
Jouer du manque dans sa valeur de « séduction » est le cas de cette patiente. Dès les premières manœuvres, elle mit en place une feinte de manque, de pauvreté, métonymique du manque phallique. Toute sa courte biographie -telle qu’elle la racontait- en portait l’empreinte.. : une répétition de déceptions, de rencontres manquées, voire de catastrophes. Tout cela apparemment subi mais une telle insistance du sort implique au fond une intense activité de la pulsion. Une véritable « névrose de destinée ». H. Deutsch. Voici comment cela s’inscrit.

Les malheurs du « Vers-tu » :
Pendant tout un temps son discours cheminera le long d’un fil repérable: L’hémorragie narcissique. Elle a toujours voulu « être quelqu’un qu’on admire », c’est tout le contraire qu’elle a obtenu de la vie. Elle en donne des exemples précis dont elle se torture encore.
Au collège on la moquait à cause de ses lunettes, elle s’isolait. A l’école primaire, dés le CE2, elle a souffert de ses difficultés en orthographe. Au C.P, en raison de problèmes ophtalmologiques, elle a dû apprendre à lire avec un bandeau sur l’œil « comme un pirate ». Elle indique par là, le lien entre son complexe de castration et son échec scolaire. C’est du moins comme cela que j’entends ces allusions à la blessure de l’œil, invalidante et honteuse. « La castration, nous dit Freud, ou le fait de rendre aveugle qui la représente a souvent laissé dans les fantasmes sa trace négative. Aucun dommage ne doit alors arriver aux organes génitaux ou aux yeux » .
Elle décline ainsi longuement un rapport timoré à l’Autre où elle tente de se soustraire au regard. Même son écriture, en forme de « pattes de mouche », elle l’interprètera comme une dissimulation de ses incorrigibles fautes d’orthographe qui la pénalisent tant. Ses « lacunes » encore, sont une autre figure de son impuissance. Elle a bien essayé une remise à niveau en Français mais le projet n’a pas été mené à terme.
Elle est si peu « sûre d’elle » que « C’est un peu comme une maladie ». Ou encore « J’ai toujours été le mouton noir et mon caractère s’est forgé par rapport à ça ». Elle se donne ainsi, par la négativation (cf. bac moins deux), une consistance d’être à part. Le déficit narcissique sera corrélé à un premier souvenir d’enfance. Vers 6 ans sa sœur aînée de deux ans plus âgée, s’acharnait à lui apprendre à lire. Refuser la lecture devint alors l’équivalent de s’affirmer ; ce fût sa première interprétation. Mais ce souvenir qui faisait de sa sœur sa maîtresse et où elle prenait finalement le dessus s’avéra n’être qu’un souvenir-écran masquant des jeux sado-masochiques chargés de jouissance. Ces jeux alimentaient des rêveries où la « maîtresse » finissait jupe par dessus tête, châtiée par le père excédé.

Mise en acte de la réalité de l’inconscient.
Progressivement, la plainte va s’enfler jusqu’à s’inscrire, comme il est de règle, dans le transfert. Voici le point de capiton du Transfert. Lors de son premier rendez-vous à mon cabinet, alors qu’elle a préparé sa visite comme une expédition, prévoyant notamment un délai de route d’une heure et demi et un plan détaillé de l’itinéraire, elle arriva avec une bonne demi-heure en retard, exténuée. Toujours avec son fils et chargée de son équipement.
Bien sûr, les 5 ou 6 personnes à qui elle a demandé son chemin l’ont toutes « expédiée » pour « s’en débarrasser». L’Autre la balade, l’Autre la compte comme quantité négligeable. Je l’invite à associer autour du rendez-vous. Le matin encore, elle se demandait : « Est-ce que je vais être capable d’y aller ou bien je décommande? ». Je suspendrai cet entretien de dix minutes en soulignant « capable ». C’est elle qui interprète: « En fait je consolide mes craintes ». Du même coup elle extraie ce premier rendez-vous, écorné, de la série de « toutes les choses qu’elle a commencées sans les finir ».
Cet acting-out constitue une véritable pantomime de la structure au moment de l’adresse à l’Autre. En mettant en oeuvre un comportement d’échec -typique pour elle et qu’elle a repéré- elle illustre magistralement qu’avec l’Autre, ça ne peut que rater. C’est ainsi qu’en exhibant une image châtrée d’elle-même –décrite par les classiques comme fantasme de viol ou d’humiliation- elle négocie son refus de la castration symbolique. Ses commentaires sur mes explications laissent toutefois percer déjà une nuance de réprobation.
Mais que s’agit-il de feindre ? La mascarade masochiste peut être une manière d’appeler l’amour en faisant miroiter le manque. La feinte est donc de feindre la castration, trompe-l’œil pour « les tenants du désir ».
Pourquoi cela ?
Petite excursion par le mythe de la naissance de l’Amour pour nous éclairer. Lacan l’extrait du Banquet de Platon et en fait un commentaire dans son Séminaire sur le Transfert . L’amour, nous dit ce mythe , est fils de Poros (ressource) et de Pénia (Pauvreté). Elle est même qualifiée d’aporia, privée.
Voici donc le couple parental : Poros, le nanti et Aporia, la dépourvue. Tous deux sont invités à la fête donnée pour la naissance d’Aphrodite. Poros au fond, est pris au dépourvu ». Car Aporia profitera du sommeil de Poros, de son ivresse, pour lui « faire un enfant dans le dos ». On peut repérer ici la version mythique de la formule de Lacan « Aimer, c’est donner ce qu’on n’a pas » -qu’on peut écrire appât en l’occurrence-. Aporia n’a rien à offrir d’autre que son manque. De cette union naît Eros, le petit démon, messager des Dieux.

La jouissance de l’Autre.
A un moment elle entrevit l’envers de sa position de mal-aimée. Elle rapporte une consultation chez son médecin-gynécologue. Elle n’a pu poser aucune question. Elle en sort frustrée, amère, persuadée que cette femme n’avait ni le temps ni la bienveillance pour s’occuper d’elle. Je pointe encore la déception du coté de l’Autre. Elle ajoute quelque chose de plus « J’ai peut-être pensé que ça ne valait pas le coup que je lui expose vraiment mon problème et je ne me suis pas ouverte. De toute façon, je suis une huître ».
La résonance sexuelle qu’elle fait entendre là fait que je m’autorise à lui demander de me parler de sa relation à son mari. Ce dont elle parle très peu spontanément. Là aussi, il y a un manque qui la taraude. Elle lui expose tous ses problèmes et lui « il garde tout pour lui ». Elle met cela en relation avec le fait qu’elle n’a eu de rapport de parole qu’avec sa mère. Elle ne communique vraiment avec son père que depuis qu’elle est mariée.
A une autre occasion elle ira un peu plus loin sur sa vie conjugale. Elle reprend son insatisfaction professionnelle, son malaise en tant que mère, « et en tant que femme ? » lui dis-je. Elle décrit alors une vie envahie peu à peu par le sommeil: « Comme je suis abattue, je n’ai pas envie de parler à mon mari. Je me retranche dans le sommeil ».
Dans ce contexte l’angoisse ne tarde pas à se manifester sous les espèces du temps qui lui échappe. Elle est toujours débordée, à courir après le temps. Ses bonnes résolutions de se lever tôt échouent régulièrement. Elle manque de temps pour ses tâches ménagères et s’inflige des reproches de ne pouvoir tout faire. Elle s’exaspère elle-même. C’est dans ce contexte qu’elle aborda la première fois sa peur d’être brutale envers Emmanuel. « Des fois j’ai envie de le claquer ». Mais cela est aussitôt recouvert par la plainte de ne pas être à la hauteur comme mère. « Quand je lui donne à manger ça va, mais je n’ai pas envie de lui donner autre chose » lâchera-t-elle.

Le refus de la castration.
En fait elle ne supporte pas le manque chez Emmanuel « J’aimerais qu’il dorme plus ». Pour lutter contre la solitude et l’ennui, elle a pris également l’habitude de laisser la télévision allumée toute la journée ce qui l’empêche d’être efficace dans son travail. Avec la télévision elle s’assure d’un Autre (« d’une présence » dit-elle) toujours là, qui la comble tout en l’étouffant. C’est la place même du désir qui fait défaut. Elle objecte à la castration qui seule pourrait la faire désirante. Par exemple lorsque je suggère qu’elle pourrait se ménager des temps pour elle, elle oppose que payer une nourrice à Emmanuel lui reviendrait trop cher. Elle ne veut pas payer le prix mais l’addition en termes de déplaisir est coûteuse. De multiples façons elle montre comment elle est sous l’emprise d’un surmoi féroce.
Voici l’une des formes quelle donne à sa division: « Il y a un duel entre le bien-être familial et le bien-être professionnel. Il y a toujours une lutte ». En fait elle ne veut lâcher ni sur l’un ni sur l’autre.
En début d’année, elle a fait « une dépression » dont la conjoncture est instructive. Elle habitait à Paris où elle avait suivi, comme on l’a dit, son mari sur son premier poste. Au fur et à mesure des refus successifs des employeurs, tous ses espoirs d’obtenir une mutation « pas loin de ses parents » s’effondrent. Or, « Juste avant la télé était tombée en panne, ça a été le drame. Je n’ai pas supporté; Le week-end je suis rentrée chez mes parents ».





Quelle place est faite à la médiation symbolique dans la relation mère-enfant? Elle semble bien problématique. Parfois lorsqu’elle est à bout et ne sait plus que faire pour « gérer les pleurs d’Emmanuel », elle téléphone à sa mère. Mais loin de pacifier les choses, ce recours provoque une inflation de culpabilité: « Tu critiquais Sylvie et tu fais pire qu’elle », ce qui la renvoie de plus belle à son incapacité foncière. Elle se maintient ainsi sous l’empire d’une jouissance masochiste.

Je ferai l’hypothèse qu’un des points de nouage du transfert se situe dans l’injonction faite au cours du premier entretien « Adresse toi à ton enfant !».

Elle indique une coordonnée de ce rapport imaginaire lorsqu’elle l’associe au rapport qui la liait à sa soeur aînée. Le lien entre les deux séries psychiques se trouve dans la crainte de ne pas être à la hauteur lorsqu’il faudra apprendre à lire à Emmanuel -autrement dit l’introduire au symbolique-. « Est-ce que mon amour sera suffisant ?». Elle convoque la lignée féminine: La grand-mère maternelle au « coeur de pierre », la souffrance de sa mère qui a « tout reporté sur elle » et elle même bien embarrassée, hésitante entre l’amour par défaut et l’amour par excès mais ne pouvant transmettre le manque symbolique.

 
En haut En bas